SOMME THÉOLOGIQUE Ia Pars
LA MORALE GÉNÉRALE
SAINT THOMAS D’AQUIN, Docteur des
docteurs de l'Eglise
Dieu, La création
Edition numérique: bibliothèque de l’édition du Cerf, 1999
Mise à disposition du site sur les œuvres
complètes de saint Thomas d'Aquin
http://docteurangelique.free.fr,
2004
QUESTION I: CE QU'EST LA LA DOCTRINE SACRÉE. SON OBJET
ARTICLE 1: Une telle doctrine est-elle nécessaire?
ARTICLE 2: La doctrine sacrée est-elle une science?
ARTICLE 3: La doctrine sacrée est-elle une ou multiple?
ARTICLE 4: La doctrine sacrée est-elle spéculative ou
pratique?
ARTICLE 5: La doctrine sacrée est-elle supérieure aux
autres sciences?
ARTICLE 6: Cette doctrine est-elle une sagesse?
ARTICLE 7: Dieu est-il le sujet de cette science?
ARTICLE 8: Cette doctrine argumente-t-elle?
ARTICLE 9: La doctrine sacrée doit-elle user de
métaphores?
ARTICLE 10: Est-ce que la "lettre" de l'Écriture
sainte peut revêtir plusieurs sens?
QUESTION 2: L'EXISTENCE DE DIEU
ARTICLE 1: L'existence de Dieu est-elle évidente par
elle-même?
ARTICLE 2: L'existence de Dieu est-elle démontrable?
QUESTION 3: LA SIMPLICITÉ DE DIEU_
ARTICLE 1: Dieu est-il un corps, c'est-à-dire: y a-t-il en
lui composition de parties quantitatives?
ARTICLE 2: Y a-t-il en Dieu composition de matière et de
forme?
ARTICLE 3: Y a-t-il en Dieu composition d'essence ou de
nature, et de sujet?
ARTICLE 4: Y a-t-il en Dieu composition de l'essence et de
l'existence?
ARTICLE 5: Y a-t-il en Dieu composition de genre et de
différence?
ARTICLE 6: Y a-t-il en Dieu composition de sujet et
d'accident?
ARTICLE 7: Dieu est-il composé de quelque manière, ou
absolument simple?
ARTICLE 8: Dieu entre-t-il en composition avec les autres
êtres?
QUESTION 4: LA PERFECTION DE DIEU_
ARTICLE 1: Dieu est-il parfait?
ARTICLE 2: Dieu est-il universellement parfait, contenant
en lui les perfections de toutes choses?
ARTICLE 3: Peut-on dire que les créatures ressemblent à
Dieu?
QUESTION 5: LA BONTÉ EN GÉNÉRAL
ARTICLE 1: Le bon et l'étant sont-ils identiques dans la
réalité?
ARTICLE 3: Puisque l'être est premier, tout étant est-il
bon?
ARTICLE 4: Dans quel genre de cause la bonté
rentre-t-elle?
ARTICLE 5: La bonté consiste-t-elle dans le mode, l'espèce
et l'ordre?
ARTICLE 6: La division du bien en honnête, utile et
délectable
ARTICLE 1: Peut-on dire de Dieu qu'il est bon?
ARTICLE 2: Dieu est-il suprêmement bon?
ARTICLE 3: Dieu seul est-il bon par essence?
ARTICLE 4: Toutes choses sont-elles bonnes de la bonté
divine?
QUESTION 7: L'INFINITÉ DE DIEU
ARTICLE 1: Dieu est-il infini?
ARTICLE 2: Y a-t-il, en dehors de Dieu, un être qui soit
infini en son essence?
ARTICLE 3: Quelque chose peut-il être infini en étendue?
ARTICLE 4: Peut-il y avoir dans les choses une multitude
infinie?
QUESTION 8: L'EXISTENCE DE DIEU DANS LES CHOSES
ARTICLE 1: Dieu est-il en toutes choses?
ARTICLE 2: Dieu est-il partout?
ARTICLE 3: Dieu est-il partout par l'essence, la puissance
et la présence?
ARTICLE 4: Être partout est-il propre à Dieu?
QUESTION 9: L'IMMUTABILITÉ DE DIEU_
ARTICLE 1: Dieu est-il absolument immuable?
ARTICLE 2: Être immuable est-il propre à Dieu?
QUESTION 10: L'ÉTERNITÉ DE DIEU
ARTICLE 1: Qu'est-ce que l'éternité?
ARTICLE 2: Dieu est-il éternel?
ARTICLE 3: Est-il propre à Dieu d'être éternel?
ARTICLE 4: L'éternité diffère-t-elle du temps?
ARTICLE 5: La différence entre l'aevum et le temps
ARTICLE 6: Y a-t-il un seul aevum, comme il y a un seul
temps et une seule éternité?
ARTICLE 1: Est-ce que "un" ajoute quelque chose
à "étant"?
ARTICLE 2: Y a-t-il opposition entre l'un et le multiple?
ARTICLE 4: Dieu est-il le plus un de tous les étants?
QUESTION 12: COMMENT DIEU EST CONNU PAR NOUS
ARTICLE 1: Un intellect créé peut-il voir l'essence
divine?
ARTICLE 2: L'essence de Dieu est-elle vue par l'intellect
au moyen d'une espèce créée?
ARTICLE 3: L'essence divine peut-elle être vue par les
yeux du corps?
ARTICLE 5: L'intellect créé, pour voir l'essence divine,
a-t-il besoin d'une lumière créée?
ARTICLE 7: Un intellect créé peut-il comprendre l'essence
divine?
ARTICLE 8: L'intellect créé qui voit l'essence divine
connaît-il en elle toutes choses?
ARTICLE 10: L'intellect créé connaît-il simultanément tout
ce qu'il voit en Dieu?
ARTICLE 11: Un homme peut-il en cette vie voir l'essence
de Dieu?
ARTICLE 12: Pouvons-nous, en cette vie, connaître Dieu par
la raison naturelle?
ARTICLE 1: Dieu peut-il être nommé par nous?
ARTICLE 2: Certains noms attribués à Dieu désignent-ils sa
substance?
ARTICLE 4: Les nombreux noms donnés à Dieu sont-ils
synonymes?
ARTICLE 5: Y a-t-il des noms attribués à Dieu et aux
créatures, univoquement ou équivoquement?
ARTICLE 6: Si c'est par analogie, ces noms sont-ils dits
en priorité de Dieu ou des créatures?
ARTICLE 7: Certains noms sont-ils dits de Dieu
temporellement?
ARTICLE 8: Ce nom "Dieu" signifie-t-il la nature
de Dieu, ou son opération?
ARTICLE 9: Ce nom "Dieu" est-il communicable?
ARTICLE 11: Le nom "Celui qui est" est-il, plus
que tous les autres, le nom propre de Dieu?
ARTICLE 12: Peut-on former au sujet de Dieu des
propositions affirmatives?
QUESTION 14: LA SCIENCE DE DIEU
ARTICLE 1: Y a-t-il science en Dieu?
ARTICLE 2: Dieu se connaît-il lui-même?
ARTICLE 3: La connaissance que Dieu a de lui-même est-elle
compréhensive?
ARTICLE 4: Le connaître de Dieu est-il sa substance même?
ARTICLE 5: Dieu connaît-il les autres?
ARTICLE 6: Dieu a-t-il une connaissance propre des
réalités autres que lui?
ARTICLE 7: La science de Dieu est-elle discursive?
ARTICLE 8: La science de Dieu est-elle cause des choses?
ARTICLE 9: Dieu a-t-il la connaissance des choses qui ne
sont pas?
ARTICLE 10: Dieu a-t-il la connaissance des maux?
ARTICLE 11: Dieu connaît-il les singuliers?
ARTICLE 12: Dieu connaît-il une infinité de choses?
ARTICLE 13: Dieu connaît-il les futurs contingents?
ARTICLE 14: Dieu connaît-il nos énonciations?
ARTICLE 15: La science de Dieu est-elle soumise au
changement?
ARTICLE 16: Dieu a-t-il des choses une connaissance
spéculative, ou une connaissance pratique?
QUESTION 15: LES IDÉES EN DIEU
ARTICLE 1: Y a-t-il des idées en Dieu?
ARTICLE 2: Y a-t-il plusieurs idées, ou une seule?
ARTICLE 3: Y a-t-il des idées de toutes les choses que
Dieu connaît?
ARTICLE 1: La vérité est-elle dans la chose, ou seulement
dans l'intelligence?
ARTICLE 2: La vérité est-elle dans l'intelligence
seulement quand elle compose et divise?
ARTICLE 3: Du vrai comparé à l'étant
ARTICLE 4: Du vrai comparé au bon_
ARTICLE 5: Dieu est-il la vérité?_
ARTICLE 6: Toutes choses sont-elles vraies d'une seule
vérité, ou de plusieurs?
ARTICLE 7: L'éternité de la vérité
ARTICLE 8: L'immutabilité de la vérité
ARTICLE 1: La fausseté est-elle dans les choses?
ARTICLE 2: La fausseté est-elle dans le sens?
ARTICLE 3: La fausseté est-elle dans l'intelligence?
ARTICLE 4: L'opposition entre le vrai et le faux
QUESTION 19: LA VOLONTÉ DE DIEU
ARTICLE 1: Y a-t-il une volonté en Dieu?
ARTICLE 2: Dieu veut-il autre chose que lui-même?
ARTICLE 3: Tout ce que Dieu veut, le veut-il
nécessairement?
ARTICLE 4: La volonté de Dieu est-elle cause des choses?
ARTICLE 5: Peut-on attribuer une cause à la volonté
divine?
ARTICLE 6: La volonté divine s'accomplit-elle toujours?
ARTICLE 7: La volonté de Dieu est-elle sujette au
changement?
ARTICLE 8: La volonté de Dieu rend-elle forcément
nécessaires les choses qu'elle veut?
ARTICLE 9: Y a-t-il en Dieu la volonté des choses
mauvaises?
ARTICLE 10: Dieu a-t-il le libre arbitre?
ARTICLE 11: Doit-on distinguer en Dieu une volonté de
signe?
ARTICLE 12: Convient-il de proposer cinq signes de la
volonté divine?
ARTICLE 1: L'amour se trouve-t-il en Dieu?
ARTICLE 2: Dieu aime-t-il toutes choses?
ARTICLE 3: Dieu aime-t-il l'un plus que l'autre?
ARTICLE 4: Dieu aime-t-il davantage les meilleurs?
QUESTION 21: LA JUSTICE ET LA MISÉRICORDE EN DIEU
ARTICLE 1: Trouve-t-on en Dieu la justice?
ARTICLE 2: La justice de Dieu peut-elle être dite
"Vérité"?
ARTICLE 3: Trouve-t-on en Dieu la miséricorde?
ARTICLE 4: Trouve-t-on la justice et la miséricorde dans
toutes les oeuvres de Dieu?
QUESTION 22: LA PROVIDENCE DE DIEU_
ARTICLE 1: La providence convient-elle à Dieu?
ARTICLE 2: Toutes choses sont-elles soumises à la
providence divine?
ARTICLE 3: La providence divine s'applique-t-elle
immédiatement à toutes choses?
ARTICLE 4: La providence divine impose-t-elle la nécessité
aux choses qui lui sont soumises?
QUESTION 23: LA PRÉDESTINATION
ARTICLE 1: Convient-il d'attribuer à Dieu la
prédestination?
ARTICLE 3: La réprobation de certains hommes vient-elle de
Dieu?
ARTICLE 4: Peut-on dire que les prédestinés sont élus?
ARTICLE 6: La certitude de la prédestination: les
prédestinés sont-ils infailliblement sauvés?
ARTICLE 7: Le nombre des prédestinés est-il fixé?
ARTICLE 8: La prédestination peut-elle être aidée par les
prières des saints?
ARTICLE 1: Qu'est-ce que le livre de vie?
ARTICLE 2: De quelle vie est-il le livre?
ARTICLE 3: Quelqu'un peut-il être effacé du livre de vie?
QUESTION 25: LA PUISSANCE DIVINE
ARTICLE 1: Y a-t-il en Dieu de la puissance?
ARTICLE 2: La puissance de Dieu est-elle infinie?
ARTICLE 3: Dieu est-il tout-puissant?
ARTICLE 4: Dieu peut-il faire que les choses passées
n'aient pas été?
ARTICLE 5: Dieu peut-il faire les choses qu'il ne fait
pas, ou omettre celles qu'il fait?
ARTICLE 6: Les choses que Dieu fait, pourrait-il les faire
meilleures?
QUESTION 26: LA BÉATITUDE DIVINE
ARTICLE 1: La béatitude convient-elle à Dieu?
ARTICLE 2: Dit-on de Dieu qu'il est bienheureux en raison
de l'intellection?
ARTICLE 3: Dieu est-il essentiellement la béatitude de
tout bienheureux?
ARTICLE 4: La béatitude de Dieu inclut-elle toute
béatitude?
QUESTION 27: LA PROCESSION DES PERSONNES DIVINES
ARTICLE 1: Y a-t-il une procession en Dieu?
ARTICLE 2: Y a-t-il en Dieu une procession qui puisse
s'appeler une génération?
ARTICLE 3: Outre la génération, peut-il y avoir une autre
procession en Dieu?
ARTICLE 4: La procession de l'amour en Dieu peut-elle
s'appeler génération?
ARTICLE 5: N'y a-t-il en Dieu que ces deux processions?
QUESTION 28: LES RELATIONS DIVINES_
ARTICLE 1: Y a-t-il en Dieu des relations réelles?
ARTICLE 2: Ces relations sont-elles l'essence divine
elle-même?
ARTICLE 3: Peut-il y avoir en Dieu plusieurs relations
réellement distinctes les unes des autres?
ARTICLE 4: Quel est le nombre des relations en Dieu?
QUESTION 29: LES PERSONNES DIVINES_
ARTICLE 1: Définition de la personne
ARTICLE 2: Persona, hypostasis, subsistentia et essentia
sont-ils synonymes?
ARTICLE 3: Convient-il d'employer le terme
"personne" pour parler de Dieu?
ARTICLE 4: Que signifie, en Dieu, le nom de Personne?
QUESTION 30: LA PLURALITÉ DES PERSONNES EN DIEU
ARTICLE 1: Y a-t-il plusieurs personnes en Dieu?
ARTICLE 2: Combien y a-t-il de personnes en Dieu?
ARTICLE 3: Que signifient en Dieu nos termes numériques?
ARTICLE 4: Comment le nom de "personne" est-il
commun en Dieu?
QUESTION 31: TERMES EVOQUANT UNITÉ OU PLURALITÉ EN DIEU
ARTICLE 1: Y a-t-il une trinité en Dieu?
ARTICLE 2: Peut-on dire que le Fils est autre que le Père?
ARTICLE 3: Le terme exclusif "seul" peut-il
s'adjoindre à un terme essentiel?
ARTICLE 4: Un terme exclusif peut-il s'adjoindre à un nom
personnel?
QUESTION 32: LA CONNAISSANCE DES PERSONNES DIVINES
ARTICLE 1: La Trinité des Personnes divines peut-elle être
connue par la raison naturelle?
ARTICLE 2: Faut-il attribuer des "notions" aux
Personnes divines?
ARTICLE 3: Le nombre des notions
ARTICLE 4: Sur les notions, les opinions sont-elles
libres?
QUESTION 33: LA PERSONNE DU PÈRE
ARTICLE 1: Convient-il au Père d'être qualifié de
"Principe"?
ARTICLE 2: Le nom de "Père" est-il le nom propre
de cette Personne?
ARTICLE 4: Est-il propre au Père d'être inengendré?
ARTICLE 1: Le mot "Verbe", est-il en Dieu un nom
essentiel, ou personnel?
ARTICLE 2: "Le Verbe", est-ce un nom propre du
Fils?
ARTICLE 3: Le nom de "Verbe" implique-t-il
rapport aux créatures?
ARTICLE 1: Le Mot "Image" est-il en Dieu un nom
de personne?
ARTICLE 2: Le nom d'Image est-il propre au Fils?
QUESTION 36: LA PERSONNE DU SAINT-ESPRIT
ARTICLE 1: L'Esprit-Saint, est-il le nom propre d'une
personne divine?
ARTICLE 2: Le Saint-Esprit procède-t-il du Père et du
Fils?
ARTICLE 3: Le Saint-Esprit procède-t-il du Père par le
Fils?
ARTICLE 4: Le Père et le Fils sont-ils un seul principe du
Saint-Esprit?
QUESTION 37: LE NOM DU SAINT-ESPRIT QUI EST
"AMOUR"
ARTICLE 1: "Amour" est-il un nom propre du
Saint-Esprit?
ARTICLE 2: Le Père et le Fils s'aiment-ils par le
Saint-Esprit?
QUESTION 38: LE NOM DU SAINT-ESPRIT QUI EST
"DON"
ARTICLE 1: "Don" peut-il être un nom personnel?
ARTICLE 2: "Don" est-il un nom propre du
Saint-Esprit?
QUESTION 39: LA RELATION DES PERSONNES À L'ESSENCE
ARTICLE 1: En Dieu, l'essence est-elle identique à la
personne?
ARTICLE 2: Doit-on dire qu'il y a trois Personnes d'une
seule essence?
ARTICLE 3: Les noms essentiels s'attribuent-ils aux
Personnes au pluriel ou au singulier?
ARTICLE 5: Les termes notionnels peuvent-ils s'attribuer
aux noms essentiels pris abstraitement?
ARTICLE 6: Les noms des Personnes peuvent-ils s'attribuer
aux noms essentiels concrets?
ARTICLE 7: Faut-il approprier les noms essentiels aux
Personnes?
ARTICLE 8: Quel attribut faut-il approprier à chaque
Personne?
QUESTION 40: COMPARAISON DES PERSONNES AVEC LES RELATIONS
OU PROPRIÉTÉS
ARTICLE 1: La relation est-elle identique à la Personne?
ARTICLE 2: Est-ce que les relations distinguent et
constituent les personnes?
ARTICLE 4: Logiquement, les relations présupposentelles
les actes des personnes, ou inversement?
QUESTION 41: COMPARAISON DES PERSONNES AVEC LES ACTES
NOTIONNELS
ARTICLE 1: Faut-il attribuer aux personnes les actes
notionnels?
ARTICLE 2: Les actes notionnels sont-ils nécessaires ou
volontaires?
ARTICLE 3: La personne procède-t-elle de rien, ou de
quelque chose?
ARTICLE 4: Faut-il poser en Dieu une puissance relative
aux actes notionnels?
ARTICLE 5: En quoi consiste cette puissance?
ARTICLE 6: Les actes notionnels peuvent-ils se terminer à
plusieurs personnes?
QUESTION 42: ÉGALITÉ ET SIMILITUDE ENTRE LES PERSONNES
DIVINES
ARTICLE 1: Y a-t-il lieu de parler d'égalité entre les
Personnes divines?
ARTICLE 2: La personne qui procède est-elle égale en
éternité à celle dont elle procède?
ARTICLE 3: Y a-t-il un ordre entre les Personnes divines?
ARTICLE 4: Les Personnes divines sont-elles égales en
grandeur?
ARTICLE 5: Les Personnes diuines sont-elles l'une dans
l'autre?
ARTICLE 6: Les Personnes divines sont-elles égales en
puissance?
QUESTION 43: LA MISSION DES PERSONNES DIVINES
ARTICLE 1: Convient-il à une Personne divine d'être
envoyée?
ARTICLE 2: La mission est-elle éternelle ou seulement
temporelle?
ARTICLE 3: Comment une Personne divine est-elle envoyée?
ARTICLE 4: Convient-il à toute Personne divine d'être
envoyée?
ARTICLE 5: Y a-t-il mission invisible du Fils aussi bien
que du Saint-Esprit?
ARTICLE 6: A qui est accordée la mission invisible?
ARTICLE 7: Convient-il au Saint-Esprit d'être envoyé
visiblement?
ARTICLE 8: Une Personne peut-elle s'envoyer elle-même
visiblement ou invisiblement?
QUESTION 44: LA CAUSE PREMIÈRE DES ÊTRES
ARTICLE 1: Dieu est-il la cause efficiente de tous les
êtres?
ARTICLE 2: La matière première est-elle créée par Dieu?
ARTICLE 3: Dieu est-il la cause exemplaire des choses?
ARTICLE 4: Dieu est-il la cause finale de toute chose?
QUESTION 45: LA MANIÈRE DONT LES CHOSES ÉMANENT DU PREMIER
PRINCIPE
ARTICLE 1: Qu'est-ce que la création?
ARTICLE 2: Dieu peut-il créer quelque chose?
ARTICLE 3: La création est-elle quelque chose dans la
créature?
ARTICLE 4: A quels êtres appartient-il d'être créés?
ARTICLE 5: Appartient-il à Dieu seul de créer?
ARTICLE 6: Créer est-il commun à toute la Trinité, ou
propre à l'une des Personnes divines?
ARTICLE 7: Y a-t-il un vestige de la Trinité dans les
êtres créés?
ARTICLE 8: L'oeuvre de la création se mêle-t-elle aux
oeuvres de la nature et de la volonté?
QUESTION 46: LE COMMENCEMENT DE LA DURÉE DES CRÉATURES
ARTICLE 1: Les créatures ont-elles toujours existé?
ARTICLE 2: Est-ce un article de foi que le monde ait
commencé?
ARTICLE 3: En quel sens dit-on: "Au commencement Dieu
a créé le ciel et la terre"?
QUESTION 47: CONSIDÉRATION GÉNÉRALE SUR LA DIFFÉRENCE
ENTRE LES ÊTRES
ARTICLE 1: La multitude des choses et leur distinction
ARTICLE 2: L'inégalité des choses
ARTICLE 1: Le mal est-il une nature?
ARTICLE 2: Le mal se trouve-t-il dans les choses?
ARTICLE 3: Le bien est-il le sujet du mal?
ARTICLE 4: Le mal détruit-il totalement le bien?
ARTICLE 5: La division du mal par la peine et la faute
ARTICLE 6: La raison de mal se réalise-t-elle davantage
dans la peine, ou dans la faute?
ARTICLE 1: Le bien peut-il être cause du mal?
ARTICLE 2: Le souverain bien, qui est Dieu, est-il cause
du mal?
ARTICLE 3: Y a-t-il un souverain mal, qui soit la cause
première de tous les maux?
QUESTION 50: LA NATURE DES ANGES
ARTICLE 1: Existe-t-il une créature totalement spirituelle
et absolument incorporelle?
ARTICLE 2: L'ange est-il composé de matière et de forme?
ARTICLE 3: Quel est le nombre des anges?
ARTICLE 4: La distinction des anges entre eux
ARTICLE 5: L'immortalité ou incorruptibilité des anges
QUESTION 51: LES RAPPORTS DES ANGES AVEC LES RÉALITÉS
CORPORELLES
ARTICLE 1: Les anges ont-ils des corps qui leur soient
unis naturellement?
ARTICLE 2: Les anges assument-ils des corps?
ARTICLE 3: Les anges exercent-ils les fonctions de la vie
dans les corps qu'ils assument?
QUESTION 52: LES RAPPORTS DES ANGES AVEC LE LIEU
ARTICLE 1: L'ange est-il dans un lieu?
ARTICLE 2: L'ange peut-il être dans plusieurs lieux en
même temps?
ARTICLE 3: Plusieurs anges peuventil être dans un même
lieu?
QUESTION 53: LE MOUVEMENT LOCAL DES ANGES
ARTICLE 1: L'ange peut-il se mouvoir localement?
ARTICLE 2: L'ange passe-t-il d'un lieu à un autre en traversant
l'espace intermédiaire?
ARTICLE 3: Le mouvement de l'ange est-il successif ou
instantané?
QUESTION 54: LA PUISSANCE COGNITIVE DES ANGES
ARTICLE 1: L'acte d'intellection de l'ange est-il sa
substance?
ARTICLE 2: L'acte d'intellection de l'ange est-il son
existence?
ARTICLE 3: La substance de l'ange est-elle son
intelligence?
ARTICLE 4: Les anges ont-ils un intellect agent et un
intellect possible?
ARTICLE 5: Les anges ont-ils d'autres puissances
cognitives que l'intelligence?
QUESTION 55: LE MÉDIUM DE LA CONNAISSANCE ANGÉLIQUE
ARTICLE 1: Les anges connaissent-ils toutes choses par
leur substance ou par des espèces?
ARTICLE 2: Les espèces sont-elles connaturelles aux anges,
ou reçues des choses?
QUESTION 56: LA CONNAISSANCE DES ANGES CONCERNANT LES
ÊTRES IMMATÉRIELS
ARTICLE 1: L'ange se connaît-il lui-même?
ARTICLE 2: Un ange en connaît-il un autre?
ARTICLE 3: Les anges peuvent-ils connaître Dieu par leurs
facultés naturelles?
QUESTION 57: LA CONNAISSANCE DES ANGES CONCERNANT LES
RÉALITÉS MATÉRIELLES
ARTICLE 1: Les anges connaissent-ils les choses matérielles?
ARTICLE 2: Les anges connaissent-ils les singuliers?
ARTICLE 3: Les anges connaissent-ils l'avenir?
ARTICLE 4: Les anges connaissent-ils les pensées des
coeurs?
ARTICLE 5: Les anges connaissent-ils tous les mystères de
la grâce?
QUESTION 58: LE MODE DE LA CONNAISSANCE ANGÉLIQUE
ARTICLE 1: L'intellect de l'ange est-il tantôt en
puissance et tantôt en acte?
ARTICLE 2: L'ange peut-il connaître plusieurs choses à la
fois?
ARTICLE 3: L'intellection de l'ange est-elle discursive?
ARTICLE 4: La connaissance de l'ange se fait-elle par
composition et division?
ARTICLE 5: Peut-il y avoir de l'erreur dans l'intellect de
l'ange?
ARTICLE 7: La connaissance du matin et la connaissance du
soir sont-elles identiques ou diverses?
QUESTION 59: LA VOLONTÉ DES ANGES_
ARTICLE 1: Y a-t-il une volonté chez les anges?
ARTICLE 2: La volonté de l'ange est-elle identique à sa
nature ou à son intelligence
ARTICLE 3: Les anges ont-ils le libre arbitre?
ARTICLE 4: L'irascible et le concupiscible existent-ils
chez les anges?
QUESTION 60: L'AMOUR OU DILECTION CHEZ LES ANGES
ARTICLE 1: Y a-t-il chez l'ange une dilection naturelle?
ARTICLE 2: Y a-t-il chez l'ange un amour électif?
ARTICLE 3: L'ange s'aime-t-il lui-même d'un amour naturel
ou d'un amour électif?
ARTICLE 4: L'ange aime-t-il naturellement un autre ange
comme lui-même?
ARTICLE 5: L'ange, par amour naturel aime-t-il Dieu plus
que lui-même?
QUESTION 61: LA PRODUCTION DES ANGES SELON LEUR ÊTRE
NATUREL
ARTICLE 1: L'ange a-t-il une cause de son existence?
ARTICLE 2: L'ange existe-t-il de toute éternité?
ARTICLE 3: L'ange a-t-il été créé avant les créatures
corporelles?
ARTICLE 4: Les anges ont-ils été créés dans le ciel
empyrée?
QUESTION 62: L'ÉLÉVATION DES ANGES À LA GRÂCE ET À LA
GLOIRE
ARTICLE 1: Les anges ont-ils été créés bienheureux?
ARTICLE 2: Les anges avaient-ils besoin de la grâce pour
se tourner vers Dieu?
ARTICLE 3: Les anges ont-ils été créés en grâce?
ARTICLE 4: Les anges ont-ils mérité leur béatitude?
ARTICLE 5: Les anges ont-ils obtenu la béatitude aussitôt
après le mérite?
ARTICLE 6: Les anges ont-ils reçu la grâce et la gloire en
proportion de leur capacité naturelle?
ARTICLE 8: Les anges bienheureux ont-ils pu pécher par la
suite?
ARTICLE 9: Après l'entrée dans la gloire, les anges
ont-ils pu progresser?
QUESTION 63: LE MAL DES ANGES QUANT À LA FAUTE
ARTICLE 1: Le mal de faute peut-il exister chez l'ange?
ARTICLE 2: Quelles sortes de péché peut-il y avoir chez
l'ange?
ARTICLE 3: A cause de quel désir l'ange a-t-il péché?
ARTICLE 5: L'ange a-t-il pu devenir mauvais volontairement
dès le premier instant de sa création?
ARTICLE 6: S'est-il écoulé un certain temps entre la
création de l'ange et sa chute?
ARTICLE 7: Le plus élevé parmi les anges déchus était-il
absolument le plus élevé de tous les anges?
ARTICLE 8: Le péché du premier ange a-t-il causé le péché
des autres?
ARTICLE 9: Y a-t-il autant d'anges tombés que d'anges
restés fidèles?
QUESTION 64: LE CHÂTIMENT DES DÉMONS
ARTICLE 1: L'obscurcissement de leur intelligence
ARTICLE 2: L'obstination de leur volonté
ARTICLE 3: La souffrance des démons
ARTICLE 4: Le lieu du châtiment des démons
QUESTION 65: L'OEUVRE DE CRÉATION DE LA CRÉATURE
CORPORELLE
ARTICLE 1: La créature corporelle vient-elle de Dieu?
ARTICLE 2: La créature corporelle a-t-elle été faite en
vue de la bonté de Dieu?
ARTICLE 3: La créature corporelle a-t-elle été l'oeuvre de
Dieu par l'intermédiaire des anges?
ARTICLE 4: Les formes des corps viennent-elles des anges
ou immédiatement de Dieu?
