Chemin de la perfection de Ste Thérèse d'Avila

INDEX DES 73 CHAPITRES

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CHAPITRE 13

Combien il est bénéfique pour ceux qui ont quitté le monde de fuir leurs proches, et quels amis plus sincères ils trouvent alors.

1 Oh ! si nous, religieuses, comprenions le grand préjudice qui nous vient de tout cela, comme nous les fuirions ! Je ne comprends pas quelle consolation peuvent nous apporter nos proches (car si je laisse de côté le tort qu'ils nous causent pour servir Dieu, reste encore qu'ils troublent notre paix et notre repos) puisque nous ne pouvons jouir de leurs passe-temps, et ne manquons pas de pleurer sur une seule de leurs peines, souvent même plus qu'ils ne le font eux-mêmes. En vérité, s'ils procurent au corps quelque soulagement, l'esprit le paie cher, et la pauvre âme aussi. Ici, mes soeurs, vous êtes à l'abri de ce danger car, comme tout est en commun et que vous ne possédez rien en particulier ni les unes ni les autres, vous n'avez pas besoin des présents de votre famille.
2 Je suis effrayée du mal que nous causent les rapports avec des proches, et je ne le croirais pas si je ne l'avais expérimenté. Comme cette perfection est oubliée dans les Ordres religieux !- tout au moins dans la plupart - sauf chez tous les saints, ou bon nombre d'entre eux, qui écrivirent sur ce sujet. Je ne saurais dire ce que nous laissons du monde, nous qui disons tout quitter pour Dieu, si nous ne laissons pas le principal, c'est-à-dire la famille. Les choses en sont arrivées à tel point que les religieux tiennent pour un manque de vertu le fait de ne pas aimer beaucoup leurs proches, et ils le proclament bien haut en alléguant leurs raisons.
3 Dans cette maison, mes filles, ayons grand soin de les recommander à Dieu, après ce qui a été dit quant à nos devoirs envers son Église, comme c'est raisonnable ; pour le reste éloignons-les le plus possible de notre mémoire. En ce qui me concerne, j'ai été beaucoup aimée des miens - à ce qu'ils disaient -, et j'ai appris par ma propre expérience et par celle des autres, qu'excepté père et mère (car il est rare que les enfants ne puissent compter sur eux et c'est pourquoi, quand ils ont besoin d'être consolés, il est juste que nous ne les tenions pas à distance s'il ne doit pas en résulter de préjudice pour notre âme, et cela peut se faire avec détachement), mes autres parents ne m'ont pas secourue dans mes épreuves ; l'aide m'est venue des serviteurs de Dieu.
4 Croyez, mes amies, que si vous servez Notre-Seigneur comme vous le devez, vous ne trouverez pas de meilleurs amis que ceux que Sa Majesté vous enverra. Et si vous continuez à vous comporter comme vous le faites ici - et agir autrement serait manquer à votre véritable ami le Christ - vous gagnerez très vite la liberté dont je parle. Si quelqu'un vous dit que le reste est vertu, ne le croyez pas ; car si je contais tous les maux qu'entraînent les affections du monde, je devrais m'étendre beaucoup, surtout vu mon ignorance et mon imperfection ; comment ceux qui ont plus de talent que moi ne sauraient-ils pas l'expliquer ? Vous le trouverez écrit en de nombreux endroits, comme je vous l'ai dit ; la plupart des livres ne traitent que d'une chose, à savoir : combien il est bénéfique de fuir le monde.
5 Croyez-moi donc, le monde qui s'attache le plus à nous et dont nous avons le plus de mal à nous détacher, c'est la famille. C'est pourquoi ceux qui fuient leur pays font bien si, je précise, cela les aide vraiment car je ne donne pas créance au corps qui fuit, mais à l'âme qui embrasse résolument le bon Jésus, Notre Seigneur (comme en lui l'âme trouve tout, elle oublie tout) ; toutefois, jusqu'à ce que nous soyons empreintes de cette vérité, s'éloigner est une très grande aide ; peut-être le Seigneur voudra-t-il par la suite, pour nous charger de sa croix, que nous ayons des rapports avec nos proches.