Chemin de la perfection de Ste Thérèse d'Avila

INDEX DES 73 CHAPITRES

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CHAPITRE 10

Combien il faut estimer être aimés de cet amour.
1 Il se peut, mes soeurs, que vous pensiez que je suis stupide de vous parler de la sorte, et que vous disiez que vous savez tout cela. Plaise à Dieu qu'il en soit ainsi, que vous le sachiez comme il faut le savoir, que ce soit imprimé dans vos entrailles et que jamais vous ne vous en écartiez un seul moment. Si donc vous le savez, vous verrez que je ne mens pas quand je dis que celui qui a cette connaissance possède cet amour. Les âmes que Dieu élève à cet état sont, me semble-t-il, des âmes généreuses, des âmes royales ; elles ne se contentent pas d'aimer quelque chose d'aussi méprisable que nos corps, quelles que soient leur beauté et leurs grâces sans nombre ; si la vue du corps leur fait plaisir, elles louent celui qui l'a créé ; quant à s'y arrêter plus d'un instant - je veux dire au point de s'énamourer de tels attraits - non. Elles auraient l'impression d'aimer une chose sans substance et d'affectionner une ombre ; elles auraient honte d'elles-mêmes, et n'auraient pas l'impudence de dire à Dieu qu'elles l'aiment sans être remplies de confusion.
2 Mais, me direz-vous, ces personnes ne doivent pas savoir aimer ; car, à quoi s'attachent-elles si ce n'est à ce qu'elles voient ? Et bien, elles aiment beaucoup plus et avec une passion plus grande, avec un amour plus vrai et un amour plus profitable ; enfin, c'est de l'amour, et ces autres affections basses en ont usurpé le nom.
3 Il est vrai qu'elles aiment ce qu'elles voient et s'affectionnent à ce qu'elles entendent ; mais les choses qu'elles voient sont stables. Si donc elles aiment un ami, elles passent outre le corps- car, je le répète, elles ne peuvent s'y arrêter -, fixent les yeux sur l'âme et considèrent s'il s'y trouve quelque chose à aimer ; s'il n'y a rien, et si elles perçoivent quelque indice ou disposition leur permettant de soupçonner qu'en creusant cette mine elles trouveront de l'or, leur amour fait qu'elles comptent leur peine pour rien ; il n'y a aucun obstacle qu'elles ne soient prêtes à surmonter volontiers pour le bien de cette âme ; elles désirent l'aimer, et elles savent très bien que ce sera impossible si cette âme n'est pas riche en biens spirituels et animée d'un grand amour de Dieu. Et je dis " impossible ", alors même que cette âme mourrait pour elles, leur rendrait tous les services possibles et posséderait toutes les grâces de la nature réunies ; elles ne sauraient l'aimer avec force, car l'amour qu'elles dispensent est un amour empreint de sagesse et connaissant par expérience la valeur de toute chose ; on ne les prendra pas au jeu avec des dés pipés, car elles voient qu'elles ne sont pas en unisson avec cette âme et savent que leur amour mutuel ne pourrait durer ; elles craignent que ce bonheur ne finisse avec la vie si l'autre ne semble pas garder la loi de Dieu, et elles voient qu'elles devront se séparer.
4 L'amour qui ne dure que le temps de cette vie n'est pas estimé pour plus qu'il ne vaut, plutôt même pour moins, par ceux à qui Dieu a infusé la vraie sagesse. Ceux qui aiment à goûter les choses de ce monde, à jouir des plaisirs, des honneurs ou des richesses l'apprécieront quelque peu si l'objet de leur amour est riche et en mesure de leur procurer passe-temps, plaisirs et divertissements ; mais ceux qui méprisent ces choses resteront bien indifférents. Si donc ces âmes aiment, ce sera passionnément et afin que l'objet de leur amour aime Dieu et en soit aimé car, comme je l'ai dit, s'il n'en est pas ainsi, elles savent qu'elles devront renoncer à cet amour ; c'est un amour qui leur coûte cher, car elles ne cessent de faire tout ce qu'elles peuvent pour le progrès de leur ami ; elles donneraient mille vies pour lui procurer le plus petit bien.