QUESTION 66: LE RAPPORT ENTRE CRÉATION ET DISTINCTION
ARTICLE 2: Y a-t-il une seule matière pour tous les êtres
corporels?
ARTICLE 3: Le ciel empyrée fut-il concréé avec la matière
informe?
ARTICLE 4: Le temps fut-il concréé avec la matière
informe?
QUESTION 67: L'OEUVRE DU PREMIER JOUR
ARTICLE 1: La lumière peut-elle être attribuée dans un
sens propre aux réalités spirituelles?
ARTICLE 2: La lumière corporelle est-elle un corps?
ARTICLE 3: La lumière est-elle une qualité?
ARTICLE 4: Est-il normal que la lumière ait été créée le
premier jour?
QUESTION 68: L'OEUVRE DU DEUXIÈME JOUR
ARTICLE 1: Le firmament a-t-il été créé le deuxième jour?
ARTICLE 2: Y a-t-il des eaux au-dessus du firmament?
ARTICLE 3: Le firmament divise-t-il les eaux d'avec les
eaux?
ARTICLE 4: Y a-t-il un ciel seulement, ou plusieurs?
QUESTION 69: L'OEUVRE DU TROISIÈME JOUR
ARTICLE 1: Le rassemblement des eaux
ARTICLE 2: La production des plantes
QUESTION 70: L'OEUVRE DU QUATRIÈME JOUR
ARTICLE 1: La production des luminaires
ARTICLE 2: La cause finale de la production des luminaires
ARTICLE 3: Les luminaires du ciel sont-ils animés?
QUESTION 71: L'OEUVRE DU CINQUIÈME JOUR
QUESTION 72: L'OEUVRE DU SIXIÈME JOUR
QUESTION 73: CE QUI CONCERNE LE SEPTIÈME JOUR
ARTICLE 1: L'achèvement des oeuvres
ARTICLE 3: La bénédiction et la sanctification du septième
jour
QUESTION 74: L'ENSEMBLE DES JOURS DE LA CRÉATION
ARTICLE 1: Ces jours sont-ils assez nombreux?
ARTICLE 2: Ces jours sont-ils un seul ou plusieurs?
ARTICLE 3: Quelques façons de parler dans le récit des six
jours
QUESTION 75: L'ESSENCE DE L'ÂME
ARTICLE 1: L'âme est-elle une réalité corporelle?
ARTICLE 2: L'âme est-elle une réalité subsistante?
ARTICLE 3: Les âmes des bêtes sont-elles subsistantes?
ARTICLE 4: L'âme est-elle l'homme même?
ARTICLE 5: L'âme est-elle composée de matière et de forme?
ARTICLE 6: L'âme humaine est-elle incorruptible?
ARTICLE 7: L'âme est-elle de même nature que l'ange?
QUESTION 76: L'UNION DE L'ÂME AU CORPS
ARTICLE 1: Le principe pensant s’unit-il au corps comme
une forme?
ARTICLE 2: Y a-t-il autant de principes d'intellection
qu'il y a de corps?
ARTICLE 3: Y a-t-il dans l'homme d'autres âmes que l'âme
intellectuelle?
ARTICLE 4: Y a-t-il dans l'homme une autre forme
substantielle que l'âme intellectuelle?
ARTICLE 5: À quelle sorte de corps convenait-il que l'âme
intellective fût unie?
ARTICLE 6: L'âme est-elle unie à un tel corps par
l'intermédiaire de dispositions accidentelles?
ARTICLE 7: L'âme est-elle unie au corps par
l'intermédiaire d'un autre corps?
ARTICLE 8: L'âme est-elle tout entière dans chaque partie
du corps?
QUESTION 77: LES PUISSANCES DE L'ÂME EN GÉNÉRAL
ARTICLE 1: L'essence de l'âme est-elle identique à sa
puissance?
ARTICLE 2: Y a-t-il une ou plusieurs puissances dans
l'âme?
ARTICLE 3: Comment distingue-t-on ces puissances?
ARTICLE 4: Les rapports naturels entre les puissances de
l'âme
ARTICLE 5: L'âme est-elle le sujet de toutes les
puissances?
ARTICLE 6: Les Puissances émanent-elles de l'essence de
l'âme?
ARTICLE 7: Une puissance de l'âme sort-elle d'une autre?
ARTICLE 8: Toutes les puissances demeurent-elles dans
l'âme après la mort?
QUESTION 78: LES PUISSANCES NON SPIRITUELLES DE L'ÂME
ARTICLE 1: Les différents genres de puissances dans l'âme
ARTICLE 2: Les puissances de l'âme végétatives
QUESTION 79: LES PUISSANCES INTELLECTUELLES
ARTICLE 1: L'intelligence est-elle une puissance de l'âme
ou son essence?
ARTICLE 2: L'intelligence est-elle une puissance passive?
ARTICLE 3: Faut-il admettre l'existence d'un intellect
agent?
ARTICLE 4: L'intellect agent fait-il partie de l'âme?
ARTICLE 5: N’y a-t-il qu'un seul intellect agent pour tous
les hommes?
ARTICLE 6: La mémoire est-elle dans l'intellect?
ARTICLE 7: La mémoire est-elle une puissance distincte de
l'intelligence?
ARTICLE 8: La raison se distingue-t-elle de
l'intelligence?
ARTICLE 9: La raison supérieure et la raison inférieure
sont-elles des puissances différentes?
ARTICLE 10: L'intelligence est-elle une autre puissance
que l'intellect?
ARTICLE 11: L'intellect spéculatif et l'intellect pratique
sont-ils des puissances différentes?
ARTICLE 12: La syndérèse est-elle une puissance
intellectuelle?
ARTICLE 13: La conscience est-elle une puissance?
QUESTION 80: LES PUISSANCES APPÉTITIVES EN GÉNÉRAL
ARTICLE 1: L'appétit est-il une puissance spéciale?
ARTICLE 2: L'appétit sensible et l'appétit intellectuel
sont-ils des puissances différentes?
ARTICLE 1: La sensibilité est-elle uniquement de l'ordre
appétitif?
ARTICLE 3: L'irascible et le concupiscible obéissent-ils à
la raison?
ARTICLE 1: La volonté désire-t-elle quelque chose de façon
nécessaire?
ARTICLE 2: La volonté désire-t-elle toutes choses de façon
nécessaire?
ARTICLE 3: La volonté est-elle une puissance supérieure à
l'intelligence?
ARTICLE 4: La volonté meut-elle l'intelligence?
ARTICLE 5: Faut-il distinguer dans l'appétit supérieur
l'irascible et le concupiscible?
ARTICLE 1: L'homme est-il doué de libre arbitre?
ARTICLE 2: Le libre arbitre est-il une puissance de l'âme?
ARTICLE 3: Le libre arbitre est-il une puissance de
l'appétit ou de la connaissance?
ARTICLE 4: Le libre arbitre est-il la même puissance que
la volonté?
ARTICLE 1: L'âme connaît-elle les corps par
l'intelligence?
ARTICLE 2: L'âme connaît-elle les corps par son essence ou
à travers des espèces?
ARTICLE 3: Y a-t-il dans l'âme des espèces innées de tout
objet intelligibles?
ARTICLE 4: Les espèces intelligibles découlent-elles dans
l'âme de certaines formes séparées?
ARTICLE 5: Notre âme voit-elle tout ce qu’elle comprend
dans les raisons éternelles?
ARTICLE 6: L'âme acquiert-elle la connaissance
intellectuelle à partir du sens?
ARTICLE 8: Le jugement de l'intellect est-il empêché par
la paralysie des facultés sensibles?
QUESTION 85: COMMENT ET DANS QUEL ORDRE OPÈRE
L'INTELLIGENCE?
ARTICLE 1: Notre intellect opère-t-il en abstrayant des
images les espèces intelligibles?
ARTICLE 2: Les espèces intelligibles abstraites sont-elles
ce que notre intelligence connaît?
ARTICLE 3: Est-il naturel à notre intellect de connaître
d'abord le plus universel?
ARTICLE 4: Notre intellect peut-il connaître plusieurs
choses à la fois?
ARTICLE 5: Notre intellect connaît-il par composition et
division?
ARTICLE 6: L'intellect peut-il se tromper?
ARTICLE 7: Quelqu'un peut-il connaître une même chose
mieux qu'un autre?
ARTICLE 8: Notre intellect connaît-il l'indivisible avant
le divisible?
QUESTION 86: CE QUE NOTRE INTELLECT CONNAÎT DANS LES
RÉALITÉS MATÉRIELLES
ARTICLE 1: Notre intellect connaît-il les singuliers?
ARTICLE 2: Notre intellect peut-il connaître des infinis?
ARTICLE 3: Notre intelligence connaît-elle les
contingents?
ARTICLE 4: Notre intelligence connaît-elle les futurs?
QUESTION 87: COMMENT L'ÂME INTELLECTUELLE SE CONNAÎT ET
CONNAÎT CE QUI EST EN ELLE
ARTICLE 1: L'âme intellectuelle se connaît-elle par son
essence?
ARTICLE 2: Comment notre intelligence connaît-elle les
habitue de l'âme qui existent en elle?
ARTICLE 3: Comment l'intellect connaît-il son acte propre?
ARTICLE 4: Comment l'intellect connaît-il l'acte de
volonté?
QUESTION 88: COMMENT L'ÂME HUMAINE CONNAÎT-ELLE LES
RÉALITÉS SUPÉRIEURES A ELLE?
ARTICLE 3: Dieu est-il notre premier objet de
connaissance?
QUESTION 89: LA CONNAISSANCE CHEZ L'ÂME SÉPARÉE
ARTICLE 1: L'âme séparée du corps peut-elle faire acte
d'intelligence?
ARTICLE 2: L'âme séparée connaît-elle les substances
séparées?
ARTICLE 3: L’âme séparée connaît-elle toutes les réalités
naturelles?
ARTICLE 4: L’âme séparée connaît-elle les singuliers?
ARTICLE 5: Les habitus de science acquis en cette vie
demeurent-ils dans l'âme séparée?
ARTICLE 6: L'âme séparée peut-elle user de l'habitus de
science acquis ici-bas?
ARTICLE 7: La distance dans l'espace empêche-t-elle la
connaissance chez l'âme séparée?
ARTICLE 8: Les âmes séparées connaissent-elles ce qui se
passe ici-bas?
QUESTION 90: LA PRODUCTION DE L'ÂME HUMAINE
ARTICLE 2: Étant admis que l'âme a été produite, a-t-elle
été créée?
ARTICLE 3: L'âme humaine a-t-elle été faite par l'intermédiaire
des anges?
ARTICLE 4: L'âme humaine a-t-elle été faite avant le
corps?
QUESTION 91: LA PRODUCTION DU CORPS DU PREMIER HOMME
ARTICLE 1: La matière à partir de laquelle fut produit le
corps du premier homme
ARTICLE 2: L'auteur de cette production du corps humain
ARTICLE 3: La disposition qui fut attribuée au corps ainsi
produit
ARTICLE 4: Les modalités et l'ordre de cette production
QUESTION 92: LA PRODUCTION DE LA FEMME
ARTICLE 1: La production des choses devait-elle comporter la
production de la femme?
ARTICLE 2: La femme devait-elle être faite à partir de
l'homme?
ARTICLE 3: La femme devait-elle être faite de la côte de
l'homme?
ARTICLE 4: La femme a-t-elle été faite immédiatement par
Dieu?
QUESTION 93: L'IMAGE DE DIEU CHEZ L'HOMME
ARTICLE 1: Y a-t-il une image de Dieu chez l'homme?
ARTICLE 2: Y a-t-il une image de Dieu chez les créatures sans
raison?
ARTICLE 3: L'image de Dieu est-elle davantage chez l'ange
que chez l'homme?
ARTICLE 4: L'image de Dieu est-elle en tout homme?
ARTICLE 6: L'image de Dieu existe-t-elle chez l'homme
selon l'esprit seulement?
ARTICLE 7: Est-ce selon les actes que l'image de Dieu se
trouve dans l'âme?
ARTICLE 9: La différence entre image et ressemblance
QUESTION 94: LA CONDITION DU PREMIER HOMME QUANT À
L'INTELLIGENCE
ARTICLE 1: Le premier homme a-t-il vu Dieu dans son
essence?
ARTICLE 2: Le premier homme a-t-il pu voir les substances
séparées, c'est-à-dire les anges?
ARTICLE 3: Le premier homme a-t-il eu la science de toutes
choses?
ARTICLE 4: Le premier homme a-t-il pu se tromper ou être
trompé?
QUESTION 95: CE QUI SE RATTACHE À LA VOLONTÉ DU PREMIER
HOMME: LA GRÂCE ET LA JUSTICE,
ARTICLE 1: L'homme a-t-il été créé en grâce?
ARTICLE 2: L'homme a-t-il eu des passions dans l'état
d'innocence?
ARTICLE 3: Dans l'état d'innocence, l'homme avait-il
toutes les vertus?
ARTICLE 4: Les actions de l'homme avaient-elles une valeur
méritoire égale à celles de maintenant?
QUESTION 96: LE POUVOIR DE DOMINATION QUI APPARTENAIT À L'HOMME
DANS L'ÉTAT D'INNOCENCE
ARTICLE 1: L'homme dans l'état d'innocence aurait-il
dominé sur les animaux?
ARTICLE 2: L'homme en état d'innocence aurait-il dominé
sur toute créature?
ARTICLE 3: Dans l'état d'innocence tous les hommes
auraient-ils été égaux?
ARTICLE 4: Les hommes, dans l'état d'innocence,
auraient-ils dominé sur les hommes?
QUESTION 97: CE QUI CONCERNE L'ÉTAT DU PREMIER HOMME QUANT
À LA CONSERVATION DE L'INDIVIDU
ARTICLE 1: L'homme, dans l'état d'innocence, était-il
immortel?
ARTICLE 2: L'homme, dans l'état d'innocence, était-il
impassible?
ARTICLE 3: Dans l'état d'innocence, l'homme avait-il
besoin de se nourrir?
ARTICLE 4: L'homme aurait-il obtenu l'immortalité par
l'arbre de vie?
ARTICLE 1: Y aurait-il eu génération dans l'état
d'innocence?
ARTICLE 2: La génération se serait-elle faite, dans l'état
d'innocence, par union charnelle?
QUESTION 99: LEUR CONDITION CORPORELLE
ARTICLE 2: Tous les enfants seraient-ils nés du sexe
masculin?
QUESTION 100: LA CONDITION NATIVE DES ENFANTS QUANT À LA
JUSTICE
ARTICLE 1: Les hommes seraient-ils nés avec la justice?
ARTICLE 2: Les hommes seraient-ils nés confirmés en
justice?
QUESTION 101: LA CONDITION NATIVE DES ENFANTS QUANT À LA
SCIENCE
ARTICLE 1: Les enfants seraient-ils nés avec une science
parfaite?
ARTICLE 2: Les enfants auraient-ils eu dès leur naissance
l'usage parfait de la raison?
QUESTION 102: LE LIEU DE L'HOMME, QUI EST LE PARADIS
ARTICLE 1: Le paradis est-il un lieu corporel?
ARTICLE 2: Le paradis est-il un lieu qui convient à
l'habitation de l'homme?
ARTICLE 3: Pour quelle fin l'homme fut-il placé dans le
paradis?
ARTICLE 4: L'homme devait-il être créé dans le paradis?
QUESTION 103: LE GOUVERNEMENT DU MONDE EN GÉNÉRAL
ARTICLE 1: Le monde est-il gouverné par quelqu'un?
ARTICLE 2: Quel est le but de ce gouvernement du monde?
ARTICLE 3: Le monde est-il gouverné par un être unique?
ARTICLE 4: Les effets de ce gouvernement
ARTICLE 5: Toutes choses sont-elles soumises au
gouvernement divin?
ARTICLE 6: Toutes choses sont-elles gouvernées immédiatement
par Dieu?
ARTICLE 7: Peut-il se produire quelque chose en dehors de
l'ordre du gouvernement divin?
ARTICLE 8: Quelque chose peut-il s'opposer à la providence
divine?
QUESTION 104: LES EFFETS SPÉCIAUX DU GOUVERNEMENT DIVIN
ARTICLE 1: Les créatures ont-elles besoin d'être
conservées dans l’être par Dieu?
ARTICLE 2: Les créatures sont-elles conservées par Dieu de
façon immédiate?
ARTICLE 3: Dieu peut-il réduire quelque chose à néant?
ARTICLE 4: Y a-t-il des réalités qui soient réduites à
néant?
QUESTION 105: LA MUTATION DES CRÉATURES PAR DIEU
ARTICLE 1: Dieu peut-il mouvoir immédiatement la matière à
recevoir la forme?
ARTICLE 2: Dieu peut-il mouvoir immédiatement un corps?
ARTICLE 3: Dieu peut-il mouvoir l'intelligence?
ARTICLE 4: Dieu peut-il mouvoir la volonté?
ARTICLE 5: Dieu agit-il en tout être agissant?
ARTICLE 6: Dieu peut-il faire quelque chose en dehors de
l'ordre naturel?
ARTICLE 7: Tout ce que Dieu fait en dehors de l'ordre
naturel est-il miraculeux?
ARTICLE 8: La diversité des miracles
QUESTION 106: L'ILLUMINATION D'UN ANGE PAR UN AUTRE
ARTICLE 1: Un ange meut-il l'intelligence d'un autre en
l'illuminant?
ARTICLE 2: Un ange peut-il mouvoir la volonté d'un autre
ange?
ARTICLE 3: Un ange inférieur peut-il illuminer un ange
supérieur?
ARTICLE 4: L'ange supérieur illumine-t-il l'ange inférieur
sur tout ce qu'il connaît lui-même?
QUESTION 107: LE LANGAGE DES ANGES_
ARTICLE 1: Un ange parle-t-il à un autre?
ARTICLE 2: Un ange inférieur peut-il parler à un ange
supérieur?
ARTICLE 3: L'ange parle-t-il à Dieu?
ARTICLE 4: La distance locale agit-elle sur le langage
angélique?
ARTICLE 5: La parole d'un ange à un autre est-elle connue
de tous les autres?
QUESTION 108: HIÉRARCHIES ET ORDRES ANGÉLIQUES
ARTICLE 1: Tous les anges appartiennent-ils à une seule
hiérarchie?
ARTICLE 2: Y a-t-il un ordre unique dans une même hiérarchie?
ARTICLE 3: Dans un seul ordre y a-t-il plusieurs anges?
ARTICLE 4: La distinction des hiérarchies et des ordres
tient-elle à la nature des anges?
ARTICLE 5: Les noms et les propriétés de chaque ordre
ARTICLE 6: Les rapports des différents ordres entre eux
ARTICLE 7: Les ordres subsisteront-ils après le jour du
jugement?
ARTICLE 8: Les hommes sont-ils élevés aux ordres
angéliques?
QUESTION 109: L'ORGANISATION DES MAUVAIS ANGES
ARTICLE 1: Y a-t-il une hiérarchie parmi les démons?
ARTICLE 2: Y a-t-il parmi les démons, un acte de
supériorité?
ARTICLE 3: Y a-t-il illumination chez les démons?
ARTICLE 4: Les bons anges exercent-ils une supériorité sur
les mauvais anges?
QUESTION 110: LA PRIMAUTÉ DES ANGES SUR LES CRÉATURES CORPORELLES
ARTICLE 1: La créature corporelle est-elle gouvernée par
les anges?
ARTICLE 2: La matière corporelle obéit-elle aux anges sans
aucune résistance?
ARTICLE 3: Les anges peuvent-ils immédiatement, par leur
vertu, déplacer les corps?
ARTICLE 4: Les anges, bons ou mauvais, peuvent-ils faire
des miracles?
L'ACTION DES ANGES SUR LES HOMMES_
QUESTION 111: L'ACTION NATURELLE DES ANGES SUR LES HOMMES
ARTICLE 1: L'ange peut-il illuminer l'intelligence de
l'homme
ARTICLE 2: L'ange peut-il changer la volonté de l'homme?
ARTICLE 3: L'ange peut-il modifier l'imagination de
l'homme?
ARTICLE 4: L'ange peut-il agir sur les sens de l'homme?
QUESTION 112: LA MISSION DES ANGES_
ARTICLE 1: Certains anges sont-ils envoyés pour un
ministère?
ARTICLE 2: Tous les anges sont-ils envoyés en ministère?
ARTICLE 3: Les anges envoyés en ministère demeurent-ils
auprès de Dieu?
ARTICLE 4: A quel ordre d'anges appartiennent ceux qui
sont envoyés?
QUESTION 113: LES ANGES GARDIENS
ARTICLE 1: Les hommes sont-ils gardés par des anges?
ARTICLE 2: Y a-t-il un ange particulier chargé de garder
chaque homme?
ARTICLE 3: La garde des hommes est-elle réservée au
dernier ordre des anges?
ARTICLE 4: Tout homme doit-il avoir un ange gardien?
ARTICLE 5: A quel moment l'ange gardien commence-t-il sa
mission?
ARTICLE 6: L'ange gardien garde-t-il l'homme
continuellement?
ARTICLE 7: L'ange souffre-t-il de voir périr son protégé?
ARTICLE 8: Y a-t-il conflit entre les anges gardiens?
QUESTION 114: LES ATTAQUES DES DÉMONS
ARTICLE 1: Les hommes sont-ils attaqués par les démons?
ARTICLE 2: Tenter est-il le propre du diable?
ARTICLE 3: Tous les péchés des hommes proviennent-ils de
l'attaque ou de la tentation des démons?
ARTICLE 4: Les démons peuvent-ils faire de vrais miracles
pour nous séduire?
ARTICLE 5: Les démons vaincus par les hommes sont-ils
empêchés de les attaquer de nouveau?
QUESTION 115: L'ACTION DE LA CRÉATURE CORPORELLE
ARTICLE 1: Un corps peut-il être actif?
ARTICLE 2: Y a-t-il dans le corps des raisons séminales?
ARTICLE 3: Les corps célestes sont-ils la cause de ce qui
se passe dans les corps d'ici-bas?
ARTICLE 4: Les corps célestes sont-ils la cause des actes
humains?
ARTICLE 5: Les démons sont-ils soumis à l'action des corps
célestes?
ARTICLE 6: Les corps célestes rendent-ils nécessaire ce
qui est soumis à leur action?
ARTICLE 1: Le destin existe-t-il?_
ARTICLE 2: Où le destin se trouve-t-il?
ARTICLE 3: Le destin est-il immuable?
ARTICLE 4: Tout est-il soumis au destin?
QUESTION 117: CE QUI CONCERNE L'ACTION DE L'HOMME
ARTICLE 1: Un homme peut-il instruire un autre homme, en
produisant en lui la science?
ARTICLE 2: Les hommes peuvent-ils instruire les anges?
ARTICLE 3: L'homme peut-il par la puissance de son âme
modifier la matière corporelle?
ARTICLE 4: L'âme humaine séparée peut-elle imprimer aux
corps un mouvement local?
QUESTION 118: D'OÙ PROVIENT L'ÂME DE L'HOMME?
ARTICLE 1: L'âme sensitive est-elle transmise avec la
semence?
ARTICLE 2: L'âme intellective est-elle transmise avec la
semence?
ARTICLE 3: Toutes les âmes ont-elles été créées ensemble?
QUESTION 119: LA PROPAGATION CORPORELLE DE L'HOMME
ARTICLE 1: Une part des aliments se transforme-t-elle en
la réalité de la nature humaine?
ARTICLE 2: La semence, principe de la génération humaine,
provient-elle du superflu de nourriture?
Somme Théologique. Ia Pars
Le
docteur de la vérité catholique doit instruire les commençants et non seulement
s'adresser aux théologiens les plus avancés, selon ces mots de l'Apôtre (1Co
3,1-2) : "je vous ai donné à boire du lait comme à de petits enfants
dans le Christ et non de la nourriture solide." Notre but consiste
donc, à exposer dans ce livre ce qui
concerne la religion chrétienne de la façon la plus asaptée à la formation des novices.
Nous
avons remarqué que les débutants en cette matière perdent beaucoup d'énergie dans
l'emploi des écrits des différents auteurs pour trois raisons: 1- la
multiplication des questions inutiles, des articles et des preuves ; 2- parce
que ce qu'il leur convient d'apprendre n'est pas traité selon l'ordre même de
la discipline, mais selon l'ordre où a conduit le commentaire des livres, ou le
hasard de questions débattues ; 3- enfin parce que la répétition fréquente des
mêmes choses engendre dans l'esprit des auditeurs lassitude et confusion.
Pour
éviter ces inconvénients et d'autres semblables, nous essayerons, en nous confiant
dans le pouvoir divin, de présenter la doctrine sacrée brièvement et
clairement, selon mes exigences et les possibilités de la matière.
Afin de délimiter exactement le champ de
nos recherches, nous devons d'abord traiter de la doctrine sacrée elle-même, en
nous demandant ce qu'elle est, et quel est son domaine.
1. Une telle
doctrine est-elle nécessaire? 2. Est-elle une science? 3. Est-elle une ou
multiple? 4. Est-elle spéculative ou pratique? 5. Quels rapports
entretient-elle avec les autres sciences? 6. Est-elle une sagesse? 7. Quel est
son sujet? 8. Argumente-t-elle? 9. Doit-elle employer des métaphores ou des
expressions symboliques? 10. Les textes de l'Écriture sainte, dans cette
doctrine, doivent-ils être expliqués selon plusieurs sens?
Objections:
1. Il semble qu'il ne soit pas nécessaire d'avoir une
autre doctrine que les disciplines philosophiques. Pourquoi faire effort en
effet vers ce qui dépasse la raison humaine? "Ne cherche pas plus haut que
toi", nous dit l'Ecclésiastique (3, 23). Or, ce qui est à portée de la
raison nous est communiqué de manière suffisante dans les disciplines
philosophiques. Il paraît donc superflu de recourir à une autre doctrine.
2. Il n'y a de science que de l'être, car on ne peut
avoir de connaissance que du vrai, qui lui-même est convertible avec l'être. Or,
dans les disciplines philosophiques, on traite de toutes les modalités de
l'être, et même de Dieu; d'où vient qu'une branche de ce savoir est appelée
théologie, ou science divine, comme le montre Aristote. Il n'est donc pas
nécessaire d'ajouter aux disciplines philosophiques une autre doctrine.
Cependant:
S.
Paul dit (2 Tm 3, 16 Vg): "Toute Écriture divinement inspirée est utile
pour enseigner, réfuter, redresser, former à la justice." Or, une Écriture
divinement inspirée n'a rien à voir avec les disciplines philosophiques, qui
sont des oeuvres de la raison humaine; c'est donc qu'une autre doctrine, celle-là
d'inspiration divine, a bien sa raison d'être.
Conclusion:
Il
fut nécessaire pour le salut de l'homme qu'il y eût, en dehors des sciences
philosophiques que scrute la raison humaine, une doctrine procédant de la
révélation divine. Le motif en est d'abord que l'homme est destiné par Dieu à
atteindre une fin qui dépasse la compréhension de son esprit, car, dit Isaïe
(64, 3), "l'oeil n'a point vu, ô Dieu, en dehors de toi, ce que tu as
préparé à ceux qui t'aiment". Or il faut qu'avant de diriger leurs
intentions et leurs actions vers une fin, les hommes connaissent cette fin. Il
était donc nécessaire, pour le salut de l'homme, que certaines choses dépassant
sa raison lui fussent communiquées par révélation divine.
A
l'égard même de ce que la raison était capable d'atteindre au sujet de Dieu, il
fallait aussi que l'homme fût instruit par révélation divine. En effet, la
vérité sur Dieu atteinte par la raison n'eût été le fait que d'un petit nombre,
elle eût coûté beaucoup de temps, et se fût mêlée de beaucoup d'erreurs. De la
connaissance d'une telle vérité, cependant, dépend tout le salut de l'homme, puisque
ce salut est en Dieu. Il était donc nécessaire, si l'on voulait que ce salut
fût procuré aux hommes d'une façon plus ordinaire et plus certaine, que ceux-ci
fussent instruits par une révélation divine.
Pour
toutes ces raisons, il était nécessaire qu'il y eût, en plus des disciplines
philosophiques, oeuvres de la raison, une doctrine sacrée, acquise par
révélation.
Solutions:
1. Il est bien vrai qu'il ne faut pas chercher à scruter
au moyen de la raison ce qui dépasse la connaissance humaine, mais à la
révélation qui nous en est faite par Dieu nous devons accorder notre foi. Aussi,
au même endroit, est-il ajouté: "Beaucoup de choses te sont montrées qui
dépassent la compréhension humaine." C'est en ces choses que consiste la
doctrine sacrée.
2. Une diversité de "raisons", ou de points de
vue, dans ce que l'on connaît, détermine une diversité de sciences. Ainsi
est-ce bien une même conclusion que démontrent l'astronome et le physicien, par
exemple, que la terre est ronde; mais le premier utilise à cette fin un moyen
terme mathématique, c'est-à-dire abstrait de la matière, tandis que le second
en emploie un qui s'y trouve impliqué. Rien n'empêche donc que les objets mêmes
dont traitent les sciences philosophiques, selon qu'ils sont connaissables par
la lumière de la raison naturelle, puissent encore être envisagés dans une
autre science, selon qu'ils sont connus par la lumière de la révélation divine.
La théologie qui relève de la doctrine sacrée est donc d'un autre genre que
celle qui est encore une partie de la philosophie.
