Chemin de la perfection de Ste Thérèse d'Avila

INDEX DES 73 CHAPITRES

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CHAPITRE 18

Comment celui qui veut faire des progrès doit faire peu de cas de l'honneur.

1 Ne me dites pas : Dieu accorde des consolations à des personnes qui ne sont pas aussi détachées. C'est vrai, mais c'est parce qu'il voit, dans sa sagesse infinie, que cela convient pour les amener à tout quitter pour lui. Je n'appelle pas " tout quitter ", entrer en religion, car il peut y avoir des obstacles et l'âme parfaite peut être détachée et humble n'importe où. Mais croyez ce que je vous dis : là où il existe un point d'honneur ou un désir des biens temporels (et cela peut se rencontrer dans les monastères comme ailleurs, bien que la faute serait plus grande parce que vous y êtes davantage éloignées des occasions), vous aurez beau vous être adonnées à l'oraison pendant des années (ou plutôt : à la méditation, car l'oraison parfaite finit par faire disparaître ces séquelles), vous ne ferez jamais de grands progrès et vous n'arriverez jamais à jouir du véritable fruit de l'oraison.
2 Voyez, mes soeurs, l'importance qu'ont pour vous ces choses qui semblent si insignifiantes, puisque vous n'êtes ici que pour vous en détacher. Si vous n'y travaillez pas, vous ne serez pas plus, honorées et, comme on dit, le profit sera perdu. Ainsi donc, déshonneur et perte vont ici de pair Que chacune d'entre vous considère ce qu'elle a d'humilité, et elle verra quels progrès elle a faits. Je suis certaine que le diable, même par un premier mouvement, n'osera pas tenter le vrai humble en matière de prééminence, car il est si sagace qu'il craint le coup qu'il recevrait. Et il est impossible à l'âme humble de ne pas se fortifier dans cette vertu et de ne pas y faire de très grands progrès si le démon la tente par là ; comme cette âme repensera obligatoirement à ses péchés et comparera ce qu'elle a fait pour le Christ avec ce qu'il a fait pour elle, et comment il s'est prodigieusement abaissé pour nous donner un exemple d'humilité, elle en sortira si victorieuse que le démon n'osera plus revenir la tenter de peur d'avoir la tête brisée.
3 Suivez ce conseil que je vous donne - et ne l'oubliez pas - : vous devez grandir en humilité non seulement intérieurement (il a déjà été dit qu'il serait fâcheux pour vous de ne pas sortir de l'épreuve avec profit), mais extérieurement tâchez que votre tentation tourne au bénéfice de vos soeurs. Si vous voulez vous venger du démon et vous délivrer de la tentation, dès que celle-ci se manifeste confiez-vous à la Supérieure, suppliez-la et demandez-lui de vous donner un office très bas ; et comme vous le pourrez, étudiez la manière d'y briser votre volonté (le Seigneur vous en offrira bien des opportunités) ; il vous sera également possible de vous livrer à des mortifications publiques 90, puisqu'elles sont autorisées dans cette maison. Fuyez de semblables tentations du diable comme la peste, et faites en sorte de n'être pas longtemps tentées. Dieu nous préserve des personnes qui veulent le servir en se souvenant de leur honneur ou en craignant le déshonneur ! croyez-moi, il y a là un mauvais calcul et, comme je l'ai dit, on perd l'honneur lui-même dès lors qu'on le recherche, en particulier dans les Ordres religieux. Ainsi donc il n'y a pas de toxique au monde capable de tuer les hommes, qui soit plus fort que ces choses-là pour tuer la perfection.
4 Vous allez dire que ce sont là des bagatelles, et qu'il ne faut pas en faire cas dès lors qu'elles ne sont rien. Ne jouez pas avec elles, car dans les monastères elles montent comme l'écume, et rien n'est petit quand le danger est aussi notoire. Savez-vous pourquoi ? Chez vous cela commence peut-être par peu de chose, un rien ; mais voici que le démon suggère à l'une de vous que l'affaire est grave, elle va même jusqu'à penser faire acte de charité en vous demandant comment vous acceptez pareil affront ! " Je prie Dieu de vous donner de la patience, dit-elle, vous devez lui offrir cette épreuve, un saint n'en supporterait pas plus " ; enfin, le démon met sur la langue de cette soeur tant de raisonnements spécieux qu'obligée de supporter l'épreuve, vous voici tentée de vaine gloire, car vous vous imaginez beaucoup endurer.
5 Et notre nature est si lamentablement faible que, même si nous ignorons le fait et nous disons que cela n'est rien, nous y restons sensibles ; à plus forte raison si nous voyons que d'autres y sont sensibles pour nous. L'idée que nous avons raison augmente notre peine, et l'âme perd ainsi toutes les opportunités qu'elle avait de mériter ; elle reste affaiblie, de sorte que le démon reviendra la tenter le lendemain avec plus de force. Voici même ce qui arrive très souvent : vous êtes préparée à ne pas vous laisser affecter par l'injure, mais des compagnes accourent et vous disent que vous n'êtes qu'une brute insensée, que vous devriez sentir les choses davantage. Oh là là, si vous avez une amie !