Objections:
1. Toute science procède de principes évidents par
eux-mêmes. Or les principes de la doctrine sacrée sont les articles de foi, qui
ne sont pas de soi évidents, puisqu'ils ne sont pas admis par tous. "La
foi n'est pas le partage de tous", dit l'Apôtre (2 Th 3, 2). La doctrine
sacrée n'est donc pas une science.
2. Il n'y a pas de science du singulier. Or, la doctrine
sacrée s'occupe de cas singuliers, par exemple des faits et gestes d'Abraham, d'Isaac
et de Jacob, et d'autres choses semblables. Elle n'est donc pas une science.
Cependant:
S.
Augustin dit: "A cette science appartient cela seulement par quoi la foi
très salutaire est engendrée, nourrie, défendue, corroborée", rôles qui ne
peuvent être attribués qu'à la doctrine sacrée. Celle-ci est donc une science.
Conclusion:
A
coup sûr la doctrine sacrée est une science. Mais, parmi les sciences, il en
est de deux espèces. Certaines s'appuient sur des principes connus par la
lumière naturelle de l'intelligence: telles l'arithmétique, la géométrie, etc.
D'autres procèdent de principes qui sont connus à la lumière d'une science
supérieure: comme la perspective à partir de principes reconnus en géométrie, et
la musique à partir de principes connus par l'arithmétique. Et c'est de cette
façon que la doctrine sacrée est une science. Elle procède en effet de
principes connus à la lumière d'une science de Dieu et des bienheureux. Et
comme la musique fait confiance aux principes qui lui sont livrés par
l'arithmétique, ainsi la doctrine sacrée accorde foi aux principes révélés par
Dieu.
Solutions:
1. Les principes de toute science, ou sont évidents par eux-mêmes,
ou se ramènent à la connaissance d'une science supérieure. Et ce dernier cas
est celui des principes de la doctrine sacrée, comme on vient de le dire.
2. S'il arrive que des faits singuliers soient rapportés
dans la doctrine sacrée, ce n'est pas à titre d'objet d'étude principal: ils
sont introduits soit comme des exemples de vie, qu'invoquent les sciences
morales, soit pour établir l'autorité des hommes par qui nous arrive la
révélation divine, fondement même de l'Écriture ou de la doctrine sacrée.
Objections:
1. Selon Aristote, une science "une" n'a pour
sujet qu'un seul genre. Or, le créateur et la créature, dont il est question
dans la doctrine sacrée, ne sont pas des sujets contenus dans un même genre. La
doctrine sacrée n'est donc pas une science "une".
2. Dans la doctrine sacrée, on traite des anges, des
créatures corporelles, des moeurs humaines, toutes choses qui appartiennent à
diverses sciences philosophiques. La doctrine sacrée ne peut donc être, elle
non plus, une science "une".
Cependant:
L'Écriture
parle de cette doctrine comme d'une science unique; ainsi dit-elle (Sg 10, 10):
"La sagesse lui donna (à Jacob) la science des choses saintes."
Conclusion:
La
doctrine sacrée est bien une science une. L'unité d'une puissance de l'âme ou
d'un habitus se prend, en effet, de son objet; non pas de son objet considéré
matériellement, mais envisagé du point de vue de sa raison formelle d'objet;
l'homme, l'âne, la pierre, par exemple, se rencontrent dans l'unique raison
formelle du coloré, qui est l'objet de la vue. Donc, puisque l'Écriture sainte envisage
certains objets en tant que révélés par Dieu, ainsi qu'on vient de le voir tout
ce qui est connaissable par révélation divine s'unifie dans la raison formelle
de cette science et de ce fait, se trouve compris dans la doctrine sacrée comme
dans une science unique.
Solutions:
1. La doctrine sacrée ne met pas Dieu et les créatures à
égalité lorsqu'elle en traite; c'est de Dieu principalement qu'elle s'occupe, et
lorsqu'elle parle des créatures, elle les envisage selon qu'elles se rapportent
à Dieu, soit comme à leur principe, soit comme à leur fin. L'unité de la
science est donc sauve.
2. Rien n'empêche que des puissances de l'âme ou des
habitus de rang inférieur soient diversifiés par rapport à des matières qui se
trouvent unifiées en face d'une puissance ou d'un habitus de rang supérieur, car
une puissance de l'âme ou un habitus, s'il est d'un ordre plus élevé, considère
son objet sous une raison formelle plus universelle. Par exemple le "sens
commun" a pour objet le sensible, qui embrasse le visible et l'audible;
ainsi, bien qu'il soit une seule puissance, s'étendit à tous les objets des
cinq sens. De même, l'unique science sacrée est en mesure d'envisager sous une
même raison formelle, c'est-à-dire en tant que divinement révélables, des
objets traités dans des sciences philosophiques différentes; ce qui fait que
cette science peut être regardée comme une certaine impression de la science de
Dieu elle-même, une et simple à l'égard de tout.
Objections:
1. Il semble que la doctrine sacrée soit une science
pratique, car, selon Aristote une science pratique a pour but l'action. Or la
doctrine sacrée est adonnée à l'action: "Mettez la Parole en pratique au
lieu de l'écouter seulement", nous dit S. Jacques (1, 22). La doctrine
sacrée est donc une science pratique.
2. La doctrine sacrée se divise en loi ancienne et loi
nouvelle. Or, une loi est affaire de science morale, c'est-à-dire de science
pratique. C'est donc que la doctrine sacrée appartient à cette catégorie.
Cependant:
Toute
science pratique se rapporte à des oeuvres qui peuvent être accomplies par
l'homme: ainsi la morale concerne les actes humains, la science de l'architecte
les constructions. Or la doctrine sacrée porte avant tout sur Dieu, dont les
hommes apparaissent plutôt comme ses oeuvres à lui; elle n'est donc pas une
science pratique, mais davantage une science spéculative.
Conclusion:
Nous
avons dit que la doctrine sacrée, sans cesser d'être une, s'étend à des objets
qui appartiennent à des sciences philosophiques différentes, à cause de l'unité
de point de vue qui lui fait envisager toutes choses comme connaissables dans
la lumière divine. Il se peut donc bien que, parmi les sciences philosophiques,
les unes soient spéculatives et d'autres pratiques; mais la doctrine sacrée, pour
sa part, sera l'une et l'autre, de même que Dieu, par une même science, se
connaît et connaît ses oeuvres.
Toutefois
la science sacrée est plus spéculative que pratique, car elle concerne plus les
choses divines que les actes humains n'envisageant ceux-ci que comme moyens pour
parvenir à la pleine connaissance de Dieu, en laquelle consiste l'éternelle
béatitude.
Et
par là, Réponse est donnée aux Objections.
Objections:
1. La supériorité d'une science dépend de sa certitude.
Or, les autres sciences, dont les principes ne peuvent être mis en doute, paraissent
plus certaines que la doctrine sacrée, dont les principes, qui sont les
articles de foi, admettent le doute. Les autres sciences paraissent donc être
supérieures.
2. C'est le fait d'une science inférieure d'emprunter à
une science supérieure: ainsi en est-il de la musique par rapport à
l'arithmétique; or, la doctrine sacrée fait des emprunts aux doctrines
philosophiques; S. Jérôme dit en effet dans une lettre à un grand orateur de
Rome, en parlant des anciens docteurs: "Ils ont parsemé leurs livres d'une
telle quantité de doctrines et de maximes de philosophes qu'on ne sait ce qu'on
doit admirer davantage, de leur érudition séculière, ou de leur science des
Ecritures." La doctrine sacrée est donc inférieure aux autres sciences.
Cependant:
les
autres sciences sont appelées ses servantes; ainsi lit-on aux Proverbes (9, 3):
la Sagesse "a dépêché ses servantes, elle appelle sur les hauteurs".
Conclusion:
La
vérité est que cette science, à la fois spéculative et pratique, dépasse sous
ce double rapport toutes les autres. Parmi les sciences spéculatives, on doit
appeler la plus digne celle qui est la plus certaine et s'occupe des plus hauts
objets. Or, à ce double point de vue, la science sacrée l'emporte sur les
autres sciences spéculatives. Elle est la plus certaine, car les autres tirent
leur certitude de la lumière naturelle de la raison humaine qui peut faillir, alors
qu'elle tire la sienne de la lumière de la science divine qui ne peut se
tromper. C'est elle aussi qui a l'objet le plus élevé, puisqu'elle porte
principalement sur ce qui dépasse la raison, au lieu que les autres disciplines
envisagent ce qui est soumis à la raison.
Parmi
les sciences pratiques, on doit dire supérieure celle qui ne vise pas, au-delà
d'elle-même, une autre fin, telle la politique pour l'art militaire (le bien de
l'armée est en effet ordonné à celui de la cité). Or, la fin de notre doctrine,
selon qu'elle est pratique, n'est autre que la béatitude éternelle, but auquel
se réfèrent, comme à la fin suprême, toutes les autres fins des sciences
pratiques. De toute façon la science sacrée est donc prééminente.
Solutions:
1. Rien n'empêche qu'une connaissance plus certaine
selon sa nature soit en même temps moins certaine pour nous; cela tient à la
faiblesse de notre esprit, qui se trouve, dit Aristote, "devant les plus
hautes évidences des choses, comme l'oeil du hibou en face de la lumière du
soleil". Le doute qui peut surgir à l'égard des articles de foi ne doit
donc pas être attribué à une incertitude des choses mêmes, mais à la faiblesse
de l'intelligence humaine. Malgré cela, la moindre connaissance touchant les
choses les plus hautes est plus désirable qu'une science très certaine des
choses moindres, dit Aristote.
2. La science sacrée peut faire des emprunts aux
sciences philosophiques, mais ce n'est pas qu'elles lui soient nécessaires, c'est
uniquement en vue de mieux manifester ce qu'elle-même enseigne. Ses principes
ne lui viennent en effet d'aucune autre science, mais de Dieu immédiatement, par
révélation; d'où il suit qu'elle n'emprunte point aux autres sciences comme si
celle-ci lui étaient supérieures, mais au contraire qu'elle en use comme
d'inférieures et de servantes; ainsi en est-il des sciences dites
architectoniques, qui utilisent leurs inférieures, comme fait la politique pour
l'art militaire. Du reste, que la science sacrée utilise les autres sciences de
cette façon-là, le motif n'en est point son défaut ou son insuffisance, mais la
faiblesse de notre esprit, qui est acheminé avec plus d'aisance à partir des
connaissances naturelles, d'où procèdent les autres sciences, vers les objets
qui la dépassent, et dont cette science traite.
Objections:
1. Une doctrine qui prend ses principes hors d'elle-même
ne mérite pas le nom de sagesse: "Le rôle du sage est d'intimer l'ordre et
non de le recevoir d'un autre", déclare en effet Aristote; or, cette
doctrine-ci emprunte ailleurs ses principes, comme on l'a montré; elle n'est
donc pas une sagesse.
2. C'est le fait d'une sagesse d'établir les principes
des autres sciences; d'où ce titre de "chef des autres sciences" que
lui attribue Aristote; or la doctrine sacrée ne se comporte pas ainsi; elle
n'est donc pas sagesse.
3. Notre doctrine s'acquiert par l'étude, tandis que la
sagesse est obtenue par infusion; ainsi est-elle comptée parmi les sept dons du
Saint-Esprit, comme on le voit en Isaïe (11, 2). La doctrine sacrée n'est donc
pas une sagesse.
Cependant:
au
principe de la loi, le Deutéronome (4, 6 Vg) fait cette déclaration: "Telle
est notre sagesse et notre intelligence aux yeux de tous les peuples."
Conclusion:
Cette
doctrine est par excellence une sagesse, parmi toutes les sagesses humaines, et
cela non pas seulement dans un genre particulier, mais absolument. En effet, puisqu'il
appartient au sage d'intimer l'ordre et de juger, et que d'autre part le
jugement, pour ce qui est inférieur, s'obtient par un appel à une cause plus
élevée, celui-là est le sage dans un genre quelconque, qui prend en
considération la cause suprême de ce genre. Par exemple, s'il s'agit de
construction, l'homme de l'art qui a disposé les plans de la maison, mérite le
titre de sage et d'architecte, au regard des techniciens inférieurs qui
taillent les pierres, ou préparent le ciment. Ce pourquoi l'Apôtre dit (1 Co 3,
10): "Comme un sage architecte, j'ai posé le fondement." S'il s'agit
de la vie humaine dans son ensemble, l'homme prudent sera appelé sage du fait
qu'il ordonne les actes humains vers la fin qu'ils doivent atteindre ainsi
est-il dit aux Proverbes (10, 23 Vg): "La sagesse est prudence pour
l'homme." Celui-là donc qui considère purement et simplement la cause
suprême de tout l'univers, qui est Dieu, mérite par excellence le nom de sage.
C'est pourquoi, comme on le voit dans S. Augustin la sagesse est appelée la
connaissance la plus digne. Or, la doctrine sacrée traite très proprement de
Dieu selon qu'il est la cause suprême; car elle ne se contente pas de ce qu'on
peut en savoir par les créatures, et que les philosophes ont connu. "Ce
qu'on peut connaître de Dieu est pour eux manifeste", dit en effet
l'Apôtre (Rm 1, 19); elle traite aussi de Dieu quant à ce qui n'est connu que
de lui seul, et qui est communiqué aux autres par révélation. La doctrine
sacrée mérite donc par excellence le nom de sagesse.
Solutions:
1. La doctrine sacrée n'emprunte ses principes à aucune
science humaine; elle les tient de la science divine, qui règle, à titre de
sagesse souveraine, toute notre connaissance.
2. Les principes des autres sciences, ou bien sont
évidents, et donc ne peuvent être prouvés, ou bien sont prouvés par quelque
raison naturelle dans une autre science; or la connaissance propre à notre
science est obtenue par révélation et non par raison naturelle. C'est pourquoi
il n'appartient pas à la doctrine sacrée de démontrer les principes des autres
sciences, mais seulement d'en juger. En effet, tout ce qui, dans ces sciences, se
trouverait contredire la vérité exprimée par la science sacrée doit être
condamné comme faux, selon l'Apôtre (2 Co 10, 45): "Nous détruisons les
sophismes et toute puissance altière qui se dresse contre la science de Dieu."
3. Puisque juger est le fait du sage, aux deux façons de
juger dont on peut faire état correspondent deux sagesses différentes. Il
arrive en effet qu'on juge par inclination, comme celui qui possède un habitus
vertueux juge avec rectitude de ce qu'il doit faire dans la ligne de cet
habitus, étant déjà incliné dans ce sens. Aussi Aristote déclare-t-il n que
l'homme vertueux est la mesure et la règle des actes humains. Mais il est une
autre façon de juger, à savoir par mode de connaissance, comme celui qui est
instruit de la science morale peut juger des actes d'une vertu, même s'il n'a
pas cette vertu. La première façon de juger des choses divines est le fait de
la sagesse du Saint-Esprit, selon cette parole de l'Apôtre (1 Co 2, 15): "L'homme
spirituel juge de tout." De même Denys: "Hiérothée est devenu sage, non
seulement en étudiant, mais en éprouvant le divin." Quant à l'autre façon
de juger, c'est celle qui appartient à la doctrine qui nous occupe, selon
qu'elle est obtenue par l'étude, bien que ses principes lui viennent de la
révélation.
Objections:
1. Toute science, dit Aristote, suppose connue la nature
de son sujet, autrement dit "ce qu'il est". Or, cette science ne
suppose pas la connaissance de ce que Dieu est, car, selon S. Jean Damascène: "Dire
de Dieu ce qu'il est nous est impossible." Dieu n'est donc pas le sujet de
cette science.
2. Tout ce dont on traite dans une science est compris
dans son sujet. Or, dans la Sainte Écriture, il est question de bien d'autres
choses que de Dieu, par exemple des créatures, des moeurs humaines. Donc Dieu
n'est pas le sujet de cette science.
Cependant:
on
doit considérer comme le sujet d'une science cela même dont on parle dans la
science; or, dans la science sacrée, il est question de Dieu: d'où son nom de "théo-logie",
autrement dit de discours ou de parole sur Dieu. Dieu est donc bien le sujet de
cette science.
Conclusion:
Dieu
est effectivement le sujet de cette science. Il y a le même rapport, en effet, entre
le sujet d'une science et la science elle-même, qu'entre l'objet et une
puissance de l'âme ou un habitus. Or, on assigne proprement comme objet à une
puissance ou à un habitus ce qui détermine le point de vue sous lequel toutes
choses se réfèrent à cette puissance ou à cet habitus; ainsi, l'homme et la
pierre se rapportent à la vue selon qu'ils sont colorés; et c'est pourquoi le
coloré est l'objet propre de la vue. Or, dans la doctrine sacrée, on traite
tout "sous la raison de Dieu", ou du point de vue de Dieu, soit que
l'objet d'étude soit Dieu lui-même, soit qu'il ait rapport à Dieu comme à son
principe ou comme à sa fin. D'où il suit que Dieu est vraiment le sujet de
cette science. Ceci d'ailleurs est aussi manifeste si l'on envisage les
principes de cette science, qui sont les articles de foi, laquelle concerne
Dieu; or, le sujet des principes et celui de la science tout entière ne font
qu'un, toute la science étant contenue virtuellement dans ses principes.
Certains
toutefois, considérant les choses mêmes dont traite cette science, et non le
point de vue sous lequel elle les envisage, en ont circonscrit autrement la
matière. Ainsi parlent-ils de "choses" et de "signes"; ou
des "oeuvres de la Réparation"; ou du "Christ total", à
savoir la tête et les membres. Il est bien traité de tout cela dans notre
science; mais c'est toujours par rapport à Dieu.
Solutions:
1. Il est vrai, nous ne pouvons pas savoir de Dieu ce
qu'il est; toutefois, dans notre doctrine, nous utilisons, au lieu d'une
définition, pour traiter de ce qui se rapporte à Dieu, les effets que celui-ci
produit dans l'ordre de la nature ou de la grâce. Comme on démontre en
certaines sciences philosophiques des vérités relatives à une cause au moyen de
son effet, en prenant l'effet au lieu de la définition de cette cause.
2. Quant aux divers objets autres que Dieu dont il est
question dans la Sainte Écriture, ils se ramènent à Dieu lui-même; non point à
titre de parties, d'espèces ou d'accidents, mais comme se rapportant à lui de
quelque manière.
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Objections:
1. S. Ambroise dit: "Rejette les arguments, là où
c'est la foi qu'on cherche." Or, dans cette doctrine, c'est la foi surtout
que l'on cherche: "Ces choses ont été écrites, dit S. Jean (20, 31), afin
que vous croyiez." La doctrine sacrée ne procède donc pas par arguments.
2. Si cette science devait argumenter, ce serait ou par
autorité ou par raison. Mais prouver par autorité ne semble pas convenir à sa
dignité, car, selon Boèce, l'argument d'autorité est de tous le plus faible.
Quant aux preuves rationnelles, elles ne conviennent pas à sa fin, puisque, selon
S. Grégoire, "la foi n'a pas de mérite, là où la raison procure une
connaissance directe". Par conséquent la doctrine sacrée n'use pas
d'arguments.
Cependant:
l'Apôtre,
parlant de l'évêque, dit (Tt 1, 9): "Qu'il soit attaché à l'enseignement
sûr, conforme à la doctrine; il doit être capable d'exhorter dans la saine
doctrine et de réfuter les contradicteurs."
Conclusion:
Les
autres sciences n'argumentent pas en vue de démontrer leurs principes; mais
elles argumentent à partir d'eux pour démontrer d'autres vérités comprises dans
ces sciences. Ainsi la doctrine sacrée ne prétend pas, au moyen d'une
argumentation, prouver ses propres principes, qui sont les vérités de foi; mais
elle les prend comme point d'appui pour manifester quelque autre vérité, comme
l'Apôtre (1 Co 15, 12) prend appui sur la résurrection du Christ pour prouver
la résurrection générale.
Toutefois,
il faut considérer ceci. Dans l'ordre des sciences philosophiques, les sciences
inférieures non seulement ne prouvent pas leurs principes, mais ne disputent
pas contre celui qui les nie, laissant ce soin à une science plus haute; la
plus élevée de toutes, au contraire, qui est la métaphysique, dispute contre
celui qui nie ses principes, à supposer que le négateur concède quelque chose;
et, s'il ne concède rien, elle ne peut discuter avec lui, mais elle peut
détruire ses arguments. La science sacrée donc, n'ayant pas de supérieure, devra
elle aussi disputer contre celui qui nie ses principes. Elle le fera par le
moyen d'une argumentation, si l'adversaire concède quelque chose de la
révélation divine: c'est ainsi qu'en invoquant les "autorités" de la
doctrine sacrée, nous disputons contre les hérétiques, utilisant un article de
foi pour combattre ceux qui en nient un autre. Mais si l'adversaire ne croit
rien des choses révélées, il ne reste plus de moyen pour prouver par la raison
les articles de foi; il est seulement possible de réfuter les raisons qu'il
pourrait opposer à la foi. En effet, puisque la foi s'appuie sur la vérité
infaillible, et qu'il est impossible de démontrer le contraire du vrai, il est
manifeste que les arguments qu'on apporte contre la foi ne sont pas de vraies
démonstrations, mais des arguments réfutables.
Solutions:
1. Bien que les arguments de la raison humaine soient
impropres à démontrer ce qui est de foi, il reste qu'à partir des articles de
foi la doctrine sacrée peut prouver autre chose, comme on vient de le dire.
2. Il est certain que notre doctrine doit user
d'arguments d'autorité; et cela lui est souverainement propre du fait que les
principes de la doctrine sacrée nous viennent de la révélation, et qu'ainsi on
doit croire à l'autorité de ceux par qui la révélation a été faite. Mais cela
ne déroge nullement à sa dignité, car si l'argument d'autorité fondé sur la
raison humaine est le plus faible, celui qui est fondé sur la révélation divine
est de tous le plus efficace.
Toutefois
la doctrine sacrée utilise aussi la raison humaine, non point certes pour
prouver la foi, ce qui serait en abolir le mérite, mais pour mettre en lumière
certaines autres choses que cette doctrine enseigne. Donc, puisque la grâce ne
détruit pas la nature, mais la parfait, c'est un devoir, pour la raison
naturelle, de servir la foi, tout comme l'inclination naturelle de la volonté
obéit à la charité. Aussi l'Apôtre dit-il (2 Co 10, 5): "Nous
assujettissons toute pensée pour la faire obéir au Christ." De là vient
que la doctrine sacrée use aussi des autorités des philosophes, là où, par leur
raison naturelle, ils ont pu atteindre le vrai. S. Paul, dans les Actes (17, 28)
rapporte cette sentence d'Aratus: "Nous sommes de la race de Dieu, ainsi
que l'ont affirmé certains de vos poètes." Il faut prendre garde cependant
que la doctrine sacrée n'emploie ces autorités qu'au titre d'arguments
étrangers à sa nature, et n'ayant qu'une valeur de probabilité. Au contraire, c'est
un usage propre qu'elle fait des autorités de l'Écriture canonique. Quant aux
autorités des autres docteurs de l'Église, elle en use aussi comme arguments
propres, mais d'une manière seulement probable. Cela tient à ce que notre foi
repose sur la révélation faite aux Apôtres et aux Prophètes, non sur d'autres
révélations, s'il en existe, faites à d'autres docteurs. C'est pourquoi, écrivant
à S. Jérôme, S. Augustin déclare: "Les livres des Écritures canoniques
sont les seuls auxquels j'accorde l'honneur de croire très fermement leurs
auteurs incapables d'errer en ce qu'ils écrivent. Les autres, si je les lis, ce
n'est point parce qu'ils ont pensé une chose ou l'ont écrite que je l'estime
vraie, quelque éminents qu'ils puissent être en sainteté et en doctrine."
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Objections:
1. Ce qui appartient en propre à une doctrine tout à
fait inférieure, ne paraît pas convenir à la doctrine sacrée qui, on vient de
le dire, occupe le sommet du savoir. Or l'emploi de similitudes diverses et de
représentations sensibles est le fait de la poétique, qui occupe le dernier
rang parmi toutes les sciences. User de similitudes de ce genre ne convient
donc pas à la science sacrée.
2. La doctrine sacrée paraît avoir pour but de
manifester la vérité: c'est pourquoi ceux qui accomplissent cette tâche se
voient promettre une récompense: "Ceux qui me mettent en lumière auront la
vie éternelle", dit la Sagesse dans l'Ecclésiastique (24, 31 Vg). Or, de
telles similitudes cachent la vérité. Il ne convient donc pas à cette doctrine
de présenter les réalités divines sous des similitudes empruntées au monde
corporel.
3. Plus des créatures sont élevées, et plus elles
s'approchent de la ressemblance divine. Donc, si quelque chose des créatures
devait être transposé en Dieu, une telle transposition devrait se faire à
partir des créatures les plus nobles, et non à partir des plus basses, ce qui
cependant se présente fréquemment dans les Écritures.
Cependant:
Dieu
dit dans Osée (12, 11): "J'ai multiplié les visions et, par les prophètes,
j'ai parlé en similitudes." Or présenter une vérité sous le couvert de
similitudes, c'est bien user de métaphores. Il convient donc à la doctrine
sacrée d'en employer.
Conclusion:
Il
convient certainement à la Sainte Écriture de nous livrer les choses divines
sous le voile de similitudes empruntées aux choses corporelles Dieu, en effet, pourvoit
à tous les êtres conformément à leur nature. Or, il est naturel à l'homme de
s'élever à l'intelligible par le sensible, parce que toute notre connaissance
prend son origine des sens. Il est donc parfaitement convenable que dans
l'Écriture sainte les choses spirituelles nous soient livrées au moyen de
métaphores corporelles. C'est ce que dit Denys: "Le rayon divin ne peut
luire pour nous qu'enveloppé par la diversité des voiles sacrés." De plus,
l'Écriture étant proposée de façon commune à tous, selon ce mot de l'Apôtre (Rm
1, 14): "Je me dois aux savants et aux ignorants", il lui convient de
présenter les réalités spirituelles sous la figure de similitudes empruntées au
corps, afin que, par ce moyen tout au moins, les simples la comprennent, eux
qui ne sont pas aptes à saisir en elles-mêmes les réalités intelligibles.
Solutions:
1. La poétique use de métaphores en vue de la
représentation, car celle-ci est naturellement agréable à l'homme. La doctrine
sacrée, elle, use de ce procédé par nécessité et dans un but utilitaire, nous
venons de le dire.
2. Le rayon de la divine révélation, nous dit Denys, n'est
pas supprimé par les figures sensibles qui le voilent; il demeure dans sa
vérité, en sorte qu'il ne soit pas permis aux esprits auxquels est faite la
révélation de s'en tenir aux images mêmes; il les élève jusqu'à la connaissance
des choses intelligibles, et, par leur intermédiaire, les autres en sont
également instruits. C'est pourquoi ce qui est livré en un endroit de
l'Écriture sous des métaphores, est présenté plus explicitement en d'autres
passages. Du reste, l'obscurité même des figures est utile, tant pour exercer
les esprits studieux, que pour éviter les moqueries des infidèles, au sujet
desquels S. Matthieu dit (7, 6): "Ne donnez pas aux chiens ce qui est
sacré."
3. Denys nous explique encore, pourquoi il est
préférable que, dans les Écritures, les choses divines nous soient livrées sous
la figure des corps les plus vils, plutôt que sous celle des plus nobles. Il en
donne trois raisons. Tout d'abord on écarte ainsi de l'esprit humain un risque
d'erreur, en rendant évident qu'on ne parle pas en propriété de termes des
choses divines, ce qui pourrait être l'objet d'un doute, si ces choses étaient
présentées sous la figure des corps les plus nobles, surtout pour les hommes
qui n'imaginent rien de plus noble que le monde corporel. En deuxième lieu, cette
manière d'agir est plus en rapport avec la connaissance que nous avons de Dieu
en cette vie; car nous savons plutôt de Dieu ce qu'il n'est pas que ce qu'il
est; les similitudes les plus lointaines sont donc à cet égard les plus proches
de la vérité: elles nous donnent à comprendre que Dieu est au-dessus de tout ce
que nous pouvons dire ou penser de lui. Enfin, par là, les choses divines se
trouvent voilées plus efficacement au regard des indignes.
Objections:
1. Il semble bien que l'Écriture ne contient pas sous
une seule lettre plusieurs des sens ainsi distingués: le sens historique ou
littéral, le sens allégorique, le sens tropologique ou moral, et le sens
anagogique. En effet, une multiplicité de sens pour un seul passage engendre la
confusion, prête à l'erreur et rend l'argumentation fragile. C'est pourquoi une
argumentation véritable ne procède pas de propositions aux sens multiples; bien
plus, cela occasionne certains sophismes. Or, l'Écriture sainte doit être apte
à nous montrer la vérité sans prêter occasion à l'erreur; elle ne peut donc
nous offrir, sous une seule lettre, une pluralité de sens.
2. S. Augustin nous dit: "Cette partie de
l'Écriture qu'on appelle l'Ancien Testament se présente sous quatre formes:
l'histoire, l'étiologie, l'analogie, l'allégorie", division qui paraît
totalement étrangère à celle qui a été rapportée plus haut. Il ne semble donc
pas convenable que l'Écriture sainte soit exposée suivant les quatre sens
énumérés en premier.
3. En dehors des quatre sens précités, il y a encore le
sens parabolique, qui n'est pas compris parmi eux.
Cependant:
S.
Grégoire dit: "L'Écriture sainte, par la manière même dont elle s'exprime,
dépasse toutes les sciences; car, dans un seul et même discours, tout en
racontant un fait, elle livre un mystère."
Conclusion:
L'auteur
de l'Écriture sainte est Dieu. Or, il est au pouvoir de Dieu d'employer, pour
signifier quelque chose, non seulement des mots, ce que peut faire aussi
l'homme, mais également les choses elles-mêmes. Pour cette raison, alors que
dans toutes les sciences ce sont les mots qui ont valeur significative, celle-ci
a en propre que les choses mêmes signifiées par les mots employés signifient à
leur tour quelque chose. La première signification, celle par laquelle les mots
signifient certaines choses, correspond au premier sens, qui est le sens
historique ou littéral. La signification par laquelle les choses signifiées par
les mots signifient encore d'autres choses, c'est ce qu'on appelle le sens
spirituel, qui est fondé sur le sens littéral et le suppose.
A
son tour, le sens spirituel se divise en trois sens distincts. En effet, dit
l'Apôtre (He 7, 19), la loi ancienne est une figure de la loi nouvelle, et la
loi nouvelle elle-même, ajoute Denys, est une figure de la gloire à venir; en
outre, dans la loi nouvelle, ce qui a lieu dans le chef est le signe de ce que
nous-mêmes devons faire. Donc, lorsque les réalités de la loi ancienne signifient
celles de la loi nouvelle, on a le sens allégorique; quand les choses réalisées
dans le Christ, ou dans ce qui signifie le Christ, sont le signe de ce que nous
devons faire, on a le sens moral; pour autant, enfin que ces mêmes choses
signifient ce qui existe dans la gloire éternelle, on a le sens anagogique.
Comme,
d'autre part, le sens littéral est celui que l'auteur entend signifier, et
comme l'auteur de l'Écriture sainte est Dieu, qui comprend simultanément toutes
choses dans la simple saisie de son intelligence, il n'y a pas d'obstacle à
dire, à la suite de S. Augustin, que selon le sens littéral, même dans une
seule "lettre" de l'Écriture, il y a plusieurs sens.
Solutions:
1. La multiplicité des sens en question ne crée pas
d'équivoque, ni aucune espèce de multiplicité de ce genre. En effet, d'après ce
qui a été dit, ces sens ne se multiplient pas pour cette raison qu'un seul mot
signifierait plusieurs choses, mais parce que les réalités elles-mêmes, signifiées
par les mots, peuvent être signes d'autres réalités. Il n'y aura pas non plus
de confusion dans l'Écriture, car tous les sens sont fondés sur l'unique sens
littéral, et l'on ne pourra argumenter qu'à partir de lui, à l'exclusion des
sens allégoriques, ainsi que l'observe S. Augustin contre le donatiste Vincent.
Rien cependant ne sera perdu de l'Ecriture sainte, car rien de nécessaire à la
foi n'est contenu dans le sens spirituel sans que l'Écriture nous le livre
clairement ailleurs, par le sens littéral.
2. Trois des sens énumérés ici par S. Augustin se
rapportent au seul sens littéral: l'histoire, l'étiologie et l'analogie. Il y a
histoire, explique S. Augustin, lorsqu'une chose est exposée pour elle-même. Il
y a étiologie quand la cause de ce dont on parle est indiquée: ainsi lorsque le
Seigneur explique pourquoi Moïse donna licence aux Juifs de répudier leurs
épouses, c'est-à-dire en raison de la dureté de leur coeur (Mt 19, 8). Il y a
analogie enfin quand on fait voir que la vérité d'un passage de l'Écriture
n'est pas opposée à la vérité d'un autre passage. Reste l'allégorie qui, à elle
seule, dans l'énumération de S. Augustin, tient la place des trois sens
spirituels. Hugues de Saint-Victor range lui aussi le sens anagogique sous le
sens allégorique; retenant ainsi, dans son troisième livre des Sentences, trois
sens seulement: le sens historique, le sens allégorique et le sens
tropologique.
3. Le sens parabolique est inclus dans le sens littéral;
car par les mots on peut signifier quelque chose au sens propre, et quelque
chose au sens figuré; et, dans ce cas, le sens littéral ne désigne pas la
figure elle-même, mais ce qu'elle représente. Quand, en effet, l'Écriture parle
du bras de Dieu, le sens littéral n'est pas qu'il y ait en Dieu un bras
corporel, mais ce qui est signifié par ce membre, à savoir une puissance
active. Cela montre bien que, dans le sens littéral de l'Écriture, il ne peut
jamais y avoir de fausseté.
L'objet principal de la doctrine sacrée
est de transmettre la connaissance de Dieu, non pas seulement ce qu'il est en
lui-même, mais aussi selon qu'il est le principe et la fin de toutes choses, spécialement
de la créature raisonnable comme on l'a montré dans ce qui précède. Nous
devrons donc, ayant à exposer cette doctrine, traiter 1° de Dieu (première
partie); 2° du mouvement de la créature raisonnable vers Dieu (deuxième partie);
3° du Christ, qui, comme homme, est pour nous la voie qui mène à Dieu
(troisième partie).
Notre étude de Dieu comprendra trois
sections. Nous considérerons 1° ce qui concerne l'essence divine (Q. 2-26); 2°
ce qui concerne la distinction des Personnes (Q. 27-43); 3° ce qui concerne la
manière dont les créatures procèdent de Dieu (Q. 44-119).
Touchant l'essence divine, il y a lieu
de se demander 1° si Dieu existe; 2° comment il est, ou plutôt comment il n'est
pas (Q. 3-13); 3° il faudra étudier en outre ce qui concerne son opération, à
savoir sa science, sa volonté et sa puissance (Q. 14-26).
1. L'existence
de Dieu est-elle évidente par elle-même? 2. Est-elle démontrable? 3. Dieu
existe-t-il?
Objections:
1. Nous disons évident ce dont la connaissance est en
nous naturellement, comme c'est le cas des premiers principes. Or, dit Jean
Damascène au début de son livre, "la connaissance de l'existence de Dieu
est naturellement infuse dans tout être". Il y a donc là une évidence.
2. On déclare encore évidentes les propositions dont la
vérité apparaît dès que les termes en sont connus, comme le Philosophe le dit
des premiers principes de la démonstration dans ses Derniers Analytiques. Dès
qu'on sait, par exemple, ce que sont le tout et la partie, on sait que le tout
est toujours plus grand que sa partie. Or, dès qu'on a compris ce que signifie
ce mot: Dieu, aussitôt on sait que Dieu existe. En effet, ce mot signifie un
être tel qu'on ne peut en concevoir de plus grand; or, ce qui existe à la fois
dans la réalité et dans l'esprit est plus grand que ce qui existe uniquement
dans l'esprit. Donc, puisque, le mot étant compris, Dieu est dans l'esprit, on
sait du même coup qu'il est dans la réalité. L'existence de Dieu est donc
évidente.
3. Il est évident que la vérité existe, car celui qui
nie que la vérité existe concède par le fait même qu'elle existe; car si la
vérité n'existe pas, ceci du moins est vrai: que la vérité n'existe pas. Or, si
quelque chose est vrai, la vérité existe. Or Dieu est la vérité même, selon ce
que dit Jésus en Jean (14, 6): "Je suis la voie, la vérité et la vie."
Donc l'existence de Dieu est évidente.
Cependant:
personne
ne peut penser l'opposé d'une vérité évidente, comme le prouve le Philosophe en
ce qui concerne les premiers principes de la démonstration. Or, on peut penser
le contraire de cette proposition: Dieu existe, puisque, d'après le psaume (53,
1), "L'insensé a dit dans son coeur: il n'y a pas de Dieu." Donc
l'existence de Dieu n'est pas évidente par elle-même.
Conclusion:
Une
chose peut être évidente de deux façons: soit en elle-même, mais non pas pour
nous; soit à la fois en elle-même et pour nous. En effet, une proposition est
évidente par elle-même du fait que le prédicat y est inclus dans l'idée du
sujet, comme lorsqu'on dit: L'homme est un animal; car l'animalité fait partie
de l'idée d'homme. Si donc la définition du sujet et celle du prédicat sont
connues de tous, cette proposition sera évidente pour tous. C'est ce qui a lieu
pour les premiers principes de la démonstration, dont les termes sont trop
généraux pour que personne puisse les ignorer, comme être et non-être, tout et
partie, etc. Mais s'il arrive chez quelqu'un que la définition du prédicat et
celle du sujet soient ignorées, la proposition sera évidente de soi; mais non
pour ceux qui ignorent le sujet et le prédicat de la proposition. C'est pour
cette raison, dit Boèce, qu'il y a des conceptions communes de l'esprit qui
sont évidentes seulement pour ceux qui savent, comme celle-ci: les choses
immatérielles n'ont pas de lieu.
Je
dis donc que cette proposition: Dieu existe, est évidente de soi, car le
prédicat y est identique au sujet; Dieu, en effet, est son être même, comme on
le verra plus loin. Mais comme nous ne connaissons pas l'essence de Dieu, cette
proposition n'est pas évidente pour nous; elle a besoin d'être démontrée par ce
qui est mieux connu de nous, même si cela est, par nature, moins connu, à
savoir par les oeuvres de Dieu.
Solutions:
1. Nous avons naturellement quelque connaissance
générale et confuse de l'existence de Dieu, à savoir en tant que Dieu est la
béatitude de l'homme; car l'homme désire naturellement la béatitude, et ce que
naturellement il désire, naturellement aussi il le connaît. Mais ce n'est pas
là vraiment connaître que Dieu existe, pas plus que connaître que quelqu'un
vient n'est connaître Pierre, même si c'est Pierre qui vient. En effet, beaucoup
estiment que la béatitude, ce bien parfait de l'homme, consiste dans les
richesses, d'autres dans les plaisirs, d'autres dans quelque autre chose.
2. Il n'est pas sûr que tout homme qui entend prononcer
ce mot: Dieu, l'entende d'un être tel qu'on ne puisse pas en concevoir de plus
grand, puisque certains ont cru que Dieu est un corps. Mais admettons que tous
donnent au mot Dieu la signification qu'on prétend, à savoir celle d'un être
tel qu'on n'en puisse concevoir de plus grand: il s'ensuit que chacun pense
nécessairement qu'un tel être est dans l'esprit comme appréhendé, mais
nullement qu'il existe dans la réalité. Pour pouvoir tirer de là que l'être en
question existe réellement, il faudrait supposer qu'il existe en réalité un
être tel qu'on ne puisse pas en concevoir de plus grand, ce que refusent
précisément ceux qui nient l'existence de Dieu.
3. Que la vérité soit, en général, cela est évident;
mais que la vérité première soit, c'est ce qui n'est pas évident pour nous.
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Objections:
1. L'existence de Dieu est un article de foi; mais les
articles de foi ne se démontrent pas; car la démonstration engendre la science,
mais l'objet de la foi est ce dont la vérité n'apparaît pas, selon l'épître aux
Hébreux (11, 1).
2. Le moyen terme d'une démonstration est la définition
du sujet, qui fait connaître ce qu'il est. Or, ce Dieu, nous ne pouvons pas
savoir ce qu'il est, mais seulement ce qu'il n'est pas, dit le Damascène. Donc
nous ne pouvons pas démontrer Dieu.
3. Si l'on pouvait démonter Dieu, ce ne pourrait être
que par ses oeuvres; or les oeuvres de Dieu ne lui sont pas proportionnelles.
Elles sont finies, lui-même est infini; et il n'y a pas de proportion entre le
fini et l'infini. En conséquence, comme on ne peut démontrer une cause par un
effet hors de proportion avec elle, il semble qu'on ne puisse pas démontrer
l'existence de Dieu.
Cependant:
l'Apôtre
dit (Rm 1, 20): "Les perfections invisibles de Dieu sont rendues visibles
à l'intelligence par le moyen de ses oeuvres." Mais cela ne serait pas si,
par ses oeuvres, on ne pouvait démontrer l'existence même de Dieu; car la
première chose à connaître au sujet d'un être, c'est qu'il existe.
Conclusion:
Il
y a deux sortes de démonstrations: l'une par la cause, que l'on nomme propter
quid; elle part de ce qui est antérieur, en réalité, par rapport à ce qui est
démontré. L'autre, par les effets, que l'on nomme démonstration quia; elle part
de ce qui n'est premier que dans l'ordre de notre connaissance. C'est pourquoi,
toutes les fois qu'un effet nous est plus manifeste que sa cause, nous
recourons à lui pour connaître la cause. Or, de tout effet, on peut démontrer
que sa cause propre existe, si du moins les effets de cette cause sont plus
connus pour nous qu'elle-même; car, les effets dépendant de la cause, dès que
l'existence de l'effet est établie, il suit nécessairement que la cause
préexiste. Donc, si l'existence de Dieu n'est pas évidente à notre égard, elle
peut être démontrée par ses effets connus de nous.
Solutions:
1. L'existence de Dieu et les autres vérités concernant
Dieu, que la raison naturelle peut connaître, comme dit l'Apôtre (Rm 1, 19), ne
sont pas des articles de foi, mais des vérités préliminaires qui nous y
acheminent. En effet, la foi présuppose la connaissance naturelle, comme la
grâce présuppose la nature, et la perfection le perfectible. Toutefois, rien
n'empêche que ce qui est, de soi, objet de démonstration et de science ne soit
reçu comme objet de foi par celui qui ne peut saisir la démonstration.
2. Quand on démontre une cause par son effet, il est
nécessaire d'employer l'effet, au lieu de la définition de la cause, pour
prouver l'existence de celle-ci. Et cela se vérifie principalement lorsqu'il
s'agit de Dieu. En effet, pour prouver qu'une chose existe, on doit prendre
comme moyen non sa définition, mais la signification qu'on lui donne car, avant
de se demander ce qu'est une chose, on doit se demander si elle existe. Or, les
noms de Dieu lui sont donnés d'après ses effets, comme nous le montrerons; donc,
ayant à démontrer Dieu par ses effets, nous pouvons prendre comme moyen terme
ce que signifie ce nom: Dieu.
3. Par des effets disproportionnés à leur cause, on ne
peut obtenir de cette cause une connaissance parfaite; mais, comme nous l'avons
dit, il suffit d'un effet quelconque pour démontrer manifestement que cette
cause existe. Ainsi, en partant des oeuvres de Dieu, on peut démontrer
l'existence de Dieu, bien que par elles nous ne puissions pas le connaître
parfaitement quant à son essence.
Objections:
1. De deux contraires, si l'un est infini, l'autre est
totalement aboli. Or, quand on prononce le mot Dieu, on l'entend d'un bien
infini. Donc, si Dieu existait, il n'y aurait plus de mal. Or l'on trouve du
mal dans le monde. Donc Dieu n'existe pas.
2. Ce qui peut être accompli par des principes en petit
nombre ne se fait pas par des principes plus nombreux. Or, il semble bien que
tous les phénomènes observés dans le monde puissent s'accomplir par d'autres
principes, si l'on suppose que Dieu n'existe pas; car ce qui est naturel a pour
principe la nature, et ce qui est libre a pour principe la raison humaine ou la
volonté. Il n'y a donc nulle nécessité de supposer que Dieu existe.
Cependant:
Dieu
lui-même dit (Ex 3, 14): "Je suis Celui qui suis."
Conclusion:
Que
Dieu existe, on peut prendre cinq voies pour le prouver.
La
première et la plus manifeste est celle qui se prend du mouvement. Il est
évident, nos sens nous l'attestent, que dans ce monde certaines choses se
meuvent. Or, tout ce qui se meut est mû par un autre. En effet, rien ne se meut
qu'autant qu'il est en puissance par rapport au terme de son mouvement, tandis
qu'au contraire, ce qui meut le fait pour autant qu'il est en acte; car mouvoir,
c'est faire passer de la puissance à l'acte, et rien ne peut être amené à
l'acte autrement que par un être en acte, comme un corps chaud en acte, tel le
feu, rend chaud en acte le bois qui était auparavant chaud en puissance, et par
là il le meut et l'altère. Or il n'est pas possible que le même être, envisagé
sous le même rapport, soit à la fois en acte et en puissance; il ne le peut que
sous des rapports divers; par exemple, ce qui est chaud en acte ne peut pas
être en même temps chaud en puissance; mais il est, en même temps, froid en
puissance. Il est donc impossible que sous le même rapport et de la même
manière quelque chose soit à la fois mouvant et mû, c'est-à-dire qu'il se meuve
lui-même. Il faut donc que tout ce qui se meut soit mû par un autre. Donc, si
la chose qui meut est mue elle-même, il faut qu'elle aussi soit mue par une
autre, et celle-ci par une autre encore. Or, on ne peut ainsi continuer à
l'infini, car dans ce cas il n'y aurait pas de moteur premier, et il
s'ensuivrait qu'il n'y aurait pas non plus d'autres moteurs, car les moteurs
seconds ne meuvent que selon qu'ils sont mûs par le moteur premier, comme le
bâton ne meut que s'il est mû par la main. Donc il est nécessaire de parvenir à
un moteur premier qui ne soit lui-même mû par aucun autre, et un tel être, tout
le monde comprend que c'est Dieu.
La
seconde voie part de la notion de cause efficiente. Nous constatons, à observer
les choses sensibles, qu'il y a un ordre entre les causes efficientes; mais ce
qui ne se trouve pas et qui n'est pas possible, c'est qu'une chose soit la
cause efficiente d'elle-même, ce qui la supposerait antérieure à elle-même, chose
impossible. Or, il n'est pas possible non plus qu'on remonte à l'infini dans
les causes efficientes; car, parmi toutes les causes efficientes ordonnées
entre elles, la première est cause des intermédiaires et les intermédiaires
sont causes du dernier terme, que ces intermédiaires soient nombreux ou qu'il
n'y en ait qu'un seul. D'autre part, supprimez la cause, vous supprimez aussi
l'effet. Donc, s'il n'y a pas de premier, dans l'ordre des causes efficientes, il
n'y aura ni dernier ni intermédiaire. Mais si l'on devait monter à l'infini
dans la série des causes efficientes, il n'y aurait pas de cause première; en
conséquence, il n'y aurait ni effet dernier, ni cause efficiente intermédiaire,
ce qui est évidemment faux. Il faut donc nécessairement affirmer qu'il existe
une cause efficiente première, que tous appellent Dieu.
La
troisième voie se prend du possible et du nécessaire, et la voici. Parmi les
choses, nous en trouvons qui peuvent être et ne pas être la preuve, c'est que
certaines choses naissent et disparaissent, et par conséquent ont la
possibilité d'exister et de ne pas exister. Mais il est impossible que tout ce
qui est de telle nature existe toujours; car ce qui peut ne pas exister
n'existe pas à un certain moment. Si donc tout peut ne pas exister, à un moment
donné, rien n'a existé. Or, si c'était vrai, maintenant encore rien
n'existerait; car ce qui n'existe pas ne commence à exister que par quelque
chose qui existe. Donc, s'il n'y a eu aucun être, il a été impossible que rien
commençât d'exister, et ainsi, aujourd'hui, il n'y aurait rien, ce qu'on voit
être faux. Donc, tous les êtres ne sont pas seulement possibles, et il y a du
nécessaire dans les choses. Or, tout ce qui est nécessaire, ou bien tire sa
nécessité d'ailleurs, ou bien non. Et il n'est pas possible d'aller à l'infini
dans la série des nécessaires ayant une cause de leur nécessité, pas plus que
pour les causes efficientes, comme on vient de le prouver. On est donc
contraint d'affirmer l'existence d'un Être nécessaire par lui-même, qui ne tire
pas d'ailleurs sa nécessité, mais qui est cause de la nécessité que l'on trouve
hors de lui, et que tous appellent Dieu.
La
quatrième voie procède des degrés que l'on trouve dans les choses. On voit en
effet dans les choses du plus ou moins bon, du plus ou moins vrai, du plus ou
moins noble, etc. Or, une qualité est attribuée en plus ou en moins à des
choses diverses selon leur proximité différente à l'égard de la chose en
laquelle cette qualité est réalisée au suprême degré; par exemple, on dira plus
chaud ce qui se rapproche davantage de ce qui est superlativement chaud. Il y a
donc quelque chose qui est souverainement vrai, souverainement bon, souverainement
noble, et par conséquent aussi souverainement être, car, comme le fait voir
Aristote dans la Métaphysique, le plus haut degré du vrai coïncide avec le plus
haut degré de l'être. D'autre part, ce qui est au sommet de la perfection dans
un genre donné, est cause de cette même perfection en tous ceux qui
appartiennent à ce genre: ainsi le feu, qui est superlativement chaud, est
cause de la chaleur de tout ce qui est chaud, comme il est dit au même livre.
Il y a donc un être qui est, pour tous les êtres, cause d'être, de bonté et de
toute perfection. C'est lui que nous appelons Dieu.
La
cinquième voie est tirée du gouvernement des choses. Nous voyons que des êtres
privés de connaissance, comme les corps naturels, agissent en vue d'une fin, ce
qui nous est manifesté par le fait que, toujours ou le plus souvent, ils
agissent de la même manière, de façon à réaliser le meilleur; il est donc clair
que ce n'est pas par hasard, mais en vertu d'une intention qu'ils parviennent à
leur fin. Or, ce qui est privé de connaissance ne peut tendre à une fin que
dirigé par un être connaissant et intelligent, comme la flèche par l'archer. Il
y a donc un être intelligent par lequel toutes choses naturelles sont ordonnées
à leur fin, et cet être, c'est lui que nous appelons Dieu.
Solutions:
1. A l'objection du mal, S. Augustin répond: "Dieu,
souverainement bon, ne permettrait aucunement que quelque mal s'introduise dans
ses oeuvres, s'il n'était tellement puissant et bon que du mal même il puisse
faire du bien." C'est donc à l'infinie bonté de Dieu que se rattache sa
volonté de permettre des maux pour en tirer des biens.
2. Puisque la nature ne peut agir en vue d'une fin
déterminée que si elle est dirigée par un agent supérieur, on doit nécessairement
faire remonter jusqu'à Dieu, première cause, cela même que la nature réalise.
Et de la même manière, les effets d'une libre décision humaine doivent être
rapportés au-delà de la raison ou de la volonté humaine, à une cause plus
élevée; car ils sont variables et faillibles, et tout ce qui est variable, tout
ce qui peut faillir, doit dépendre d'un principe immobile et nécessaire par
lui-même, comme on vient de le montrer.
Lorsqu'on sait de quelque chose qu'il
est, il reste à se demander comment il est, afin de savoir ce qu'il est. Mais
comme nous ne pouvons savoir de Dieu que ce qu'il n'est pas, non ce qu'il est, nous
n'avons pas à considérer comment il est, mais plutôt comment il n'est pas.
Il faut donc examiner 1° comment il
n'est pas; 2° comment il est connu de nous; 3° comment il est nommé.
On peut montrer comment Dieu n'est pas, en
écartant de lui ce qui ne saurait lui convenir, comme d'être composé, d'être en
mouvement etc. Il faut donc s'enquérir 1° de la simplicité de Dieu (Q. 3), par
laquelle nous excluons de lui toute composition. Mais parce que, dans les
choses corporelles, les choses simples sont les moins parfaites et font partie
des autres, nous traiterons 2° de sa perfection (Q. 4-6); 3° de son infinité
(Q. 7-8); 4° de son immutabilité (Q. 9-10); 5° de son unité (Q. 11).
1. Dieu est-il
un corps, c'est-à-dire: y a-t-il en lui composition de parties quantitatives?
2. Y a-t-il en lui composition de matière et de forme? 3. Composition d'essence
ou de nature, et de sujet? 4. Composition de l'essence et de l'existence? 5.
Composition de genre et de différence? 6. Composition de sujet et d'accident?
7. Dieu est-il composé de quelque manière, ou absolument simple? 8. Dieu
entre-t-il en composition avec les autres choses?
Objections:
1. Un corps est ce qui a trois dimensions. Mais la
Sainte Écriture attribue à Dieu trois dimensions, car on lit dans Job (11, 8): "Le
Tout-Puissant est plus haut que le ciel, que feras-tu? Plus profond que le
séjour des morts, qu'en sauras-tu? plus long que la terre à mesurer et plus
large que la mer." 2. Tout être doté de figure est un corps, puisque la
figure est la qualité affectant la quantité. Mais Dieu semble avoir une figure,
selon la Genèse (1, 26): "Faisons l'homme à notre image et ressemblance";
car la figure est appelée une image selon la lettre aux Hébreux (1, 3): le Fils
"est le resplendissement de sa gloire, et la figure c'est-à-dire l'image
de sa substance".
3. Tout ce qui a des membres est un corps. Mais
l’Écriture attribue toujours des membres à Dieu: "As-tu un bras comme Dieu?"
(Jb 40, 9). "Les yeux du Seigneur sont fixés sur les justes" (Ps 34, 16).
"La droite du Seigneur a montré sa force" (Ps 118, 16).
4. On ne parle de position que pour un corps. Or, l'Écriture
attribue à Dieu des positions: "J'ai vu le Seigneur assis..." (Is 6, 1).
"Le Seigneur s'est levé pour juger" (Is 3, 13).
5. Rien ne peut être le terme local d'un départ ou d'une
arrivée s'il n'est un corps ou quelque chose de corporel. Mais l'Écriture
présente Dieu comme un terme local d'arrivée: "Approchez de lui et vous
recevrez sa lumière" (Ps 34, 6), ou de départ: "Ceux qui se
détournent de toi seront inscrits dans la terre" (Jr 17, 13).
Cependant:
S.
Jean (4, 24) écrit: "Dieu est esprit."
Conclusion:
Il
faut dire sans aucune réserve que Dieu n'est pas un corps. On peut le démontrer
de trois manières:
1. Aucun corps ne meut sans être mû lui-même, comme
l'enseigne une expérience universelle; or, on a fait voir plus haut que Dieu
est le premier moteur immobile; il est donc manifeste qu'il n'est pas un corps.
2. L'être premier doit nécessairement être en acte et
d'aucune manière en puissance. Sans doute, si l'on considère un seul et même
être qui passe de la puissance à l'acte, la puissance existe avant l'acte;
cependant, absolument parlant, c'est l'acte qui est antérieur à la puissance, puisque
l'être en puissance n'est amené à l'acte que par un être en acte. Or, on a
montré plus haut que Dieu est l'être premier. Il est donc impossible qu'en Dieu
il y ait rien en puissance. Or tout corps est en puissance, car le continu, en
tant que tel, est divisible à l'infini. Il est donc impossible que Dieu soit un
corps.
3. Dieu est, comme on l'a dit, ce qu'il y a de plus
noble parmi les êtres. Mais il est impossible qu'un corps soit le plus noble
des êtres. Car un corps est vivant ou il ne l'est pas; le vivant est
manifestement plus noble que ce qui n'a point de vie. D'autre part, le corps
vivant ne vit pas précisément en tant que corps, car alors tout corps vivrait;
il faut donc qu'il vive par quelque chose d'autre, comme notre corps vit par
l'âme. Or, ce par quoi vit le corps est plus noble que le corps. Il est donc
impossible que Dieu soit un corps.
Solutions:
1. Comme on l'a dit plus haut, la Sainte Écriture nous
livre les choses divines et spirituelles sous le voile de similitudes
empruntées aux choses corporelles. Aussi, lorsqu'elle attribue à Dieu les trois
dimensions, elle désigne, sous la similitude d'une quantité corporelle, la quantité
de sa puissance. Ainsi la profondeur symbolise la puissance de connaître les
choses cachées; la hauteur, la supériorité de sa puissance; la longueur, la
durée de son existence; la largeur, l'efficacité de son amour pour toutes
choses. Ou encore, selon Denys: "La profondeur de Dieu signifie
l'incompréhensibilité de son essence; sa longueur, l'extension de sa vertu, qui
pénètre toutes choses; sa largeur, l'amplitude universelle de cette vertu, en
tant que tout est enveloppé par sa protection." 2. On dit que l'homme est
créé à l'image de Dieu non pas selon son corps, mais selon sa supériorité sur
les autres animaux. Aussi, après la parole: "Faisons l'homme à notre image
et ressemblance", la Genèse ajoute-t-elle: "pour qu'il domine sur
tous les poissons de la mer..." Or, l'homme est supérieur aux autres
animaux par la raison et l'intelligence. C'est donc selon l'intelligence et la
raison, qui sont incorporelles, que l'homme est à l'image de Dieu.
3. Dans l'Écriture, des membres sont attribués à Dieu en
raison de leur action, selon une certaine similitude. Ainsi, l'acte de l'oeil
est de voir: aussi attribue-t-on des yeux à Dieu pour signifier sa capacité de
voir par l'intelligence, non par les sens. Et de même pour les autres membres.
4. Des positions ne sont attribuées à Dieu que par
métaphore: on dit qu'il est assis à cause de son immutabilité et de son
autorité; et debout à cause de sa force pour vaincre tous ses adversaires.
5. On ne s'approche pas de Dieu par une démarche
corporelle, puisqu'il est partout, mais par les sentiments de l'âme, et l'on
s'éloigne de lui de la même façon. Ainsi l'approche ou l'éloignement, sous la
similitude du mouvement local, désigne une démarche spirituelle.
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Objections:
1. Tout ce qui a une âme est composé de matière et de
forme, puisque l'âme est la forme du corps. Mais l'Écriture attribue à Dieu une
âme, puisque l'épître aux Hébreux (10, 38) cite cette parole en la mettant dans
sa bouche: "Mon juste vivra par la foi; et s'il se dérobe, mon âme ne se
complaira pas en lui." 2. La colère, la joie, etc. sont des passions d'un
être composé de corps et d'âme, dit Aristote. Mais ces sentiments sont
attribués à Dieu par l'Écriture, par exemple au Psaume (106, 40): "Le
Seigneur s'est enflammé de colère contre son peuple." 3. C'est la matière
qui est principe d'individuation. Or, Dieu est un être individuel. S'il ne
l'était pas, on pourrait attribuer sa nature à plusieurs êtres. Donc il est
composé de matière et de forme.
Cependant:
tout
composé de matière et de forme est un corps; car l'étendue est le premier
attribut que revêt la matière. Or, on vient de montrer que Dieu n'est pas un
corps: donc il n'est pas composé de matière et de forme.
Conclusion:
Il
est impossible qu'il y ait en Dieu aucune matière. 1. Parce que la matière est
de l'être en puissance, et il a été démontré que Dieu est acte pur, n'ayant en
lui rien de potentiel. Il est donc impossible qu'il y ait en lui composition de
matière et de forme.
2. Un composé de matière et de forme n'a de perfection
et de bonté qu'en raison de sa forme; il n'est donc bon que d'une façon
participée, selon que sa matière participe de la forme. Or, le bien premier et
optimal, Dieu, ne peut pas être bon de façon participée; car il est bon par
essence et ce qui est bon par essence est premier à l'égard de ce qui est bon
en raison d'une participation.
3. Tout agent agit en raison de sa forme: il y a donc
stricte corrélation entre ce que la forme est pour lui et la manière dont il
est agent. Il s'ensuit que ce qui est l'agent premier et par soi est aussi
forme premièrement et par soi. Or, Dieu est le premier agent, étant la première
cause efficiente, on l'a vu. Il est donc forme selon toute son essence, et non
pas composé de matière et de forme.
Solutions:
1. On attribue une âme à Dieu en raison d'une
ressemblance entre l'acte de Dieu et le nôtre. Si, en effet, nous voulons
quelque chose, cela vient de notre âme. On dit alors que l'âme de Dieu se
complaît en quelque chose, pour dire que sa volonté s'y complaît.
2. La colère et les passions semblables sont attribuées
à Dieu pour une ressemblance entre les effets: du fait qu'un homme en colère
est porté à châtier, on appelle colère, par métaphore, le châtiment divin.
3. Il est vrai que les formes susceptibles d'être reçues
dans une matière sont individuées par cette matière, laquelle ne peut être
subjectée en rien d'autre, étant elle-même le premier sujet; la forme, au
contraire, en ce qui la concerne, et sauf empêchement venu d'ailleurs, peut
être reçue en plusieurs sujets. Au contraire, la forme qui n'est pas faite pour
être reçue dans une matière, étant subsistante par là-même qu'elle ne peut être
reçue en un autre qu'elle-même: ainsi en est-il de Dieu. De ce que Dieu est
individué, il ne suit donc nullement qu'il aurait une matière.
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Objections:
1. Il semble que Dieu ne s'identifie pas avec son
essence ou sa nature. Car rien n'est à proprement parler en soi-même; or, on
dit, de l'essence ou nature de Dieu, qui est la déité, qu'elle est en Dieu:
elle est donc distincte de lui.
2. L'effet ressemble à sa cause; car tout agent assimile
à lui son effet. Or, dans les choses créées, le suppôt n'est pas identique à sa
nature; ainsi l'homme n'est pas identique à son humanité. Donc, Dieu non plus
n'est pas identique à sa déité.
Cependant:
il
est dit de Dieu qu'il est la vie, et non pas seulement qu'il est vivant, comme
on le voit en S. Jean (14, 6): "Je suis la voie, la vérité et la vie."
Or la déité est dans le même rapport avec Dieu que la vie avec le vivant. Donc
Dieu est la déité elle-même.
Conclusion:
Dieu
est identique à son essence ou nature. Pour le comprendre, il faut savoir que
dans les choses composées de matière et de forme, il y a nécessairement
distinction entre la nature ou essence d'une part, et le suppôt de l'autre. En
effet, la nature ou essence comprend seulement ce qui est contenu dans la
définition de l'espèce; ainsi l'humanité comprend seulement ce qui est inclus
dans la définition de l'homme, car c'est par cela même que l'homme est homme, et
c'est cela que signifie le mot humanité: à savoir ce par quoi l'homme est
homme. Mais la matière individuelle, comprenant tous les accidents qui
l'individualisent, n'entre pas dans la définition de l'espèce; car on ne peut
introduire dans la définition de l'homme cette chair, ces os, la blancheur, la
noirceur, etc.; donc, cette chair, ces os et les accidents qui circonscrivent
cette matière ne sont pas compris dans l'humanité, et cependant ils
appartiennent à cet homme-ci. Il s'ensuit que l'individu humain a en soi
quelque chose que n'a pas l'humanité. En raison de cela, l'humanité ne dit pas
le tout d'un homme, mais seulement sa partie formelle, car les éléments de la
définition se présentent comme informant la matière, d'où provient
l'individuation.
Mais
dans les êtres qui ne sont pas composés de matière et de forme, qui ne tirent
pas leur individuation d'une matière individuelle, à savoir telle matière, mais
où les formes sont individualisées par elles-mêmes, les formes doivent être
elles-mêmes les suppôts subsistants, de sorte que là le suppôt ne se distingue
pas de la nature. Ainsi, puisque Dieu n'est pas composé de matière et de forme,
comme nous l'avons montré, on doit conclure nécessairement que Dieu est sa
déité, sa vie, et quoi que ce soit d'autre qu'on affirme ainsi de lui.
Solutions:
1. Nous ne pouvons parler des choses simples qu'à la
manière des choses composées d'où nous tirons notre connaissance. C'est
pourquoi, parlant de Dieu et voulant le signifier comme subsistant, nous
employons des termes concrets, parce que notre expérience ne nous montre comme
subsistants que des êtres composés; quand, au contraire, nous voulons exprimer
sa simplicité, nous employons des termes abstraits. Donc, si l'on dit que la
déité ou la vie, ou quoi que ce soit de pareil, est en Dieu, ces expressions se
rapportent non à une diversité dans le réel, en Dieu, mais à une diversité des
représentations du réel dans notre esprit.
2. Les effets de Dieu lui sont assimilés, non pas
parfaitement, mais dans la mesure du possible; et c'est cette imperfection dans
la ressemblance qui explique que ce qui est (en Dieu) simple et un ne peut être
reproduit que par une multiplicité. c'est ainsi que, dans les effets, intervient
la composition d'où il provient que le suppôt, en eux, n'est pas identique à la
nature.
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Objections:
1. Il semble qu'en Dieu essence et existence ne soient
pas identiques; car si cela était, rien ne s'ajouterait à l'être divin. Mais
l'être sans aucune addition, c'est l'être en général, qu'on attribue à tout ce
qui est. Dieu ne serait donc que l'être en général, commun à tous les êtres, et
c'est à quoi s'opposent ces paroles de la Sagesse (14, 21): "Ils ont donné
à la pierre et au bois le nom incommunicable." 2. Au sujet de Dieu, nous
pouvons savoir qu'il est, comme nous l'avons dit. Mais nous ne pouvons savoir
ce qu'il est. C'est donc qu'on doit distinguer en lui d'une part son existence,
de l'autre ce qu'il est: son essence, sa nature.
Cependant:
S.
Hilaire écrit: "L'être n'est pas en Dieu quelque chose de surajouté, mais
vérité subsistante." Donc ce qui subsiste en Dieu, c'est son être.
Conclusion:
Il
ne suffit pas de dire que Dieu est identique à son essence, comme nous venons
de le montrer; il faut ajouter qu'il est identique à son être, ce qui peut se
prouver de maintes manières.
1. Ce que l'on trouve dans un étant, outre son essence, est
nécessairement causé, soit qu'il résulte des principes mêmes constitutifs de
l'essence, comme les attributs propres de l'espèce: ainsi le rire appartient à
l'homme en raison des principes essentiels de son espèce; soit qu'il vienne de
l'extérieur, comme la chaleur de l'eau est causée par le feu. Donc, si
l'existence même d'une chose est autre que son essence, elle est causée
nécessairement soit par un agent extérieur, soit par les principes essentiels
de cette chose. Mais il est impossible, lorsqu'il s'agit de l'existence, qu'on
la dise causée par les seuls principes essentiels de la chose, car aucune chose
n'est capable de se donner l'existence, si cette existence dépend d'une cause.
Il faut donc que l'étant dont l'existence est autre que son essence, reçoive
son existence d'un autre étant. Or cela ne peut se dire de Dieu, puisque ce que
nous nommons Dieu, est la cause efficiente première. Il est donc impossible que
l'existence soit autre que l'essence.
2. L'existence est l'actualité de toute forme ou nature;
en effet, dire que la bonté ou l'humanité, par exemple, est en acte, c'est dire
qu'elle existe. Il faut donc que l'existence soit à l'égard de l'essence, lorsque
celle-ci en est distincte, ce que l'acte est à la puissance. Et comme en Dieu
rien n'est potentiel, ainsi qu'on la montré, il s'ensuit qu'en lui l'essence
n'est pas autre chose que son existence. Son essence est donc son existence.
3. De même que ce qui est igné et n'est pas feu est igné
par participation, ainsi ce qui a l'existence, et n'est pas l'existence est
être par participation. Or Dieu est son essence même, ainsi qu'on l'a montré;
donc, s'il n'est pas son existence même, il aura l'être par participation et
non par essence, il ne sera donc pas le premier être, ce qui est absurde. Donc
Dieu est son existence, et non pas seulement son essence.
Solutions:
1. Ce qu'on dit ici de l'être sans addition peut se
comprendre en deux sens: ou bien l'être en question ne reçoit pas d'addition
parce qu'il est de sa notion d'exclure toute addition: ainsi la notion de "bête"
exclut l'addition de "raisonnable". Ou bien il ne reçoit pas
d'addition parce que sa notion ne comporte pas d'addition comme l'animal en
général est sans raison en ce sens qu'il n'est pas dans sa notion d'avoir la
raison; mais il n'est pas non plus dans sa notion de ne pas l'avoir. Dans le
premier cas, l'être sans addition dont on parle est l'être divin; dans le
second cas, c'est l'être en général ou commun.
2. "Être" se dit de deux façons: en un premier
sens pour signifier l'acte d'exister, en un autre sens pour marquer le lien
d'une proposition, oeuvre de l'âme joignant un prédicat à un sujet. Si l'on
entend l'existence de la première façon, nous ne pouvons pas plus connaître
l'être de Dieu que son essence. De la seconde manière seulement nous pouvons
connaître l'être de Dieu: nous savons, en effet, que la proposition que nous
construisons pour exprimer que Dieu est, est vraie et nous le savons à partir
des effets de Dieu, ainsi que nous l'avons dit.
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Objections:
1. Il semble bien que Dieu soit dans un genre. En effet,
la substance est l'être subsistant par soi. Or cela convient souverainement à
Dieu. Donc Dieu est dans le genre substance.
2. Chaque chose se mesure d'après une norme du même
genre, comme les longueurs par une longueur, et les nombres par un nombre. Or, Dieu
est la mesure suprême des substances, dit le Commentateur sur le livre X de la
Métaphysique. Il appartient donc lui-même au genre substance.
Cependant:
pour
l'esprit, le genre précède ce qui est contenu dans ce genre. Mais rien n'est
antérieur à Dieu, ni dans la réalité, ni pour l'esprit. Dieu n'est donc pas un
genre.
Conclusion:
Quelque
chose peut appartenir à un genre de deux façons: absolument et en toute
propriété de termes, comme l'espèce est contenue dans le genre; ou bien par
réduction, comme les principes des choses ou les privations: ainsi le point et
l'unité se ramènent au genre quantité parce qu'ils y jouent le rôle de
principes; la cécité ou toute autre privation se ramènent au genre de ce dont
ils sont le manque. Mais Dieu ne peut être dans un genre d'aucune de ces deux
manières.
Qu'il
ne puisse être espèce dans un genre, c'est ce qu'on peut démontrer de trois
façons.
1. L'espèce se forme par genre et différence, et ce dont
provient la différence constitutive de l'espèce joue toujours, à l'égard de ce
dont le genre est tiré, le rôle de l'acte par rapport à la puissance. Ainsi ce
terme: animal, se prend de la nature sensitive signifiée au concret; car cela
est animal qui est de nature sensitive; cet autre terme: raisonnable, se prend
de la nature intellectuelle, car on dit raisonnable ce qui est de nature
intellectuelle. Or, l'intellectuel est avec le sensitif dans la relation de
l'acte avec la puissance, et il en est de même en tout le reste. Comme en Dieu
nulle puissance ne s'adjoint à l'acte, il est impossible que Dieu soit dans un
genre à titre d'espèce.
2. L'existence de Dieu est son essence même, on vient de
le montrer. Si Dieu était dans un genre, ce genre serait donc nécessairement le
genre être, car le genre désigne l'essence, étant attribué essentiellement. Or,
le Philosophe démontre, que l'être ne peut être le genre de rien. Tout genre, en
effet, comporte des différences spécifiques qui n'appartiennent pas à l'essence
de ce genre; or, il n'est aucune différence qui n'appartienne à l'être puisque
le non-être ne saurait constituer une différence. Reste donc que Dieu ne rentre
dans aucun genre.
3. Toutes les réalités appartenant à un même genre ont
en commun la nature ou essence du genre, puisque celui-ci leur est attribué
selon l'essence; mais elles diffèrent selon l'existence, car l'existence n'est
pas la même, par exemple, de l'homme et du cheval, de tel homme et de tel autre
homme. Il s'ensuit que dans tous les étants qui appartiennent à un genre, l'existence
est autre que l'essence. Or, en Dieu, il n'y a pas cette altérité, comme on l'a
montré. Dieu n'est donc pas une espèce dans un genre.
Cela
montre qu'on ne peut assigner à Dieu ni genre ni différence; qu'il ne peut donc
être défini, et qu'on ne peut démontrer de lui quoi que ce soit autrement que
par ses effets; car toute définition s'établit par genre et différence, et le
médium de la démonstration est la définition.
Quant
à inclure Dieu dans un genre par réduction, au titre de principe, l'impossibilité
en est manifeste. En effet, le principe qui se ramène à un genre ne s'étend pas
au-delà de ce genre; ainsi le point n'est principe qu'à l'égard du continu, l'unité
qu'à l'égard du nombre, etc. Or, Dieu est le principe de tout l'être, comme on
le démontrera par la suite: il n'est donc pas contenu dans un genre à ce titre
de principe.
Solutions:
1. Le terme de "substance" ne signifie pas
seulement "être par soi", puisqu'il n'est pas possible que l'être
soit un genre, on vient de le dire. Ce qu'il signifie, c'est l'essence à
laquelle il appartient d'exister ainsi, à savoir par soi-même, sans pour autant
que son existence s'identifie avec son essence. Il est donc manifeste que Dieu
n'est pas dans le genre substance.
2. Cette objection se rapporte au cas d'une mesure
proportionnée au mesuré; dans ce cas, en effet, la mesure doit être homogène au
mesuré. Mais Dieu n'est pas une mesure proportionnée à quoi que ce soit. Si on
le dit mesure de toutes choses, c'est en ce sens que chacune participe de
l'être pour autant qu'elle approche de Dieu.
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Objections:
1. Il semble qu'il y ait en Dieu des accidents; car, dit
Aristote, une substance ne saurait être accident à l'égard d'une autre. Donc ce
qui est un accident dans un sujet ne peut être substance dans un autre; ainsi
prouve-t-on que la chaleur n'est pas la forme substantielle du feu, par le fait
qu'elle est accident dans tout le reste. Or la sagesse, la puissance et
d'autres attributs qui, en nous, sont accidentels sont attribués à Dieu; donc, en
Dieu aussi ils sont des accidents.
2. Dans chaque genre de choses il y a un premier; or il
y a de nombreux genres d'accidents. Donc, si le terme premier de chacun de ces
genres n'est pas en Dieu, il y aura beaucoup de premiers hors de lui, ce qui ne
convient pas.
Cependant:
tout
accident est dans un sujet; or Dieu ne peut pas être un sujet, car une forme
simple ne peut être un sujet, dit Boèce.
Conclusion:
Ce
qui précède suffit à prouver qu'il ne peut pas y avoir d'accident en Dieu.
1. Parce que le sujet est à l'accident ce que la
puissance est à l'acte. En effet, le sujet est actué par l'accident en quelque
manière. Or, il faut exclure de Dieu toute potentialité, on a pu le voir.
2. Parce que Dieu est son être même; or, dit Boèce "ce
qui est peut bien, par une nouvelle adjonction, être autre chose encore; mais
l'être même ne comporte nulle adjonction"; par exemple ce qui est chaud
peut bien avoir encore une qualité différente, il peut être blanc; mais la
chaleur même ne peut avoir rien d'autre que la chaleur.
3. Parce que l'être qui a l'existence par soi précède ce
qui n'existe que par accident. Donc, Dieu étant en toute rigueur le premier
être, rien ne peut être en lui par accident. Même les accidents qui découlent
par eux-mêmes de la nature du sujet (comme la faculté de rire est par soi un
accident propre de l'homme) ne peuvent pas davantage être attribués à Dieu. Car
ces accidents trouvent leur cause dans les principes du sujet; or, en Dieu, rien
ne peut être causé, puisqu'il est la cause première. Il en résulte finalement
qu'il n'y a aucun accident en Dieu.
Solutions:
1. La puissance et la sagesse ne se disent pas de Dieu
et de nous univoquement, comme on l'expliquera plus loin. Il ne s'ensuit donc
pas que ce qui est accident en nous le soit aussi en Dieu.
2. La substance ayant à l'égard des accidents une
priorité d'être, les principes de ceux-ci se ramènent à ceux de la substance
comme à quelque chose d'antérieur. Non que Dieu soit le premier dans le genre
de la substance, car s'il est le premier, c'est en étant lui-même en dehors de
tout genre et à l'égard de tout l'être.
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Objections:
1. Il semble que Dieu ne soit pas absolument simple. En
effet, les choses qui procèdent de Dieu lui ressemblent; ainsi du premier être
dérivent tous les êtres, et du premier bien tous les biens. Or, parmi les
choses que Dieu a faites, aucune n'est absolument simple. Donc Dieu n'est pas
absolument simple.
2. Tout ce qui est le meilleur doit être attribué à
Dieu. Or, chez nous, les choses complexes sont meilleures que les simples;
ainsi les mixtes valent mieux que les éléments, et les éléments que leurs
parties. Il ne faut donc pas dire que Dieu est absolument simple.
Cependant:
S.
Augustin affirme que "Dieu est vraiment et souverainement simple".
Conclusion:
Que
Dieu soit parfaitement simple, cela peut se prouver de plusieurs manières.
1. Tout d'abord en rappelant ce qui précède. Puisque
Dieu n'est composé ni de parties quantitatives, n'étant pas un corps; ni de
forme et de matière, puisqu'en lui le suppôt n'est pas autre que la nature, ni
la nature n'est autre chose que son existence; puisqu'il n'y a en lui
composition ni de genre et de différence, ni de sujet et d'attribut, il est
manifeste que Dieu n'est composé d'aucune manière, mais qu'il est absolument simple.
2. Tout composé est postérieur à ses composants et dans
leur dépendance; or, Dieu est l'être premier, comme on l'a fait voir.
3. Tout composé a une cause; car des choses de soi
diverses ne constituent un seul être que par une cause unifiante. Or, Dieu n'a
pas de cause, ainsi qu'on l'a vu, étant première cause efficiente.
4. Dans tout composé il faut qu'il y ait puissance et
acte, ce qui n'est pas en Dieu. En effet, dans le composé, ou bien une partie
est acte à l'égard de l'autre, ou du moins les parties sont toutes comme en
puissance à l'égard du tout.
5. Un composé n'est jamais identique à aucune de ses
parties. Cela est bien manifeste dans les touts formés de parties dissemblables:
nulle partie de l'homme n'est l'homme, et nulle partie du pied n'est le pied.
Quant il s'agit de touts homogènes, il est bien vrai que telle chose est dite
aussi bien du tout et des parties, et par exemple une partie d'air est de l'air,
et une partie d'eau est de l'eau; mais d'autres choses pourront se dire du tout
qui ne conviendront pas à la partie; ainsi une masse d'eau ayant deux pintes, sa
partie n'a plus deux pintes. Donc, en tout composé, il y a quelque chose qui ne
lui est pas identique. Or, ceci peut bien se dire du sujet de la forme: qu'il y
a en lui quelque chose qui n'est pas lui; ainsi dans quelque chose qui est
blanc, il n'y a pas que le blanc, mais dans la forme même il n'y a rien d'autre
qu'elle-même. Dès lors, puisque Dieu est pure forme, ou pour mieux dire
puisqu'il est l'être, il ne peut être composé d'aucune manière. S. Hilaire
touche cette raison dans son livre de La Trinité lorsqu'il dit: "Dieu, qui
est puissance, ne comprend pas de faiblesses; lui qui est lumière, n'admet
aucune obscurité."
Solutions:
1. Ce qui procède de Dieu ressemble à Dieu, comme les
effets de la cause première peuvent lui ressembler. Or, être causé c'est
nécessairement être composé de quelque manière; car tout au moins l'existence
d'un être causé est autre que son essence, ainsi qu'on le verra.
2. Si, dans notre univers, les composés sont meilleurs
que les simples, cela vient de ce que la bonté achevée de la créature ne
consiste jamais en une perfection unique, mais en requiert plusieurs; tandis
que la perfection en laquelle s'accomplit la bonté divine est une et simple, ainsi
qu'on le fera voir.
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Objections:
1. Denys a dit: "La Déité est l'être de toutes
choses, être au-dessus de l'être." Or, l'être de toutes choses entre dans
la composition de chaque chose. Donc, Dieu vient en composition avec les
choses.
2. Dieu est une forme; car S. Augustin écrit que le
Verbe de Dieu, qui est Dieu, "est une forme non informée". Or, une
forme est une partie d'un composé. Donc Dieu fait partie de quelque compose.
3. Des choses qui sont et qui ne diffèrent en rien ne
sont qu'une seule et même chose. Or, Dieu et la matière première sont et ne
diffèrent en rien. Donc ils sont identiques. Mais la matière première entre
dans la composition des choses. Donc Dieu aussi. Preuve de la mineure: Toutes
les choses qui diffèrent entre elles diffèrent par quelques différences, ce qui
suppose qu'elles sont composées; mais Dieu et la matière première sont
absolument simples; donc ils ne diffèrent en rien.
Cependant:
Denys
a dit: "Il n'y a de sa part (de Dieu) ni contact, ni aucun autre mélange
avec des parties." Il est dit aussi au Livre des Causes que "la cause
première régit toutes choses sans se mêler a elles".
Conclusion:
A
ce sujet, il y a eu trois erreurs. Certains ont dit: Dieu est l'âme du monde, comme
le rapporte S. Augustin dans la Cité de Dieu, et à cela se ramène ce que
certains affirment, à savoir que Dieu est l'âme du premier ciel. D'autres ont
dit que Dieu est le principe formel de toutes choses, et telle fut, dit-on, l'opinion
des partisans d'Amaury. Enfin, la troisième erreur fut celle de David de Dinant,
qui stupidement faisait de Dieu la matière première. Mais tout cela est
manifestement faux, et il n'est pas possible que Dieu vienne d'aucune manière
en composition avec quelque chose, soit comme principe formel, soit comme
principe matériel.
1. Parce que Dieu, comme nous l'avons dit, est cause
efficiente première. Or, la cause efficiente ne coïncide pas avec la forme de
son effet selon l'identité numérique, mais seulement selon l'identité
spécifique. En effet un homme engendre un autre homme. Quant à la matière, elle
ne s'identifie à la cause ni numériquement ni quant à l'espèce, car l'une est
en puissance, tandis que l'autre est en acte.
2. Dieu étant cause efficiente première, il lui
appartient d'être celui qui agit, et d'agir par lui-même. Or, ce qui entre
comme partie dans un composé n'est pas celui qui agit, et qui agit par lui-même,
c'est bien plutôt le composé: ce n'est pas la main qui agit, c'est l'homme par
sa main, et c'est le feu qui réchauffe par sa chaleur. Donc Dieu ne peut faire
partie d'un composé.
3. Aucune partie de composé ne peut être en toute
rigueur le premier des êtres; et, pas davantage la matière et la forme, qui
sont les parties premières des composés; la matière parce qu'elle est en
puissance, et que, de soi, la puissance est postérieure à l'acte, on l'a vu
plus haut. Quant à la forme, dès qu'elle est partie d'un composé, elle est une
forme participée. Or, de même que le participant est postérieur à ce qui est
par essence, ainsi en est-il de la chose participée elle-même; par exemple, le
feu dans une matière en ignition est postérieur à ce qui est feu par nature. Or
on a montré que Dieu est absolument le premier être.
Solutions:
1. Si l'on dit que Dieu est l'être de toutes choses, ce
ne peut être que selon la causalité efficiente et la causalité exemplaire, non
comme faisant partie de leur essence.
2. Le Verbe est la forme d'exemplaire, non la forme qui
est partie d'un composé.
3. Les choses simples ne diffèrent pas entre elles par
autre chose qu'elles-mêmes, car cela n'est vrai que des composés. Ainsi, l'homme
et le cheval diffèrent par le rationnel et l'irrationnel, qui sont leurs
différences; mais ces différences elles-mêmes ne diffèrent pas ensuite par
d'autres différences. Aussi, en rigueur de termes, on ne peut dire proprement
qu'elles diffèrent, mais plutôt qu'elles sont diverses, car, selon le
Philosophe, "divers se dit absolument; mais ce qu'on affirme différer
diffère toujours par quelque chose". Donc, si l'on veut parler avec
précision, la matière première et Dieu ne diffèrent pas; ils sont divers par
eux-mêmes. On ne peut donc pas conclure à leur identité.
Après avoir considéré la simplicité
divine, il nous faut traiter de la perfection de Dieu. Comme A on appelle bon
tout ce qui est dans la mesure où il est parfait, nous nous occuperons d'abord
de la perfection de Dieu (Q. 4) et ensuite de sa bonté (Q. 5-6).
1. Dieu est-il
parfait? 2. Dieu est-il universellement parfait, contenant en lui les
perfections de toutes choses? 3. Peut-on dire que les créatures ressemblent à
Dieu?
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Objections:
1. Il semble qu'il ne convienne pas à Dieu d'être
parfait. Car "parfait" veut dire achevé, c'est-à-dire totalement
fait. Mais il ne convient pas à Dieu d'être fait. Ni donc d'être parfait.
2. Dieu est le principe des choses. Mais il paraît bien
que les principes des choses sont imparfaits: ainsi la semence qui est le
principe des plantes et des animaux. Donc Dieu est imparfait.
3. La nature de Dieu est l'être même, avons-nous dit.
Mais l'être même est ce qu'il y a de plus imparfait, étant ce qu'il y a de plus
général, appelé à être complété par les déterminations de tous les étants. Dieu
est donc imparfait.
Cependant:
il
est dit en S. Matthieu (5, 48): "Soyez parfaits comme votre Père céleste
est parfait."
Conclusion:
Comme
Aristote le rapporte, certains philosophes de l'antiquité, les pythagoriciens
et Speusippe ne reconnaissaient pas au premier principe l'excellence et la
perfection suprêmes. La raison en est que les philosophes anciens n'ont
considéré que le principe matériel, et que le premier principe matériel est ce
qu'il y a de plus imparfait. Comme, en effet, la matière, en tant que telle, est
en puissance, le premier principe matériel ne peut qu'être tout à fait en
puissance, et donc imparfait au maximum.
Mais
au sujet de Dieu, il est établi qu'il est le premier principe, non matériel, mais
dans l'ordre de la causalité efficiente, et un tel principe doit être
souverainement parfait; car si la matière comme telle est en puissance, l'agent
en tant que tel est en acte. Il s'ensuit que le premier principe actif doit
être en acte au maximum, et, en conséquence, parfait au maximum. Un étant, en
effet, est dit parfait dans la mesure où il est en acte, puisqu'on dit parfait
l'être à qui rien ne fait défaut de sa perfection propre.
Solutions:
1. Comme dit S. Grégoire, "nous balbutions comme
nous pouvons les grandeurs de Dieu, et ce qui n'est pas fait ne peut, à
proprement parler, être dit parfait". Mais comme, parmi les choses qui se
font, on dit parfaite la chose, qui de la puissance a été menée à l'acte, on
transpose le terme "parfait", pour signifier ce qui est pleinement en
acte, que cela soit, ou non, au terme d'un processus de perfectionnement.
2. Le principe matériel qu'on trouve dans notre monde
est sans doute imparfait; mais il ne saurait être absolument premier, car il en
présuppose un autre, qui lui, est parfait. Ainsi la semence, est bien le
principe de l'animal engendré à partir d'elle; mais elle-même a pour principe
un autre animal, ou une plante, dont elle se détache. En effet, ce qui est en
puissance, doit être précédé par quelque chose qui soit en acte, puisque
l'étant en puissance n'est amené à l'acte que par un étant en acte.
3. L'être même est ce qu'il y a de plus parfait dans le
réel, car à l'égard de tous les étants il est l'acte. Rien n'a d'actualité
sinon en tant qu'il est; c'est donc que l'être même est l'actualité de toutes
choses, et des formes elles-mêmes. L'être n'est donc point, par rapport au
reste, dans la relation de ce qui reçoit à ce qui est reçu, mais plutôt comme
ce qui est reçu à l'égard de ce qui reçoit. Quand par exemple je dis: l'être de
l'homme, ou du cheval, ou de quoi que ce soit, j'envisage l'être même comme un
principe formel et comme ce qui est reçu, non comme un étant à quoi il
appartiendrait d'être.
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Objections:
1. Il ne semble pas que les perfections de toutes choses
soient en Dieu, car Dieu est simple, ainsi qu'on l'a montré. Or les perfections
des choses sont nombreuses et diverses. Il n'y a donc pas en Dieu les perfections
de toutes choses.
2. Des attributs opposés ne peuvent se rencontrer dans
le même sujet. Or, les perfections des choses sont opposées, car chaque chose
reçoit sa perfection de sa différence spécifique, et les différences, par
lesquelles est divisé le genre et sont constituées les espèces, sont opposées.
Puisque les perfections opposées ne peuvent coexister dans le même sujet, il
semble donc que toutes les perfections des choses ne sont pas en Dieu.
3. Le vivant est plus parfait que le simple étant, et
l'intelligent, que le vivant. Or, l'essence en Dieu est l'être même. Donc il
n'y a pas en lui la vie, la sagesse et les autres perfections.
Cependant:
Denys
a dit: "Dieu, par sa seule existence, possède d'emblée tout le reste."
Conclusion:
Certes
les perfections de toutes choses sont en Dieu. Aussi est-il dit universellement
parfait, parce qu'aucune grandeur ne lui manque de toutes les perfections qu'on
peut découvrir dans tous les ordres, ainsi que l'affirme le Commentateur On
peut le démontrer de deux façons.
D'abord,
tout ce qu'il y a de perfection dans l'effet doit se retrouver dans la cause
efficiente, que ce soit selon la même raison, s'il s'agit d'un agent univoque, comme
lorsqu'un homme engendre un homme; ou bien de façon éminente, s'il s'agit d'un
agent équivoque, comme dans le soleil il y a quelque chose de semblable à ce
qui est engendré par sa vertu. Car il est manifeste que tout effet préexiste
virtuellement dans sa cause efficiente; mais préexister ainsi virtuellement
dans la cause efficiente, ce n'est pas préexister sous un mode moins parfait, mais
plus parfait, alors que préexister potentiellement dans la cause matérielle est
préexister sous un mode imparfait, parce que la matière, comme telle, est
imparfaite, tandis que l'agent, comme tel, est parfait. Puisque Dieu est
première cause efficiente des choses, les perfections de toutes choses doivent
préexister en Dieu selon un mode plus éminent. Denys signale cet argument quand
il dit de Dieu: "Il n'est pas ceci à l'exclusion de cela; mais il est tout,
en tant que cause de tout." La seconde raison est celle-ci. Nous avons
démontré que Dieu est l'être même subsistant par soi; il suit de là
nécessairement qu'il y a en lui toute la perfection de l'acte d'être. Il est
manifeste, en effet, que la raison pour laquelle un corps chaud n'a pas toute
la perfection de la chaleur est que la chaleur participée n'est pas pleinement
elle-même, mais, si la chaleur subsistait par soi, rien ne pourrait lui manquer
de ce qui est la chaleur. Il en résulte que, Dieu étant l'être même subsistant,
rien ne peut lui manquer de la perfection de l'être. Or, les perfections de
tous les étants se ramènent à celle de l'être; car les étants sont parfaits
dans la mesure où ils ont l'être. Ils suit de là que la perfection d'aucun
étant ne fait défaut à Dieu. Et cet argument a été encore indiqué par Denys
quand il a dit: "Dieu n'est pas de telle ou telle manière; il est
absolument et sans bornes, il embrasse en lui la totalité de l'être." Un
peu plus loin il ajoute: "C'est lui qui est l'être de tout ce qui
subsiste."
Solutions:
1. Comme l'explique le même Denys: "Si le soleil, un
en lui-même et brillant uniformément embrasse en sa forme une les substances, ainsi
que les qualités multiples et diverses des choses sensibles, bien plus encore
il est nécessaire que dans la cause de tous les étants ceux-ci préexistent, compris
dans l'unité de sa nature." Et c'est ainsi que des choses diverses et
opposées en elles-mêmes préexistent en Dieu dans l'unité, sans faire tort à sa
simplicité parfaite.
2. Cette Réponse suffit à résoudre la deuxième
objection.
3. Comme l'observe encore Denys, bien que l'être en
lui-même soit plus parfait que la vie en elle-même, et la vie plus parfaite que
la pensée, à considérer les raisons formelles selon lesquelles notre raison les
distingue, le vivant, lui, est plus parfait que l'étant non vivant, car le
vivant est aussi un étant, et l'intelligent est aussi un vivant. Ainsi donc, il
faut reconnaître que l'étant n'inclut pas en sa notion le vivant et l'intelligent,
car participer à l'être, ce n'est pas avoir part à tous les modes d'être.
Cependant, l'être lui-même inclut la vie et la pensée, car il n'est pas une
perfection de l'être qui puisse faire défaut à celui qui est l'être même
subsistant.
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Objections:
1. Il semble que nulle créature ne puisse ressembler à
Dieu, car il est dit au Psaume (86, 8): "Parmi les dieux, pas un n'est
semblable à toi, Seigneur." Mais parmi les créatures celles qui sont
appelées Dieu par participation sont les plus excellentes. Donc beaucoup moins
encore les autres créatures peuvent-elles être dites semblables à Dieu.
2. Assimiler, c'est comparer. Or, toute comparaison, est
impossible entre des choses qui appartiennent à des genres différents. Toute
assimilation aussi, par conséquent: aussi bien, on ne dit pas que la blancheur
est semblable à la douceur. Mais nulle créature n'est dans un même genre avec
Dieu, puisque Dieu ne fait partie d'aucun genre, comme on l'a montré.
3. On dit semblables les choses qui se rencontrent dans
une forme commune. Mais rien n'a en commun avec Dieu la forme, car de Dieu seul,
et de nul autre, l'essence est l'être même. Ainsi nulle créature ne peut être
semblable à Dieu.
4. Entre deux semblables, la similitude est réciproque, car
"le semblable est semblable au semblable ". Donc, si quelque créature
est semblable à Dieu, il s'ensuit que Dieu est semblable à une créature, ce qui
contredit la parole d'Isaïe (40, 18): · A quoi donc avez-vous assimilé Dieu?"
Cependant:
la
Genèse (1, 26) met ces paroles dans la bouche de Dieu: "Faisons l'homme à
notre image et ressemblance", et S. Jean écrit (1 Jn 3, 2): "Au temps
de cette manifestation, nous lui serons semblables."
Conclusion:
Toute
ressemblance se prend de la communauté de forme, et pour ce motif il y a
diverses sortes de ressemblance, selon diverses façons de communier dans la
forme. Certaines choses sont dites semblables parce qu'elles communient dans
une forme qui est la même, et selon la définition et selon le mode de
réalisation, et celles-là on ne les dit pas semblables seulement, mais égales
en similitude, tels deux corps également blancs: c'est la similitude parfaite.
Mais on peut dire semblables, d'une autre manière, des choses dont la forme est
la même selon la définition mais non selon le mode de réalisation, plus ou
moins intense: ainsi un corps moins blanc est dit semblable à un corps plus
blanc, et c'est là une similitude imparfaite. Enfin, on peut dire semblables
des choses dont la forme est commune, sans pourtant rentrer dans la même
définition, comme cela est clair pour les agents non univoques.
En
effet, comme tout agent fait ce qui lui ressemble en cela même par quoi il est
agent; comme d'autre part tout agent agit selon sa forme, il est nécessaire que
dans l'effet il y ait ressemblance avec la forme de cet agent. Donc, si l'agent
est contenu dans la même espèce que son effet, la similitude formelle entre
l'un et l'autre portera sur la perfection spécifique apportée par la forme, comme
lorsqu'un homme engendre un homme. Si au contraire l'agent ne se laisse pas
enfermer dans l'espèce, il y aura assimilation, mais non selon la perfection
spécifique. Ainsi les étants qui sont engendrés par la vertu du soleil accèdent
à une certaine ressemblance avec le soleil, mais pas au point de recevoir de
lui une forme spécifiquement identique à la sienne.
Du
fait qu'un agent est tel qu'il ne se laisse enfermer dans aucun genre, c'est à
une ressemblance bien plus lointaine encore que parviendront ses effets, ressemblance
selon la forme, mais non selon la perfection spécifique ou même générique, seulement
selon une certaine proportion, celle selon laquelle l'être est commun à toutes
choses. C'est de cette manière que les effets de Dieu, en ceci qu'ils sont, lui
sont assimilés comme au premier et universel principe de tout l'être.
Solutions:
1. Quand l'Écriture refuse à un être créé la
ressemblance de Dieu et qu'ailleurs elle le dit semblable, elle ne se contredit
pas; car, comme l'observe Denys, les mêmes choses sont à l'égard de Dieu
semblables et dissemblables; semblables pour autant qu'elles parviennent à
imiter celui qui ne peut être parfaitement imitable; dissemblables précisément
en tant qu'elles manquent à égaler leur cause, non seulement pour l'intensité
de la forme, comme le moins blanc manque à égaler le plus blanc, mais aussi en
sa perfection spécifique ou générique.
2. Entre Dieu et les créatures le rapport n'est pas
celui d'étants appartenant à des genres différents. Dieu est hors de tout genre,
et il est le principe de tous les genres.
3. La similitude que l'on reconnaît entre Dieu et la
créature ne consiste pas en la communauté d'une forme semblable selon la
perfection générique et spécifique, mais selon la proportion, Dieu étant par
essence, les autres par participation.
4. Si l'on concède en quelque manière, que la créature
est semblable à Dieu, on ne peut aucunement concéder que Dieu soit semblable à
la créature; car, comme l'explique Denys, "la similitude n'est mutuelle
qu'entre des êtres appartenant à un même ordre, non entre l'effet et la cause".
Ainsi nous disons bien qu'un portrait ressemble à son modèle, mais non que le
modèle ressemble à son portrait. De même, on peut dire en un certain sens que
la créature ressemble à Dieu, mais nullement que Dieu ressemble à la créature.
Voici maintenant la question de la bonté, et tout d'abord de la bonté en
général (Q. 5), ensuite de la bonté de Dieu (Q. 6).
Voici maintenant la question de la bonté,
et tout d'abord de la bonté en général (Q. 5), ensuite de la bonté de Dieu (Q.
6).
1. Le bon et
l'étant sont-ils identiques dans la réalité? 2. Étant admis qu'il n'y a entre
eux qu'une différence de raison, lequel est premier selon la raison: être bon, ou
être? 3. Etant admis que l'étant est premier, tout étant est-il bon? 4. Dans
quel genre de cause la bonté rentre-t-elle? 5. La bonté consiste-t-elle dans le
mode, l'espèce et l'ordre? 6. La division du bien en honnête, utile et
délectable.
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Objections:
1. Il semble que le bon et l'étant diffèrent réellement,
car Boèce dit: "Je vois que, pour les choses, être bonnes et être, c'est
différent."
2. Rien n'est actualisé par soi-même. Mais un étant est
appelé bon en raison d'une actualisation reçue, d'après le Livre des Causes.
Donc, le bon diffère réellement de l'étant.
3. Être bon comporte du plus et du moins; être, non. Le
bon diffère donc réellement de l'étant.
Cependant:
S.
Augustin écrit: "C'est dans la mesure où nous sommes, que nous sommes
bons."
Conclusion:
Le
bon et l'étant sont identiques dans la réalité; ils ne diffèrent que pour la
raison, et en voici la preuve. Ce qui fait qu'un étant est bon, c'est qu'il est
attirant; aussi le Philosophe définitif le bien: "Ce à quoi toutes les
choses tendent." Or manifestement une chose est attirante dans la mesure
où elle est parfaite; car tous les étants aspirent à se parfaire. En outre, tout
étant est parfait dans la mesure où il est en acte. Cela rend manifeste qu'une
chose est bonne dans la mesure où elle est, car l'être est l'actualité de toute
chose, comme on l'a vu précédemment. Ainsi est-il évident que le bien et
l'étant sont identiques dans la réalité; mais le terme "bon" exprime
l'aspect d'attirance que n'exprime pas le terme "étant".
Solutions:
1. Le bon et l'étant ont beau être identiques dans la
réalité, du moment qu'ils diffèrent notionnellement, ce n'est pas de la même
manière qu'une chose est dite être purement et simplement, et être bonne. "Étant",
à proprement parler, se dit de l'"être en acte"; et l'acte lui-même
se dit par rapport à la puissance: il suit de là qu'une chose est dite être, purement
et simplement, en raison de ce par quoi elle est premièrement distincte de ce
qui est seulement en puissance. Cela, pour n'importe quelle chose c'est l'être
substantiel, de sorte que c'est en raison de son être substantiel qu'une chose
quelconque est dite purement et simplement être. En raison des actes qui se
surajoutent à ce premier, une chose est dite être à quelque égard seulement;
l'être blanc, par exemple, ne supprime pas purement et simplement le "être
en puissance", puisque cela arrive à une chose qui existe déjà
actuellement. A l'inverse, bon exprime l'aspect de perfection, puisque c'est la
perfection qui est attirante; et en conséquence, ce qu'exprime ce terme, c'est
l'idée d'achèvement. Aussi ce qui est en possession de sa perfection dernière
sera-t-il dit bon absolument. Quant à ce qui n'a pas la perfection qu'il
devrait avoir, bien qu'il ait quelque perfection selon qu'il est en acte, il ne
sera pas dit parfait absolument, ni par conséquent bon absolument, mais
seulement sous un certain rapport.
Ainsi,
selon son être premier et fondamental, qui est l'être substantiel, une chose
est dite être au sens absolu du mot, et bonne seulement en un sens relatif, en
tant qu'elle est être. Mais, selon son acte dernier, alors qu'elle achève sa
perfection, une chose est dite être sous un certain rapport, et bonne
absolument. C'est ce que veut dire Boèce, et quand ce philosophe affirme que
dans les choses, autre est leur bien, autre est leur être, il faut l'entendre
de l'être et du bien pris absolument tous deux; car l'être pris absolument est
obtenu par l'acte premier et substantiel des choses, et le bien pris absolument
par leur acte ultime ou parfait. Toutefois, l'acte premier comporte aussi un
certain bien, et l'acte dernier un certain être.
2. Il est vrai que le bien informe l'être, si on
l'entend du bien pris absolument, selon son acte ultime.
3. Et de même, le bien ainsi compris, comme un acte
surajouté, comporte évidemment du plus ou du moins, par exemple plus ou moins
de science, plus ou moins de vertu, etc.
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Objections:
1. Il semble que pour la raison être bon soit antérieur
à être. Car l'ordre des noms se règle sur l'ordre des réalités signifiées par
ces noms. Mais, parmi les noms divins, Denys met le bon en premier, ensuite
seulement ce qui est.
2. On doit considérer comme première pour la raison la
notion qui s'étend à un plus grand nombre d'objets. Mais le bien s'étend à plus
de choses que l'être, si l'on en croit encore Denys: "Le bien s'étend à ce
qui existe et à ce qui n'existe pas; l'être seulement à ce qui existe." 3.
La priorité de raison appartient à ce qui est le plus universel. Or le bien
semble plus universel que l'être; car ce qui est bon est ce qui est attirant, et
pour certains il est attirant de ne pas être, comme en témoigne ce jugement à
propos de Judas (Mt 26, 24): "Mieux vaudrait pour lui que cet homme ne fût
pas né." 4. Ce n'est pas seulement l'être qui attire, mais aussi la vie, la
sagesse et beaucoup d'autres choses. L'être est donc un cas particulier de ce
qui est attirant, dont le bien exprime au contraire l'aspect universel. La
notion de bon, donc, est antérieure, purement et simplement, à celle de "étant".
Cependant:
il
est dit dans le Livre des Causes: "La première des choses créées est
l'être."
Conclusion:
Il
faut dire que, pour la raison, être est antérieur à être bon. En effet, la
notion signifiée par un nom est ce que l'intellect conçoit de la chose à
laquelle cette parole s'applique. Cela donc est premier pour la raison, qui
vient effectivement en premier dans la conception de notre intellect. Or, c'est
le cas de l'être; car toute chose est susceptible d'être connue selon qu'elle
est en acte, comme il est dit dans la Métaphysique. C'est pourquoi l'étant est
l'objet propre de l'intelligence; il est donc l'intelligible premier, comme le
son est premier et joue le rôle d'objet propre en ce qui concerne l'ouïe. Ainsi
donc, pour la raison, être précède être bon.
Solutions:
1. Denys traite des noms divins selon qu'ils désignent
en Dieu un rapport de causalité. Lui-même en donne la raison: c'est que Dieu
est nommé à partir des créatures comme la cause à partir de ses effets. Or, être
bon, qui répond à la notion d'attirance, désigne un rapport de cause finale, causalité
qui est la première de toutes, parce que l'agent n'agit qu'en vue d'une fin, et
que c'est par l'agent que la matière est amenée à la forme. C'est pourquoi la
fin est appelée cause des causes. Ainsi, quand il s'agit de causalité, être bon
est antérieur à être, comme la fin est antérieure à la forme; et c'est pour
cette raison que parmi les noms destinés à signifier la causalité divine, on
fait figurer le bien avant l'être.
En
outre, selon les platoniciens, qui ne distinguaient pas la matière de la
privation, la matière étant un non-étant, la participation au bien s'étend plus
loin que la participation à l'être. Car la matière première est bonne par
participation, puisqu'elle tend à l'être bon; or rien n'est attiré que par ce
qui lui est semblable. Mais la matière, pour les platoniciens, ne participe pas
de l'être, puisqu'ils la disent du non-être, et c'est ce qui fait dire à Denys
que "le bien s'étend à ce qui n'existe pas".
2. Cela résout la deuxième objection. Ou bien encore on
peut dire que le bien s'étend à ce qui existe et à ce qui n'existe pas, non en
ce sens qu'on puisse attribuer le bien à l'un et à l'autre, mais en raison du
rôle joué par eux dans la causalité; à condition qu'on entende, par ce qui
n'existe pas, non le pur néant, mais ce qui est en puissance, non en acte. Car
le bien a raison de fin, et avec cette fin sont en rapport non seulement
l'étant en acte qui s'y repose, mais aussi l'être en puissance qui se dirige
vers elle. Mais l'étant ne désigne un rapport de causalité qu'à l'égard de la
cause formelle, qu'elle soit inhérente ou exemplaire, laquelle s'applique
uniquement à ce qui est en acte.
3. Un tel exemple ne signifie pas que le non-être soit
attirant en soi; il ne l'est que par accident en tant qu'il enlève un mal;
c'est cette suppression qui est désirable, en tant que ce mal est privation
d'être. Ce qui est attirant par soi, c'est donc l'être; le non-être ne l'est
que par accident, en tant qu'un homme désire un être dont il ne supporte pas
d'être privé. C'est ainsi que, par accident, même le non-être est appelé un
bien.
4. La vie, la science et les autres biens n'attirent que
comme existant en acte, si bien qu'en tout cela c'est vers un certain être que
l'on tend. Ainsi rien n'est attirant en dehors de ce qui est, et par conséquent
rien n'est bon que l'étant.
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Objections:
1. Il semble que tout étant ne soit pas bon, car "bon"
ajoute à "étant", comme on l'a fait voir. Or ce qui ajoute à "étant"
le restreint: ainsi la substance, la quantité, la qualité et les autres
catégories. Donc "bon" restreint "étant", et il n'est pas
vrai que tout étant soit bon.
2. Rien de mauvais n'est bon. On lit dans Isaïe (5, 20):
"Malheur à ceux qui disent bon ce qui est mauvais, et mauvais ce qui est
bon." Mais certain étant est mauvais. Donc n'importe quel étant n'est pas
bon.
3. Ce qui fait qu'une chose est bonne, c'est qu'elle est
attirante. Or ce n'est pas le cas de la matière première, qui est seulement
attirée. Elle n'a donc pas raison de bien. Donc tout étant n'est pas bon.
4. Le Philosophe assure que le bien est étranger aux
mathématiques; mais les objets des mathématiques sont aussi des étants, sans
quoi ils ne seraient pas objets de science.
Cependant:
tout
étant autre que Dieu est créature de Dieu. Mais "tout ce que Dieu a créé
est bon", dit l'Apôtre (1 Tm 4, 4). Dieu, lui, est souverainement bon.
Donc tout étant est bon.
Conclusion:
La
vérité est que tout étant, pour autant qu'il est, est bon. Car tout étant, en
tant qu'il est, est en acte et possède quelque perfection, car tout acte est
une certaine perfection. Or le parfait en tant que tel est attirant et bon, comme
on l'a vu plus haut. On en conclut que tout étant, en tant que tel, est bon.
Solutions:
1. Il est bien vrai que la substance, la quantité, la
qualité, et tout ce qui se trouve contenu dans ces genres de l'être, restreignent
l'étant, en l'appliquant à telle essence ou nature particulière, qui est. Mais "bon"
n'ajoute à l'étant que la note d'attirance et de perfection, qui appartient à
l'être même en quelque nature qu'on le rencontre. Aussi "bon" ne
restreint-il pas "étant".
2. Aucun étant n'est dit mauvais en tant qu'il est, mais
en tant que de l'être lui manque; ainsi un homme est dit mauvais quand il lui
manque d'être vertueux; un oeil est dit mauvais quand il manque d'une vue
pénétrante.
3. De même que la matière première n'est qu'en puissance,
elle n'est bonne qu'en puissance. Quoi qu'on puisse dire, selon les
platoniciens, qu'elle n'est pas, à cause de la privation qui l'affecte.
Cependant elle participe du bien d'une certaine façon, par une ordination et
une aptitude à ce bien. Et c'est pourquoi il lui convient non d'être attirante,
mais d'être attirée.
4. Les objets mathématiques ne subsistent pas séparés de
toute matière. S'ils subsistaient, il y aurait en eux du bien, leur être, précisément.
Ils ne sont séparés que pour la raison, en tant qu'ils sont abstraits du
mouvement et de la matière, par conséquent aussi de la finalité puisque la fin
est par nature motrice. Et il n'est pas illogique que dans un objet construit
par la raison on ne trouve pas la bonté, puisque, comme on l'a vu précédemment,
l'être est antérieur au bien.
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Objections:
1. Il semble que le bien n'ait pas raison de cause
finale, mais rentre plutôt dans les autres genres de causes. Ainsi, d'après
Denys, "si le bien est loué, c'est en tant que beau". Mais le beau se
rattache à la cause formelle.
2. Le bien est communicatif de soi, d'après Denys, qui
dit que "le bien est ce qui fait subsister et exister toutes choses".
Mais communiquer l'être relève de la causalité efficiente.
3. S. Augustin écrit "Parce que Dieu est bon nous
sommes." Mais si nous venons de Dieu c'est comme de notre cause
efficiente. Donc la bonté a raison de cause efficiente.
Cependant:
le
Philosophe a dit "Ce pour quoi quelque chose existe est la fin et le bien
de tout le reste."
Conclusion:
Puisque
le bien est ce qui attire tout ce qui est, et que cela a raison de fin, il est
évident que le bien implique la raison de fin. Néanmoins, la bonté présuppose
la causalité efficiente et la causalité formelle. Car nous voyons que ce qui
est premier dans l'exercice de la causalité est dernier dans le résultat; par
exemple, le feu échauffe le bois avant de lui communiquer sa forme de feu, bien
que, dans le feu, la chaleur soit une émanation de sa forme substantielle. Or, dans
l'ordre de causalité, ce qui est premier c'est le "être bon", la fin,
qui met en action la cause efficiente; ensuite, l'action de cette cause
efficiente meut à la forme; et enfin arrive la forme. Il faut donc qu'il en
soit à l'inverse pour le résultat: on trouvera d'abord la forme, par laquelle
l'étant est ce qu'il est; dans cette forme on discerne ensuite une vertu active,
qui appartient à l'être en tant qu'il est achevé, car un être n'est achevé, comme
l'observe le Philosophe, que lorsqu'il peut produire son semblable; et enfin il
en résulte la bonté, par laquelle l'étant est établi dans sa perfection.
Solutions:
1. Le beau et le bien, considérés dans le réel, sont
identiques parce qu'ils sont fondés tous deux sur la même réalité qui est la
forme. De là vient que le bon est loué comme beau. Mais ces deux notions n'en
diffèrent pas moins en raison. Le bien concerne l'appétit, puisque le bien est
ce vers quoi tend tout ce qui est, et il a raison de fin, car l'appétit est une
sorte d'élan vers la chose même. Le beau, lui, concerne la faculté de
connaissance, puisqu'on déclare beau ce dont la vue cause du plaisir. Aussi le
beau consiste-t-il dans une juste proportion des choses, car nos sens se
délectent dans les choses proportionnées qui leur ressemblent en tant qu'ils
comportent un certain ordre, comme toute vertu cognitive. Et parce que la
connaissance se fait par assimilation, et que la ressemblance concerne la forme,
le beau, à proprement parler, se rapporte à la cause formelle.
2. Quand on dit que le bon est communicatif de soi, c'est
dans le sens où la fin est dite mouvoir.
3. Un agent volontaire est appelé bon quand sa volonté
est bonne; car c'est par la volonté que nous faisons usage de tout ce qui est
en nous. Aussi ne dit-on pas bon l'homme qui a l'esprit bon, mais celui dont la
volonté est bonne. Or, l'objet propre de la volonté est la fin, ou le bien, et
par conséquent dire de Dieu: "Parce qu'il est bon nous sommes", c'est
se référer à la cause finale.
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Objections:
1. Il semble que non. Car le bien et l'être diffèrent
par leur notion, comme on l'a vu précédemment. Mais c'est à l'être que
paraissent se rapporter ces trois termes; car il est dit au livre de la Sagesse
(11, 20): "Tu as tout disposé (Seigneur) avec nombre, poids et mesure",
et c'est à cette triade que se ramènent l'espèce, le mode et l'ordre. S.
Augustin lui-même l'indique: "C'est la mesure qui détermine à chaque chose
son mode; c'est le nombre qui lui fournit son espèce; c'est le poids qui
l'entraîne vers son repos et sa stabilité." 2. Le mode, l'espèce et
l'ordre sont des biens. Si le bien consiste dans les trois il faudra donc que
chacun des trois contienne, à nouveau, les trois ensemble, et que dans le mode,
par exemple, on trouve mode, espèce et ordre, et ainsi de suite. On irait donc
à l'infini.
3. Le mal consiste dans la privation de ces trois choses;
or, le mal ne supprime jamais totalement le bien. C'est donc que la raison de
bien ne consiste pas en elles.
4. On ne peut dire mauvais ce qui constitue la raison de
bien. Or, on parle d'un mode, d'une espèce, d'un ordre qui sont mauvais. Ce
n'est donc pas en eux que consiste la raison de bien.
5. Selon S. Augustin, mode, espèce et ordre dérivent de
nombre, poids et mesure; or, tout ce qui est bon n'offre pas ces derniers
caractères. Car S. Ambroise dit: "Il n'appartient pas à la nature de la
lumière d'être créée avec nombre, poids et mesure." Ce n'est donc pas en
cela que consiste la bonté.
Cependant:
S.
Augustin écrit: "Ces trois choses: le mode, l'espèce, l'ordre, sont comme
des biens généraux dans les êtres faits par Dieu; aussi, là où ces trois choses
sont grandes, il y a de grands biens; là où elles sont petites, il y en a de
petits; là où elles sont nulles, il n'y a aucun bien." Il n'en serait pas
ainsi si la bonté ne consistait pas en ces trois choses.
Conclusion:
Une
chose est réputée bonne selon qu'elle est parfaite, car c'est ainsi qu'elle est
attirante, comme on l'a dit plus haut. Le parfait est ce qui ne manque de rien
selon le mode de sa perfection. Comme tout être est ce qu'il est par sa forme;
et comme toute forme présuppose certaines conditions et que certaines
conséquences nécessaires en découlent, il faut, pour qu'un être soit parfait et
bon, qu'il ait à la fois sa forme, les conditions préalables qu'elle requiert, et
les propriétés qui en découlent. Or, ce que la forme requiert d'abord, c'est la
détermination ou proportionnalité de ses principes, soit matériels, soit
efficients et c'est ce qu'on entend par le mode; c'est pourquoi, d'après S.
Augustin, on dit que la mesure fixe ce que doit être le mode. C'est la forme
qui est signifiée par l'espèce, car chaque chose est constituée dans son espèce
par sa forme, et c'est pourquoi il est dit que le nombre désigne l'espèce. Car,
d'après le Philosophe, les définitions qui expriment l'espèce sont comme les
nombres. En effet, comme l'unité ajoutée ou soustraite au nombre en fait varier
l'espèce, de même, dans les définitions, une différence ajoutée ou soustraite.
Enfin ce qui est consécutif à la forme, c'est l'inclination du sujet vers la
fin, vers l'action ou quelque chose de semblable; car tout ce qui est en acte
agit, et tend, comme tel, vers ce qui lui convient selon sa forme, dans la
mesure où il est en acte. C'est cela qu'on exprime par ces deux termes
équivalents: poids et ordre. On voit donc que la bonté, du moment qu'elle se
ramène à la perfection, consiste en mode, espèce et ordre.
Solutions:
1. Ces trois termes concernent l'étant seulement en tant
qu'il est parfait, donc en tant qu'il est bon.
2. Le mode, l'espèce et l'être sont dits bons comme ils
sont dits être: non qu'eux-mêmes soient comme des subsistants, mais par eux, d'autres
sont, et sont bons. Il n'est donc pas nécessaire qu'eux-mêmes, en vue d'être
bons, revêtent d'autres attributs; car on ne dit pas qu'ils sont bons
formellement par d'autres attributs; ils sont eux-mêmes la forme par laquelle
le sujet est bon. C'est ainsi que la blancheur est dite être, non en ce sens
qu'elle serait elle-même par quelque forme, mais parce que, par elle, un sujet
est sous un certain rapport, c'est-à-dire est blanc.
3. Tout être est proportionné à une forme déterminée. Il
en résulte que selon chaque être qui lui advient, la chose reçoit un mode, une
espèce, un ordre. Ainsi, un homme les possédera en tant qu'homme, et de même en
tant qu'il est blanc, vertueux, savant, etc. Le mal le prive d'un certain être,
par exemple la cécité le prive de la vue: elle ne prive donc pas de tout mode, de
toute espèce, de tout ordre, mais seulement de ceux qui résultent de
l'être-voyant.
4. Selon S. Augustin "tout mode en tant que mode, est
bon", et de même pour l'espèce et l'ordre. "On les appelle mauvais
lorsqu'ils sont inférieurs à ce qu'ils devaient être; ou parce qu'ils sont mal
adaptés à leurs fonctions, si bien qu'on les appelle mauvais parce qu'inadaptés
et discordants." 5. La lumière est dite par nature dépourvue de nombre, de
poids et de mesure, non purement et simplement, mais par comparaison avec les
êtres corporels, car la vertu de la lumière s'étend à tous les êtres corporels
en tant qu'elle est la qualité du premier corps altérant de la nature, qu'est
le ciel.
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Objections:
1. Il semble que cette division ne convienne pas. Car le
Bien, selon le Philosophe, se répartit selon les dix prédicaments. Or, l'honnête,
l'utile et le délectable peuvent se trouver dans un seul prédicament. Donc il
ne convient pas de diviser ainsi le bien.
2. Toute division se fait en des termes opposés. Or, ces
trois termes ne sont pas opposés; car des biens honnêtes sont aussi délectables,
et rien de déshonnête n'est utile, alors qu'il serait nécessaire, si la
division se faisait en des termes opposés, que honnête et utile s'opposent.
Donc cette division ne convient pas selon Cicéron.
3. Quand l'un est en vue de l'autre, ils ne font qu'un;
or, l'utile n'est bon que parce qu'il est en vue du délectable ou de l'honnête.
Il ne doit donc pas leur être opposé dans une division.
Cependant:
S.
Ambroise fait appel à cette division.
Conclusion:
Il
semble que cette division convienne en propre au bien humain. Pourtant, si nous
considérons de haut et plus généralement la raison de bien, il apparaît que
cette division convient en propre au bien en tant que tel. En effet, une chose
est bonne en tant qu'elle est attirante et qu'elle est le terme du mouvement
appétitif. Or, ce mouvement peut être comparé à celui des corps dans la nature.
Un corps naturel termine son mouvement, purement et simplement, à son terme
ultime; mais on peut dire aussi qu'il le termine relativement à chaque point de
l'espace intermédiaire qu'il traverse pour parvenir à l'extrémité où le
mouvement s'achève; aussi a-t-on coutume d'appeler terme d'un mouvement tout ce
qui termine une phase du mouvement. Quant au terme ultime du mouvement, on peut
distinguer en lui la chose même vers laquelle il tend, comme vers son lieu, ou
sa forme, etc.; ou bien le repos du mobile dans cette réalité. Ainsi, donc, dans
le mouvement appétitif, on nomme utile ce qui ne termine le mouvement que de
façon relative et comme un moyen au-delà duquel autre chose est visé. Quant au
terme ultime où s'achève finalement le mouvement appétitif, considéré comme la
chose qui par elle-même attire l'appétit, on l'appelle l'honnête, car on dit
honnête ce qui est l'objet même du désirable; enfin, ce à quoi se termine le
mouvement de l'appétit, si l'on entend par là le repos dans la chose désirée, c'est
le délectable.
Solutions:
1. Le bien, selon qu'il est identique à l'étant dans le
réel, se divise comme lui en dix catégories; mais, selon sa notion propre, cette
division-ci lui convient.
2. Cette division ne se fait pas selon des réalités
opposées, mais selon des raisons opposées. Toutefois, on nomme proprement
délectables des choses qui n'ont d'autre attrait que la délectation, alors que
par ailleurs elles sont nuisibles et déshonnêtes. On dit utiles des choses qui
n'ont rien en elles-mêmes de désirable, mais qu'on désire seulement comme le
moyen d'obtenir autre chose, comme un remède amer. Enfin, on appellera honnêtes
les choses qui méritent par elles-mêmes, d'être désirées.
3. Cette division du bien ne se présente pas comme
univoque, c'est-à-dire que la notion de bien n'est pas appliquée à ces trois
termes de façon égale, mais en vertu d'une analogie fondée précisément sur des
priorités. L'idée de bien s'applique d'abord à ce qui est honnête, en second au
délectable, et finalement à l'utile.
1. Peut-on dire
de Dieu qu'il est bon? 2. Dieu est-il suprêmement bon? 3. Lui seul est-il bon
par son essence? 4. Toutes choses sont-elles bonnes de la bonté divine?
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Objections:
1. Il semble que non, car la raison de bien consiste
dans le mode, l'espèce et l'ordre. Or ces trois attributs ne conviennent pas à
Dieu, puisqu'il est sans limite et n'est ordonné à rien d'autre.
2. La bonté est ce vers quoi tendent tous les étants.
Mais tous les étants ne tendent pas vers Dieu, car tous ne le connaissent pas, et
on ne tend qu'à ce que l'on connaît.
Cependant:
il
est écrit dans les Lamentations (3, 25): "Dieu est bon pour ceux qui
espèrent en lui, pour l'âme qui le cherche."
Conclusion:
L'attribut
"bon" appartient à Dieu par excellence. En effet, un étant est bon
dans la mesure où il est attirant. Or toute chose tend vers son achèvement, sa
perfection. La perfection, et déjà la forme de l'effet est une similitude de sa
cause, puisque tout agent produit un effet semblable à lui. Il suit de là que
l'agent même, comme tel, est pour son effet un attirant et, de ce fait a raison
de bien, car ce qui attire en lui, c'est que l'on participe à sa ressemblance.
Puisque Dieu est la cause efficiente première de toutes choses, il lui appartient
évidemment d'être attirant et bon. Aussi Denys a attribue-t-il à Dieu le bien
comme à la première cause efficiente: "Dieu reçoit le nom de bien comme
étant ce par quoi toutes choses subsistent."
Solutions:
1. Avoir mode, espèce et ordre est propre au bien créé.
Mais puisque le bien est en Dieu comme en sa cause, c'est à lui qu'il
appartient d'imprimer aux autres le mode, l'espèce et l'ordre de sorte qu'en
Dieu ces caractères existent comme dans leur cause.
2. Tous les êtres, en tendant vers leurs propres
perfections, tendent vers Dieu en ce sens que toutes les perfections propres
aux choses sont des similitudes de l'être divin, comme on l'a fait voir. Ainsi,
parmi les êtres qui tendent vers Dieu, certains le connaissent en lui-même, et
c'est le propre de la créature raisonnable. D'autres connaissent des
participations de sa bonté, ce qui doit s'entendre même de la connaissance
sensible. D'autres enfin ont un mouvement appétitif naturel sans connaissance, étant
entraînés à leur fin par un acte qui les domine, et qui, lui, connaît.
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Objections:
1. Il semble que non, car "suprême ment bon"
dit plus que simplement "bon", sans quoi il conviendrait à n'importe
quel bien. Mais tout ce qui s'obtient par addition est composé. Le suprêmement
bon est donc composé. Or, Dieu est suprêmement simple, on l'a montré. Donc il
n'est pas suprêmement bon.
2. Selon le Philosophe, "est bon ce vers quoi
tendent toutes choses". Or il n'est rien vers quoi tendent toutes choses, si
ce n'est Dieu, qui est la fin de toutes choses. Il n'y a donc pas d'autre que
Dieu qui soit bon, ce qu'a d'ailleurs confirmé le Christ en disant (Mt 19, 17):
"Personne n'est bon que Dieu." Mais "suprêmement" se dit
par comparaison avec d'autres; ainsi suprêmement chaud se dit par rapport à
tout ce qui est chaud. Donc on ne peut pas dire que Dieu est suprêmement bon.
3. "Suprêmement" implique comparaison. Mais on
ne peut comparer ce qui n'est pas de même genre; on ne dit pas qu'une douceur
est plus grande ou plus petite qu'une ligne. Puisque Dieu n'est pas dans le
même genre que les autres qui sont bons, ainsi qu'on l'a établi plus haut et il
semble donc qu'on ne puisse le dire un bien suprême par rapport à eux.
Cependant:
S.
Augustin affirme que la Trinité des personnes divines est "le Bien suprême,
que savent discerner les âmes entièrement pures".
Conclusion:
On
doit affirmer que Dieu est suprêmement bon purement et simplement, et non pas
seulement dans un genre particulier dans une classe de choses. En effet, ainsi
qu'on l'a vu, le bien est attribué à Dieu de telle sorte que toutes les
perfections désirables par tous les êtres découlent de lui comme de leur cause
première. On l'a dit aussi, ces perfections ne découlent pas de Dieu comme d'un
agent univoque, mais comme d'un agent qui ne se rencontre avec ses effets ni
dans la communauté de la forme spécifique ni dans celle de la forme générique.
Or, si, dans une cause univoque, la similitude de l'effet se trouve au même
niveau de perfection formelle, dans une cause équivoque elle se trouve selon
une perfection plus excellente, comme la chaleur qui se trouve dans le soleil
selon un mode plus excellent que dans le feu. Il faut donc dire que la bonté
étant en Dieu comme dans la cause première, non univoque, de toutes choses, elle
se trouve en lui selon un mode souverainement excellent. C'est en raison de
cela qu'on le dit suprêmement bon.
Solutions:
1. "Suprêmement" ajoute à bon, non pas quelque
chose d'absolu, mais une relation seulement; or la relation, par le moyen de
laquelle on dit de Dieu quelque chose de relatif aux créatures n'est pas réelle
en Dieu, mais dans les créatures seulement. En Dieu elle est de raison, comme
dire d'une chose qu'elle est scientifiquement connaissable, c'est la concevoir
relativement à la science, non qu'elle-même soit réellement référée à la
science, mais c'est la science qui lui est référée. Ainsi "suprêmement bon"
ne dit pas une composition en ce qui est dit tel, mais seulement que les autres
bons sont déficients en bonté par rapport à lui.
2. Dire de la bonté qu'elle est ce vers quoi tendent
toutes choses, n'affirme pas que toute chose bonne soit attirante pour tous, mais
que c'est la bonté qui rend attirant tout ce à quoi l'on tend. Quant au mot de
l'Évangile exprimant que Dieu seul est bon, il se rapporte au bien par essence,
dont on va parler bientôt.
3. Des choses qui ne sont pas dans le même genre en ce
sens qu'elles appartiennent chacune à un genre différent, ne peuvent nullement
être comparées. Mais quand on dit de Dieu qu'il n'est pas dans le même genre
que les autres biens, on n'entend pas le ranger lui-même dans un autre genre;
on affirme qu'il est hors de tout genre, et principe de tous les genres. Et
ainsi il est comparé aux autres comme incomparable, et c'est cette prééminence
qu'on exprime en le disant suprêmement bon.
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Objections:
1. Il semble qu'être bon par essence ne soit pas le
propre de Dieu. En effet, comme on l'a vu plus haut, l'un est identique à
l'étant, de même le bon. Mais tout étant est un par son essence, comme le
montre le Philosophe dans sa Métaphysique. Donc tout étant est bon par son
essence.
2. Si le bien est vers quoi tendent toutes choses, comme
d'autre part c'est l'être que toutes désirent, il s'ensuit que c'est l'être
même de chaque chose qui est son bien. Mais, chaque chose est un étant par son
essence. Donc chaque chose est bonne par son essence.
3. Toute chose est bonne par sa bonté. Donc, s'il est
une chose qui n'est pas bonne par son essence, il faudra que sa bonté ne soit
pas son essence. Comme pourtant cette bonté est un certain étant, il faut
qu'elle soit bonne, et si c'est par une autre bonté, la même question se posera
pour cette autre. Il faudra donc aller à l'infini, ou en venir à quelque bonté
qui ne sera pas bonne par une autre. Autant s'arrêter au premier terme, et dire
que chaque chose est bonne par son essence même.
Cependant:
Boèce
écrit: "Toute chose autre que Dieu est bonne par participation"; elle
ne l'est donc point par essence.
Conclusion:
Dieu
seul est bon par son essence. En effet, tout étant est dit bon dans la mesure
où il est parfait. Or, la perfection de chaque chose a trois niveaux. Au
premier, elle est constituée dans son être. Au second, elle a, en plus de sa
forme constitutive, des accidents qui sont nécessaires à la perfection de son
opération. Au troisième, enfin, c'est la perfection d'un être qui atteint
quelque chose d'autre, comme une fin pour lui. Par exemple, la première
perfection du feu est l'existence même qu'il possède par sa forme substantielle;
la seconde consiste dans sa chaleur, sa légèreté, sa sécheresse, etc., et sa
troisième perfection consiste en ce qu'il a trouvé son lieu, où il se repose.
Or,
cette triple perfection ne convient à nul être créé en vertu de son essence, mais
à Dieu seul. Car il est le seul dont l'essence est son être; parce que à cette
essence aucun accident ne s'ajoute, mais tout ce qui est attribué aux créatures
accidentellement être puissant, sage, etc. Lui est essentiel ainsi qu'on l'a
vu. Et à rien d'autre que lui-même il n'est ordonné comme à sa fin; c'est
lui-même qui est la fin ultime de toutes les choses. Il est manifeste par là
que Dieu seul a en son essence même la perfection totale, et c'est pourquoi lui
seul est bon par essence.
Solutions:
1. L'un, formellement, n'implique pas la perfection, mais
l'indivision seulement, et l'indivision, toute chose la possède par son essence.
Dans le cas des êtres simples, l'essence est indivise à la fois en acte et en
puissance; les êtres composés ont aussi une essence indivise en acte, mais ils
sont divisibles en puissance. Et c'est pourquoi il faut que toute chose par son
essence soit une, mais non pas bonne, ainsi qu'on vient de le montrer.
2. Quoique chaque étant soit bon en tant qu'il a l'être,
l'essence de la créature n'est pourtant pas son être lui-même, de sorte qu'il
ne s'ensuit pas qu'elle est bonne par essence.
3. La bonté d'une chose créée n'est pas sa propre
essence, mais quelque chose de surajouté, soit son existence, soit quelque
perfection accidentelle, soit son orientation vers une fin 6. Toutefois, cette
bonté surajoutée est dite bonne comme elle est dite étant; or on la dit étant
parce que quelque chose est par elle, non pas qu'elle soit elle-même en raison
d'autre chose. De la même manière, elle est dite bonne parce que quelque chose
est bon par elle, non pas qu'elle-même ait une bonté autre qu'elle-même en
raison de quoi elle est bonne.
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Objections:
1. Il le semble bien, car S. Augustin écrit, dans son
ouvrage sur La Trinité: "Ceci est bon, cela est bon; supprime le
"ceci" et le "cela" et vois si tu peux, le bien même. Alors,
tu verras Dieu, qui ne tient pas sa bonté d'un bien autre qui est bon, mais qui
est la bonté de tout ce qui est bon." Or, toute chose est bonne par sa
propre bonté. Donc il est bon de cette bonté qui est Dieu.
2. Boèce dit: "Toutes choses sont dites bonnes pour
autant qu'elles sont ordonnées à Dieu", et cela en raison de la bonté de
Dieu. Donc toutes choses sont bonnes de la bonté divine.
Cependant:
toutes
les choses sont bonnes pour autant qu'elles sont. Mais les étants ne sont pas
dits être par l'être de Dieu, mais par leur être propre. Donc elles ne sont pas
bonnes de la bonté de Dieu, mais de leur propre bonté.
Conclusion:
Rien
n'empêche, là où intervient la relation, qu'une chose tienne sa dénomination de
ce qui lui est extérieur. Ainsi c'est par le lieu qu'un corps est dit localisé,
par la mesure qu'il est dit mesuré. Mais quand il s'agit d'une attribution
absolue, on trouve diversité d'opinions.
Platon
a voulu que les espèces de toutes les choses soient séparées, de sorte que les
individus soient dénommés par elles comme par participation; ainsi, selon lui, Socrate
est dit homme par participation à l'idée séparée de l'homme. Et de même que
Platon supposait ainsi une idée séparée de l'homme, du cheval, qu'il appelait "l'homme
en soi", "le cheval en soi", ainsi posait-il une idée séparée de
l'étant, et une idée de l'un, qu'il appelait l'étant et l'un en soi; et il
disait que c'est par participation à elles que chaque chose est dite étant et
une. Quant à ce qui est ainsi étant par soi, un par soi, Platon en faisait le
souverain bien. Et puisque dans la réalité, le bien, comme l'un coïncident avec
l'étant, il disait que le bien par soi est Dieu, dont tous les êtres tiennent
par participation d'être nommés bons.
Bien
que cette opinion apparaisse déraisonnable en ce qu'elle prétendait séparées et
subsistantes par soi les espèces des choses corporelles, ce qu'Aristote a
réfuté de multiples manières. Toutefois, il est absolument vrai qu'il y a une
réalité première, laquelle est bonne par son essence même, et que nous appelons
Dieu, comme nous l'avons établi plus haut. Et Aristote s'accorder avec cette
affirmation.
C'est
donc bien de ce premier, qui par son essence est, et est bon, que tout autre
tient d'être et d'être bon, en tant qu'il y participe par une certaine
assimilation encore que lointaine et déficiente, comme on l'a montré à
l'article précédent.
Et
ainsi, nous pouvons conclure que tout être est appelé bon en raison de la bonté
divine, comme du premier principe exemplaire, efficient et finalisateur de
toute bonté. Toutefois, chaque réalité est dite bonne encore par une
ressemblance de la bonté divine gui lui est inhérente, et qui est formellement
sa bonté à elle, celle en raison de laquelle elle est dite bonne. Ainsi donc, il
y a une bonté unique de toutes choses et il y a une multitude de bontés.
Tout
cela répond clairement aux Objections.
... Après avoir étudié la perfection de
Dieu, il faut étudier son infinité (Q. 7), et son existence dans les choses (Q.
8). On dit en effet que Dieu est partout et en toutes choses en tant qu'il est
sans limites et infini.
1. Dieu est-il
infini? 2. Y a-t-il en dehors de lui un être qui soit infini en son essence? 3.
Quelque chose peut-il être infini en étendue? 4. Peut-il y avoir dans les
choses une multitude infinie?
Objections:
1. Il ne semble pas. En effet, tout infini est imparfait
parce qu'il a raison de partie et de matière, selon Aristote. Mais Dieu est
absolument parfait. Il n'est donc pas infini.
2. Selon le Philosophe, le fini et l'infini se
rapportent à la quantité. Mais en Dieu il n'y a pas de quantité puisqu'il n'est
pas corporel, comme on l'a montré précédemment.
3. Ce qui est ici et n'est pas ailleurs est fini quant
au lieu, donc ce qui est ceci et n'est pas autre chose est fini selon sa
substance. Or, Dieu est ce qu'il est et n'est pas autre chose; il n'est pas pierre
ni bois.
Cependant:
S.
Jean Damascène nous dit: "Dieu est infini, éternel, sans frontières de son
être."
Conclusion:
Comme
il est dit dans la Physique d'Aristote, "tous les anciens philosophes
attribuaient l'infini au premier Principe", observant avec raison que du
principe premier les choses découlent à l'infini. Mais quelques-uns, s'étant
trompés sur la nature du premier principe, se sont trompés par suite sur son
infinité. Pensant que le premier principe était la matière, ils lui ont
attribué une infinité matérielle, disant que le premier principe des choses
était un corps infini.
Il
faut donc considérer qu'on appelle infini ce qui n'est pas limité. Or, sont
limitées, chacune à sa manière, la matière par la forme, et la forme par la
matière. La matière est limitée par la forme en tant que, avant de recevoir la
forme, elle est en puissance à une multitude de formes; mais, dès qu'elle en
reçoit une elle est limitée à elle. La forme, elle, est limitée par la matière,
car, considérée en elle-même, elle est commune à beaucoup de choses; mais par
le fait qu'elle est reçue dans une matière, elle devient déterminément la forme
de telle chose.
La
différence est que la matière reçoit sa perfection de la forme, qui la limite, de
sorte que l'infini qui provient de la matière est imparfait par nature: c'est
comme une matière sans forme. Au contraire la forme ne reçoit pas de la matière
sa perfection, mais, bien plutôt, son amplitude naturelle est restreinte par
elle. Il suit de là que l'infini, qui résulte de ce que la forme n'est pas
déterminée par la matière, ressortit au parfait.
Or
ce qui, dans tous les êtres, est le plus formel, c'est l'être même, comme on
l'a vu clairement plus haut. Puisque l'être divin ne peut être reçu dans un
sujet autre que lui, Dieu étant son propre être subsistant, ainsi qu'on l'a
montré, il est manifeste que Dieu est à la fois infini et parfait.
Solutions:
1. Cela répond à la première objection.
2. Ce qui limite la quantité joue à son égard le rôle
d'une forme: le signe en est que la forme extérieure d'un corps, qui limite sa
quantité, se présente bien comme informant celle-ci. Ainsi donc l'infini
quantitatif est un infini qui se tient du côté de la matière, et un tel infini
ne peut être attribué a Dieu, nous venons de le dire.
3. Par là même que l'être de Dieu est subsistant par soi
et n'est reçu en rien d'autre en raison de quoi on le dit infini il se
distingue de tous les autres êtres, et ceux-ci lui sont extérieurs: de même que
la blancheur, si elle subsistait par elle-même se distinguerait de toutes les
blancheurs qui se trouvent dans les corps blancs, par là même qu'elle n'affecte
aucun corps.
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Objections:
1. Il semble qu'un être autre que Dieu puisse être
infini par essence. En effet, l'énergie d'une chose est proportionnée à son
essence. Si l'essence de Dieu est infinie, son énergie doit l'être aussi. Donc
il peut réaliser un effet infini, puisque c'est à l'effet qu'on reconnaît
l'efficacité d'une énergie.
2. Tout ce qui a une énergie infinie est infini en
essence. Or l'intellect créé est doté d'une telle énergie, puisqu'il saisit
l'universel, qui s'étend à une infinité de singuliers. Donc toute substance
intellectuelle créée est infinie.
3. La matière première est autre que Dieu, on l'a montré
précédemment. Mais la matière première est infinie. Donc un être autre que Dieu
peut être infini.
Cependant:
l'infini
ne peut procéder d'un principe, dit Aristote. Or, tout ce qui est et qui n'est
pas Dieu, procède de Dieu comme de son premier principe. Donc rien, en dehors
de Dieu, ne peut être infini.
Conclusion:
Quelque
chose, en dehors de Dieu, peut être infini à certains égards, mais non purement
et simplement. En effet, si nous parlons de l'infini lui relève de la matière, il
est évident que tout ce qui existe en acte a une certaine forme, et par cette
forme la matière est limitée. Mais, parce que la matière, sous l'emprise d'une
forme substantielle, demeure en puissance à une multitude de formes
accidentelles, il faut dire que ce qui est fini purement et simplement, peut être
dit infini en quelque façon; ainsi, un morceau de bois est chose finie quant à
sa forme substantielle, mais il est infini d'une certaine manière, étant en
puissance à revêtir une infinité de figures.
Mais
si nous parlons de l'infini qui se rapporte à la forme, alors il est clair que
les êtres dont les formes sont unies à la matière sont finis absolument et ne
sont d'aucune manière infinis. Mais s'il y a des formes créées, qui ne sont pas
reçues dans une matière, mais qui subsistent par elles-mêmes, comme certains le
disent des anges, ces formes-là seront infinies d'une certaine manière en ce
qu'elles ne seront pas limitées, restreintes par une matière quelconque.
Néanmoins, comme toute forme créée ainsi subsistante a l'être et n'est pas son
être, il est nécessaire que son être, lui, soit reçu et par suite restreint aux
limites d'une certaine nature. Un tel subsistant ne peut donc être infini
purement et simplement.
Solutions:
1. Il est contraire à la notion même le chose faite que
l'essence de cette chose soit identique à son existence, car l'être subsistant
n'est pas l'être créé. Donc, il est également contraire la notion de chose
faite que cette chose soit infinie purement et simplement. Donc Dieu, bien
qu'il ait une puissance infinie, de même qu'il ne peut pas faire une chose qui
ne soit pas faite, de même il ne peut pas faire que ce qu'il fait soit infini
purement et simplement.
2. Que l'énergie de l'intelligence puisse s'étendre en
quelque façon jusqu'à l'infini, cela provient simplement de ce qu'elle est une
forme non unie à la matière, forme totalement séparée, comme sont les
substances des anges, ou tout au moins qu'il s'agisse de la faculté
intellectuelle, qui, dans l'âme intellective unie au corps, n'est pas l'acte
d'un organe du corps.
3. La matière première n'existe pas par elle-même dans
la nature, n'étant pas un étant en acte, mais seulement en puissance. Aussi
est-elle plutôt "concréée" que créée. Du reste, même en tant que
puissance, la matière première n'est pas infinie absolument parlant, mais dans
un certain ordre; car sa potentialité ne s'étend qu'aux formes d'existence
prévues par la nature.
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Objections:
1. Il semble que quelque chose puisse être infini en
acte selon son étendue. En effet, les mathématiques ne nous trompent pas en
dépit de leur caractère abstrait; car abstraire n'est pas mentir, dit Aristote.
Or, les mathématiques usent de l'infini en grandeur. Le géomètre ne dit-il pas:
"Soit telle ligne infinie..."? Donc, il n'est pas impossible que
quelque chose soit infini en grandeur.
2. Il n'est pas impossible de rencontrer dans une chose
ce qui ne va pas contre sa raison formelle. Or, être infini ne va pas contre la
raison de grandeur; au contraire le fini et l'infini semblent être des
propriétés d'un même genre. Donc, il n'est pas impossible qu'une grandeur soit
infinie.
3. La grandeur est divisible à l'infini; c'est ainsi, en
effet, que l'on définit le continu, comme on le voit dans la Physique
d'Aristote. Or, les contraires, par nature, s'opposent dans un sujet commun.
Puisque la division et l'addition sont contraires, ainsi que la diminution et
la croissance, il semble que la grandeur puise croître à l'infini.
4. Le mouvement et le temps tirent leur quantité et leur
continuité de la grandeur parcourue par le mouvement, dit Aristote. Or, il n'est
pas contraire à la raison de temps et de mouvement que tous deux soient infinis;
car n'importe quel point du temps et du mouvement circulaire est à la fois un
commencement et un terme. Etre infini n'est donc pas contraire à la notion de
grandeur.
Cependant:
tout
corps a une surface; or, tout corps ayant une surface est limité, fini, car une
surface est la limite d'un corps fini. Donc tout corps est fini, est limité, et
ce que l'on dit de la surface, on peut le dire de la ligne. Donc, rien n'est
infini en grandeur.
Conclusion:
Autre
est l'infini en essence, et autre l'infini en grandeur. A supposer qu'il y eût
un corps infiniment étendu, comme le feu ou l'air, ce corps ne serait pas pour
cela infini en son essence; car son essence serait limitée a une espèce par la
forme, et à un individu par sa matière. C'est pourquoi, étant admis ce qui
précède que nulle créature n'est infinie en essence, il reste à nous demander
si quelque créature est infinie en grandeur.
Il
faut donc savoir que le corps, qui est étendu de tous côtés, peut être
considéré de deux façons: selon les mathématiques, où l'on ne considère en lui
que la quantité; et selon la philosophie de la nature, qui considère en lui la
matière et la forme.
Parle-t-on
du corps physique, il est évident qu'il ne peut être infini en acte. Car tout
corps physique a une forme substantielle déterminée, et comme les accidents
dérivent de la forme substantielle, il est nécessaire que d'une forme qui est
déterminée dérivent des accidents également déterminés, parmi lesquels la
quantité. D'où il suit que tout corps naturel a une quantité déterminée, entre
une limite supérieure et une limite inférieure. Il est donc impossible qu'un
corps physique soit infini. C'est ce que prouve encore le mouvement. En effet
tout corps physique a un mouvement physique. Or, le corps infini ne pourrait
pas avoir de mouvement physique. Il n'aurait pas de mouvement rectiligne, parce
que rien ne se meut physiquement ainsi, à moins qu'il ne soit hors de son lieu,
et cela ne peut arriver à un corps infini, qui par hypothèse occupe tous les
lieux et pour qui n'importe quel lieu est indifféremment son lieu naturel. Un
tel corps n'aurait pas davantage de mouvement circulaire; car, en tout
mouvement circulaire, une partie vient occuper à son tour l'endroit occupé
précédemment par une autre, et, ce corps étant supposé infini, cela serait
impossible; car alors, si l'on suppose deux rayons partant du centre, ces
rayons doivent en s'allongeant s'écarter toujours plus, et si le corps était
infini, à la longueur des rayons correspondrait une distance infinie, impossible
à franchir.
Si
l'on parle du corps mathématique, on aboutit à la même conclusion; car si nous
imaginons ce corps mathématique existant en acte, il faut bien que nous
l'imaginions sous une forme; car rien n'est en acte que par sa forme. Puisque
la forme de l'être quantitatif, en tant que tel, est sa figure géométrique, il
est donc inévitable qu'il ait une certaine figure. Et ainsi il sera fini, car
la figure d'un corps est précisément ce qui est compris dans une ou plusieurs
limites.
Solutions:
1. Le géomètre n'a pas besoin de supposer qu'il existe
une ligne infinie en acte, mais il a besoin de prendre une ligne, dont il
puisse soustraire la quantité qui lui est nécessaire, et, c'est cela qu'il
appelle une ligne infinie".
2. L'infini ne va pas contre la raison formelle de la
grandeur prise en général, mais il va contre la raison formelle de n'importe
quelle espèce de grandeur, c'est-à-dire de la double ou la triple coudée, le
cercle, le triangle, etc. Or, il est impossible qu'une chose soit dans un genre
sans appartenir à aucune de ses espèces. Il n'est donc pas possible qu'il y ait
une grandeur infinie, puisque nulle espèce de grandeur n'est infinie.
3. L'infini quantitatif se rapporte à la matière, on l'a
dit plus haut. Or par la division on se rapproche de la matière, car les
parties d'un tout ont raison de matière; par addition au contraire on va vers
le tout, qui a raison de forme. C'est pourquoi on ne trouve pas l'infini en
additionnant grandeur à grandeur, alors qu'on le trouve en divisant la
grandeur.
4. Le mouvement et le temps ne sont jamais en acte dans
leur totalité, mais seulement de façon successive. Ils ont donc toujours de la
potentialité mêlée à leur acte. Mais la grandeur, elle, est toute en acte. Et
c'est pourquoi l'infini quantitatif qui est lié à la matière, est incompatible
avec la totalité d'une grandeur, non avec celle du temps ou du mouvement; car
être en puissance est le propre de la matière.
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Objections:
1. Il semble possible qu'il existe une multitude infinie
en acte, car il n'est pas impossible que ce qui est en puissance soit amené à
l'acte. Mais le nombre est multipliable à l'infini. Il n'est donc pas
impossible qu'il existe une multitude infinie en acte.
2. Dans toute espèce il peut exister un individu en
acte. Mais il y a une infinité d'espèces de la figure géométrique. Donc il est
possible qu'il existe en acte un nombre infini de formes.
3. Des choses qui ne sont pas opposées l'une à l'autre
ne se font pas obstacle mutuellement; or une multitude quelconque de choses
étant posée, on peut en poser beaucoup d'autres qui ne s'opposent pas aux
premières; il n'est donc pas impossible qu'on recommence, et cela jusqu'à
l'infini.
Cependant:
il
est dit au livre de la Sagesse (11, 20): "Tu as tout fait (Seigneur) avec
poids, nombre et mesure."
Conclusion:
Sur
ce sujet, deux opinions se sont fait jour. Certains, comme Avicenne et Algazel,
ont déclaré impossible qu'il y ait une multitude infinie par soi, mais non pas
une multitude infinie par accident. On dit qu'une multitude est infinie par soi
quand quelque chose requerrait pour exister qu'il y ait une multitude infinie.
Et c'est cela qui est impossible, car alors une chose serait, qui dépendrait
pour exister d'un nombre infini de préalables, de telle sorte qu'elle ne
pourrait jamais être produite, car on ne peut arriver au bout de l'infini.
On
parle d'une multitude infinie par accident quand l'infinité des préalables
n'est pas requise nécessairement pour la production de la chose, mais se trouve
de fait. On peut rendre manifeste cette différence dans le travail du forgeron,
qui requiert nécessairement plusieurs préalables: le savoir-faire dans sa tête,
l'activité de ses mains, son marteau. S'il fallait multiplier à l'infini ces
préalables, jamais l'ouvrage ne se ferait. Mais la multitude des marteaux
utilisés en fait, parce que l'un se brise et doit être remplacé par un autre, est
une multitude par accident; c'est par accident en effet qu'on emploie plusieurs
marteaux, et cela ne changerait rien à l'action, qu'on en utilise un ou deux, ou
plusieurs, voire une infinité si le travail se poursuivait pendant un temps
infini. De cette manière donc, nos auteurs ont jugé possible qu'il y ait une
multitude infinie en acte, si c'est par accident.
Mais
cela est impossible. En effet, une multitude doit appartenir à une espèce
donnée de multitude. Or les espèces de la multitude correspondent aux espèces
du nombre. Mais nulle espèce de nombre n'est infinie, car le nombre se définit
une multitude mesurée par l'unité. On doit donc dire que toute multitude
infinie en acte est impossible, par soi ou par accident.
De
même, toute multitude existant dans la nature est une multitude créée; or tout
ce qui est créé se trouve compris dans une certaine intention créatrice; car un
agent n'agit pas pour rien. Il est donc nécessaire que l'ensemble des choses
créées corresponde à un nombre déterminé. Il est donc impossible qu'une
multitude infinie existe en acte, même par accident.
Mais
il est possible qu'il y ait une multitude infinie en puissance. Car
l'augmentation de la multitude est consécutive à la division de la grandeur, de
sorte que plus on divise, plus on obtient d'éléments numériques. Donc, de même
que l'infini se trouve en puissance dans la division du continu, pour cette
raison que par la division on se rapproche de la matière, comme on vient de le
montrer: pour la même raison il y a de l'infini en puissance dans
l'accroissement de la multitude par addition.
Solutions:
1. Tout ce qui existe en puissance est amené à l'acte
conformément à son propre mode d'être. Un jour ne passe pas de la puissance à
l'acte de telle sorte qu'il se réalise tout à la fois, mais successivement. De
la même manière, un infini de multitude, là où il existe en puissance, ne se
réalise pas en acte de façon à exister simultanément tout entier; il se réalise
successivement, parce que, après avoir posé n'importe quelque multitude, on
peut en poser une autre, et ainsi sans terme.
2. Les espèces de la figure géométrique tirent leur
infinité de l'infinité numérique; car les espèces de figures sont le triangle, le
quadrilatère, et ainsi de suite. Aussi, de même que la multitude infinie des
nombres ne se réalise pas en acte de façon à exister toute ensemble, ainsi en
est-il de la multitude des figures.
3. Une certaine multitude étant posée, on peut en poser
une autre qui ne lui soit pas contraire, c'est vrai; mais poser un nombre
infini s'oppose à toute espèce de multitude. Il n'est donc pas possible qu'il
existe une multitude infinie en acte.
A l'être infini il semble convenir
d'être partout et en tout. Nous devons donc nous demander si vraiment cela
convient à Dieu.
1. Dieu est-il
en toutes choses? 2. Dieu est-il partout? 3. Dieu est-il partout par essence, par
puissance et par présence? 4. Etre partout est-il propre à Dieu?
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Objections:
1. Il semble que non. Car ce qui est au-dessus de tout
n'est pas en toutes choses. Mais Dieu est au-dessus de tout, selon le Psaume
(113, 4): "Le Seigneur est élevé au-dessus de toutes les nations." 2.
Ce qui est dans une chose est contenu par elle. Or, Dieu n'est pas contenu par
les choses, c'est lui plutôt qui les contient toutes. Donc Dieu n'est pas dans
les choses, ce sont les choses qui sont en lui. D'où ce mot de S. Augustin: "Toutes
choses sont en lui, plutôt que lui en quelque lieu." 3. L'action d'un
agent s'étend d'autant plus loin que son énergie est plus grande. Mais Dieu est
le plus puissant des agents. Donc son action peut s'étendre à ce qui est loin
de lui, et il n'est pas nécessaire partout.
4. Les démons sont des choses. Cependant Dieu n'est pas
dans les démons, car il n'y a pas "union entre la lumière et les ténèbres"
(2 Co 6, 14). Donc Dieu n'est pas en toutes choses.
Cependant:
là
où un être opère, là il est. Or Dieu opère dans tous les êtres, selon ce que
dit Isaïe (26, 12): "Toutes nos oeuvres, tu les accomplis pour nous."
Donc Dieu est en toutes choses.
Conclusion:
Dieu
est en toutes choses, non comme une partie de leur essence ni comme un accident,
mais comme l'agent qui est présent à ce en quoi il agit. Il est nécessaire, en
effet, que tout agent soit conjoint à ce en quoi il agit immédiatement, et
qu'il le touche par l'énergie qui émane de lui. Aussi dans la Physique
d'Aristote est-il prouvé que le moteur et le mobile doivent être simultanément.
Or, Dieu étant l'être par essence, il est nécessaire que l'être créé soit son
effet propre, comme brûler est l'effet propre du feu. Et cet effet, Dieu le
produit dans les choses non seulement quand les choses commencent d'être, mais
aussi longtemps qu'elles sont maintenues dans l'être, comme la lumière est
causée dans l'air par le soleil tant que l'air demeure lumineux. Aussi
longtemps donc qu'une chose possède l'être, il est nécessaire que Dieu lui soit
présent, et cela selon la manière dont elle possède l'être. Or, l'être est en
chaque chose ce qu'il y a de plus intime et qui pénètre au plus profond, puisque
à l'égard de tout ce qui est en elle il est actualisateur, nous l'avons montré.
Aussi faut-il que Dieu soit en toutes choses, à leur intime.
Solutions:
1. Dieu est au-dessus de toutes choses, par l'excellence
de sa nature; mais il est en toutes choses comme source créatrice de leur être
à toutes, ainsi que nous venons de le dire.
2. Si dans le domaine des êtres corporels, dire que l'un
est dans l'autre, c'est dire qu'il y est contenu, au contraire, les choses, les
êtres spirituels, eux, contiennent ce dans quoi ils sont: ainsi l'âme contient
le corps. C'est pourquoi Dieu est dans les choses comme contenant les choses.
Toutefois, par analogie avec le monde corporel, on dit que toutes choses sont
en Dieu en tant que Dieu les contient.
3. Quelle que soit la puissance d'un agent, son action
ne peut s'étendre à ce qui est distant de lui sans passer par des intermédiaires.
L'extrême puissance de Dieu, précisément, fait qu'il agit sans intermédiaire en
toutes choses, et ainsi rien n'est éloigné de lui comme si Dieu en était
absent. On dit pourtant que les choses sont loin de Dieu en raison d'une
dissimilitude de nature ou de grâce, comme lui-même est au-dessus de tout par
l'excellence de sa nature.
4. Quand on parle des démons, on pense et à leur nature,
oeuvre de Dieu, et à la difformité du péché, qui ne vient pas de lui. C'est
pourquoi l'on ne doit pas accorder sans réserve que Dieu soit dans les démons, mais
seulement selon qu'ils sont des étants. Au contraire, parlant des choses dont
le nom désigne une nature en elle-même, en dehors de toute difformité, on doit
affirmer purement et simplement que Dieu y existe.
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Objections:
1. Il ne semble pas. En effet, être partout signifie
être en tout lieu. Or, comment conviendrait-il à Dieu d'être en tout lieu, s'il
n'est dans aucun? "Les choses incorporelles, dit Boèce, ne sont pas dans
le lieu." Donc Dieu n'est pas partout.
2. Le temps est aux choses successives ce que l'espace
est aux choses permanentes. Mais un même moment indivisible d'action ou de
mouvement ne peut pas exister en divers temps; donc, dans le domaine des êtres
permanents, un être indivisible ne peut pas être en tous lieux. Or, l'être
divin n'est pas successif mais permanent; il ne peut donc pas être en plusieurs
lieux; il n'est donc point partout.
3. Ce qui est tout entier quelque part n'a rien de lui
hors de ce lieu. Or, si Dieu est en quelque lieu, il y est tout entier, n'ayant
pas de parties. Donc rien de lui n'est ailleurs. Donc Dieu n'est point partout.
Cependant:
il
est dit dans Jérémie (23, 24): "Je remplis le ciel et la terre."
Conclusion:
Le
lieu étant une réalité d'une certaine espèce, être dans un lieu peut s'entendre
de deux façons: soit communément, comme on dit d'une chose qu'elle est dans
d'autres à un titre quelconque: ainsi les accidents du lieu sont eux-mêmes dans
le lieu; ou de la façon qui est propre au lieu: c'est ainsi que les choses
localisées sont dans un lieu.
Quand
il s'agit de Dieu, c'est en ces deux sens que, d'une certaine manière, on
affirme qu'il existe en tout lieu, c'est-à-dire partout. D'abord, comme il est
en toutes choses selon qu'il donne à toutes et l'être, et la puissance d'agir, et
l'opération, c'est ainsi qu'il est en tout lieu, donnant au lieu lui-même et
son être comme tel, et son aptitude à localiser. En outre, les corps sont dans
un lieu en ce sens qu'ils le remplissent, et Dieu remplit tout lieu. Mais ce
n'est pas à la façon d'un corps; car un corps est dit remplir son lieu quand il
en exclut tout autre; au contraire, que Dieu soit dans un lieu, cela n'exclut
pas qu'il y ait en ce lieu d'autres êtres; bien plus, s'il remplit tout lieu
c'est en donnant l'être à toutes les réalités localisées qui ensemble remplissent
tous les lieux.
Solutions:
1. Les réalités incorporelles ne sont pas dans un lieu
par le contact de la quantité dimensive, comme les corps, mais par le contact
de l'énergie qui émane d'elles.
2. Il y a deux indivisibles: l'un est un terme du continu,
comme le point dans les choses permanentes, et l'instant dans les choses
successives. Et puisque dans les choses permanentes, le point a une position
déterminée, il ne peut être ni en plusieurs parties du lieu, ni en plusieurs
lieux. De même, l'indivisible d'action ou de mouvement, parce qu'il a un rang
déterminé dans la succession du mouvement ou de l'action, ne peut pas être en
diverses parties du temps. Mais il y a une autre sorte d'indivisible, qui
échappe à tout l'ordre du continu, et c'est de cette façon que les substances
incorporelles, comme Dieu, l'ange et l'âme, sont dites indivisibles. Or cet
indivisible ne s'applique pas au continu comme s'il en faisait partie, mais
comme y appliquant son action. Par conséquent, c'est selon que son action peut
s'étendre à un être ou à plusieurs, petit ou grand, qu'un tel indivisible sera
dans un ou plusieurs lieux, dans un lieu petit ou grand.
3. "Tout" se dit par rapport à des parties. Or
il y a deux sortes de parties: les parties de l'essence: ainsi la matière et la
forme, qui sont dites les parties du composé; le genre et la différence, parties
de l'espèce; les parties de la quantité, en lesquelles se divise une quantité
donnée. Qu'un tout selon la totalité de la quantité soit dans un lieu, il ne
peut pas être en même temps en dehors de ce lieu, car la quantité du localisé
est exactement mesurée par la quantité du lieu qu'il occupe; de sorte qu'il n'y
a pas totalité de la quantité s'il n'y a pas totalité du lieu. Mais la totalité
de l'essence n'est pas ainsi mesurée par la totalité du lieu. Il n'est donc pas
nécessaire que si un tout selon la totalité de l'essence est dans un lieu, il
ne soit d'aucune manière en dehors de ce lieu. C'est ce qui apparaît même dans
les formes accidentelles, qui sont accidentellement douées de quantité. Ainsi
la blancheur est tout entière en chaque partie de sa surface, si on l'entend de
la totalité de son essence, car on la trouve en chaque partie avec toute sa
perfection spécifique. Mais si la totalité dont on parle est celle de l'étendue
qui lui est accidentelle, alors la blancheur n'est pas tout entière en chaque
partie de la surface blanche. Or, dans les êtres incorporels, il n'y a pas de
totalité, aussi bien par soi que par accident, sinon celle de leur perfection
spécifique. Et ainsi, de même que l'âme est tout entière dans chaque partie du
corps, Dieu est tout entier dans tous les êtres et dans chacun.
Objections:
1. Il semble que ce soit mal énumérer les manières dont
Dieu existe dans les choses que de dire qu'il est en elles par l'essence, la
puissance et la présence. En effet, être par l'essence en quelque chose, c'est
être en cette chose essentiellement. Or, Dieu n'est pas ainsi dans les choses, car
il n'appartient à l'essence de rien. Donc on ne doit pas dire que Dieu est dans
les choses par l'essence, la présence et la puissance.
2. Etre présent à quelque chose, c'est ne pas lui faire
défaut; or, quand on dit que Dieu est par son essence en toutes choses, on
entend bien qu'il ne fait défaut à aucune. Donc pour Dieu exister dans les
choses par essence et par présence est identique, et cette division pèche par
surabondance......est dans l'homme, à savoir l'union hypostatique, dont il sera
traité en son lieu.
3. Dieu est le principe des choses par sa puissance;
mais aussi par sa science et sa volonté. Or, on ne dit pas que Dieu est présent
aux choses par sa volonté et sa science: donc pas davantage par sa puissance.
4. Si la grâce est une perfection ajoutée à la substance
des choses, il y en a beaucoup d'autres. Donc, si l'on dit que Dieu est présent
spécialement à certains êtres par la grâce, il semble que, selon chaque
perfection, on doive distinguer une manière spéciale dont Dieu est dans les
choses.
Cependant:
S.
Grégoire affirme: "Dieu est d'une manière générale en toutes choses par sa
présence, sa puissance et sa substance; pourtant, il est dit présent chez
certains d'une présence intime et familière par sa grâce."
Conclusion:
Il
y a deux manières dont on dit que Dieu est dans une chose: d'abord comme cause
efficiente, et de la sorte il est dans tout ce qu'il a créé; ensuite, comme
l'objet d'une opération est en celui qui opère, ce qui est propre aux
opérations de l'âme, où l'objet connu est dans le sujet connaissant, l'objet
désiré dans celui qui le désire. De cette seconde façon, Dieu est spécialement
dans la créature raisonnable, lorsqu'elle le connaît et l'aime, en acte ou par
habitus. Et parce que la créature raisonnable a cela par grâce, comme on le
verra plus tard, c'est de cette façon que Dieu est dit être dans les saints par
la grâce.
Mais
comment il est dans les autres créatures, il faut l'examiner par comparaison
avec ce qui se passe dans les choses humaines. Ainsi, on dit d'un roi qu'il est
dans tout son royaume, à savoir par sa puissance, bien qu'il ne soit pas
présent partout. Mais par sa présence quelqu'un est dit être dans toutes les
choses placées sous son regard, comme, dans une maison, tout ce qui s'y trouve
est présent à celui qui l'habite, bien qu'il ne soit pas substantiellement dans
toutes les parties de la maison. Enfin, selon la substance ou l'essence, quelqu'un
est dans le lieu où sa substance se trouve.
Or,
certains, les manichéens, ont prétendu qu'à la puissance divine sont soumises
toutes les créatures spirituelles et incorporelles, mais que les créatures
visibles et corporelles sont soumises au pouvoir du principe contraire. Contre
ceux-là il faut dire que Dieu est en toutes choses par sa puissance.
D'autres,
admettant que tout est soumis à la puissance divine, ne consentaient pourtant pas
à étendre la providence de Dieu jusqu'aux humbles réalités corporelles. Ce sont
eux qui parlent ainsi au livre de Job (22, 14 Vg): "Il circule au pourtour
des cieux et ne s'occupe pas de nos affaires." Contre ceux-là il était
nécessaire de dire que Dieu est en toutes choses par sa présence.
Enfin
d'autres encore, en accordant que tout relève de la Providence, ont prétendu
que tout n'a pas été créé par Dieu immédiatement, mais seulement les premières
créatures, lesquelles ont créé les autres. Contre ces derniers, il faut dire
que Dieu est en tout être par son essence.
Ainsi
donc, Dieu est en tout par sa puissance, parce que tout est soumis à son
pouvoir. Il est en tout par présence, parce que tout est à découvert et comme à
nu devant ses yeux. Il est en tout par essence, parce qu'il est présent à
toutes choses comme cause universelle de leur être, nous l'avons dit.
Solutions:
1. On dit que Dieu est présent en toutes choses par
essence: il ne s'agit pas de la leur, comme s'il était une partie de leur essence,
mais de la sienne, parce que sa substance est présente à tous les êtres comme
la cause de leur existence, nous l'avons dit.
2. Quelque chose peut être dit présent à quelqu'un en
tant qu'il tombe sous son regard, alors qu'il est éloigné quant à la substance,
on vient de le dire. C'est pourquoi il a fallu distinguer ces deux modes: par
essence et par présence.
3. Il est de la nature de la science et de la volonté
que ce qui est su soit dans celui qui sait, et ce qui est voulu dans celui qui
veut. Donc, selon la science et la volonté, les choses sont en Dieu plutôt que
Dieu n'est dans les choses. Au contraire, la puissance est par sa nature un
principe d'action sur un autre; aussi, en raison de sa puissance, tout agent
dit un rapport et une application de son énergie à quelque chose d'extérieur.
Et c'est de cette manière que l'on peut dire d'un agent qu'il est en un autre
par sa puissance.
4. En dehors de la grâce, nulle perfection surajoutée à
la substance ne fait que Dieu soit en quelqu'un comme objet connu et aimé; par
conséquent la grâce seule détermine une manière singulière dont Dieu est dans
les choses. Il y a cependant une autre manière singulière dont Dieu...
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Objections:
1. Il semble que non, car, d'après Aristote, l'universel
est partout et toujours; la matière première aussi est partout, puisqu'elle se
retrouve dans tous les corps Cependant ni l'un ni l'autre n'est Dieu, comme on
l'a prouvé. Donc être partout n'est pas le propre de Dieu.
2. Le nombre est dans les choses nombrées; or l'univers
entier a été constitué "avec nombre", selon la Sagesse (11, 20). Il y
a donc un certain nombre qui est dans tout l'univers, et ainsi qui est partout.
3. L'univers lui-même est dans son ensemble une sorte de
corps parfait, selon Aristote. Or, l'univers dans son ensemble est évidemment
partout, puisqu'il n'y a aucun lieu en dehors de lui.
4. S'il y avait un corps infini, aucun lieu n'existerait
en dehors de lui. Donc il serait partout.
5. L'âme, dit S. Augustin est tout entière dans tout le
corps et tout entière dans chaque partie. Si donc il n'y avait dans le monde
qu'un seul être animé, l'âme d'un tel être serait partout.
6. Comme dit encore S. Augustin: "Là où l'âme voit,
elle sent; là où elle sent, elle vit; là où elle vit, elle est." Or, l'âme
voit pour ainsi dire partout, car successivement elle peut embrasser même
l'ensemble du ciel. Donc l'âme est partout.
Cependant:
S.
Ambroise écrit: "Qui oserait dire que le Saint-Esprit est une créature, lui
qui est en tout, partout et toujours, ce qui est bien le propre de la Divinité?"
Conclusion:
Être
partout premièrement et par soi est le propre de Dieu. Je dis être partout
premièrement, ce qui est partout selon sa totalité. En effet, si quelque chose
était partout selon ses diverses parties existant en divers lieux, il ne serait
pas partout premièrement, car ce qui s'attribue à quelque chose en raison de
ses parties ne lui convient pas en premier. Par exemple, si l'on dit qu'un
homme est blanc quant aux dents, la blancheur ne convient pas premièrement à
l'homme lui-même, mais à ses dents. Celui dont je dis ensuite qu'il est par soi
partout, c'est celui à qui être partout ne convient pas par accident, c'est-à-dire
dans une certaine hypothèse: ainsi, un grain de mil serait partout, à supposer
qu'il n'existe aucun autre corps. Il convient donc par soi d'être partout à
celui qui est nécessairement partout en toute hypothèse.
Et
cela convient à Dieu et à lui seul, car si nombreux que soient les lieux que
l'on suppose, même une infinité en dehors de ceux qui existent, il est
nécessaire que Dieu soit en chacun, non selon une partie de lui-même, mais
selon tout lui-même.
Solutions:
1. L'universel et la matière première sont bien partout,
mais non selon le même être.
2. Le nombre étant un accident, n'est pas dans un lieu
par soi, mais par accident. Il n'est pas davantage tout entier dans chaque être
nombré, mais en partie. Ainsi on ne peut conclure qu'il est partout
premièrement et par soi.
3. L'univers en son entier est partout; mais non à titre
premier, parce qu'il n'est pas tout entier en chaque lieu, mais selon chacune
de ses parties. Ni par soi, puisque si l'on supposait d'autres lieux, il n'y
serait pas.
4. Un corps infini en étendue serait partout, et en
quelque sorte par lui-même; mais il y serait partie par partie.
5. S'il y avait un seul être animé, son âme serait
partout, premièrement, mais par accident.
6. Quand on dit que l'âme voit quelque part, cela peut
s'entendre de deux façons. Ou bien l'adverbe "quelque part" concerne
l'acte de voir considéré du côté de son objet; en ce sens il est vrai que si
l'âme voit le ciel, elle voit dans le ciel, et de la même manière elle sent
dans le ciel. Mais il ne s'ensuit pas qu'elle vive dans le ciel ou qu'elle y
soit; car vivre et être n'impliquent pas un acte par lequel l'agent passe en
quelque chose qui lui est extérieur. Ou bien on peut comprendre que l'adverbe
concerne l'acte de voir considéré comme émanant du sujet qui voit, et alors, en
vérité, l'âme est et vit là où elle sent et voit, selon cette manière de
parler. Il ne s'ensuit donc pas qu'elle soit partout.
1. Dieu est-il
absolument immuable? 2. Être immuable est-il propre à Dieu?
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Objections:
1. Il semble que non, car tout ce qui se meut soi-même
est en quelque manière mobile. Mais, selon S. Augustin a: "L'Esprit
créateur se meut lui-même; mais non pas dans le temps ni dans le lieu."
2. Le livre de la Sagesse (7, 24) dit de celle-ci: "Elle
est mobile plus que tout mouvement." Mais Dieu est la sagesse en personne.
Donc Dieu est mobile.
3. S'approcher et s'éloigner désignent un mouvement. Or
il est dit dans l'Ecriture (Jc 4, 8): "Approchez-vous de Dieu, et il
s'approchera de vous."
Cependant:
il
est dit dans Malachie (3, 6): "Je suis Dieu et je ne change pas."
Conclusion:
De
ce qui précède il ressort que Dieu est absolument immuable.
1. Nous avons montré qu'il y a un premier être, que nous
appelons Dieu, et que ce premier être doit être acte pur, excluant tout mélange
de potentialité, du fait que, absolument parlant, la puissance est postérieure
à l'acte. Or, tout ce qui change, d'une manière ou d'une autre, est de quelque
façon en puissance. Il est donc manifestement impossible que Dieu change de
quelque façon que ce soit.
2. Tout ce qui change demeure stable selon une partie de
lui-même, et selon une autre se modifie; par exemple ce qui passe du blanc au
noir demeure stable selon sa substance. Ainsi dans tout ce qui change on
observe quelque composition. Or on a démontré plus haut qu'en Dieu il n'y a
aucune composition, mais qu'il est absolument simple. Il est donc manifeste que
Dieu ne peut changer.
3. Tout ce qui est mû acquiert quelque chose par son
mouvement, et atteint à quelque chose à quoi auparavant il n'atteignait pas. Or
Dieu, étant infini et comprenant en lui la plénitude totale de la perfection de
tout l'être, ne peut rien acquérir ni s'étendre à quelque chose qu'auparavant
il n'atteignait pas. Donc, le mouvement ne lui convient d'aucune façon. De là
vient que certains philosophes anciens, comme forcés par la vérité, ont
attribué l'immutabilité au premier Principe.
Solutions:
1. S. Augustin emploie ici le langage de Platon.
Celui-ci disait du premier moteur qu'il se meut lui-même, car il appelait
mouvement toute espèce d'opérations; ainsi comprendre, vouloir, aimer sont
qualifiés de mouvements. Puisque Dieu se comprend et s'aime lui-même, ces
penseurs ont dit que Dieu se meut lui-même; mais non pas dans le sens où nous
parlons ici du mouvement et du changement, c'est-à-dire dans le sens où ils
affectent un être existant en puissance.
2. Il faut dire que la sagesse est appelée "mobile"
par métaphore, selon que sa ressemblance se répand jusqu'aux derniers éléments
des choses. En effet, rien ne peut exister qui ne procède de la sagesse divine,
en l'imitant d'une certaine manière, comme du premier principe efficient et formel;
c'est ainsi que l'oeuvre d'art procède de la conception de l'artiste. Cela
étant, pour exprimer que la ressemblance de la sagesse divine s'étend
graduellement des créatures supérieures qui en participent davantage, jusqu'aux
choses inférieures qui en participent moins, on dit que cette diffusion est une
sorte de mouvement progressif de la sagesse divine vers les choses, comme si
nous disions que le soleil s'avance jusque vers la terre, du fait que les
rayons de sa lumière y parviennent. C'est ainsi que Denys le comprend, quand il
dit que "toute dérivation par laquelle Dieu se manifeste vient à nous par
l'action du Père des lumières".
3. S'approcher et s'éloigner se disent de Dieu dans
l'Écriture par métaphore. On dit ainsi que le soleil entre dans la maison ou en
sort, selon que ses rayons y arrivent. De même dit-on de Dieu qu'il s'approche
ou qu'il s'éloigne de nous, selon que nous recevons l'influx de sa bonté ou que
nous nous y dérobons.
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Objections:
1. Il semble que non, car Aristote dit dans la
Métaphysique: "Il y a de la matière dans tout ce qui est mobile"; or
il y a des substances créées, comme les anges et les âmes, qui, aux yeux de
certains, sont dépourvues de matière. Donc l'immutabilité n'est pas propre à
Dieu.
2. Tout ce qui se meut, se meut en vue d'une fin; donc
ce qui a déjà obtenu sa fin ultime n'a pas à se mouvoir et ne se meut pas. Or
il y a des créatures, qui sont parvenues à leur fin ultime, tels tous les
bienheureux. Il y a donc des créatures immuables.
3. Tout ce qui est mobile est variable. Mais les formes
d'existence sont invariables. Il est dit en effet au Livre des Six Principes
que "la forme consiste en une simple et invariable essence". Donc
l'immutabilité n'est pas le propre de Dieu seul.
Cependant:
S.
Augustin écrit: "Dieu seul est immuable; les choses qu'il a faites, venant
du néant, sont mobiles."
Conclusion:
Dieu
seul est immuable au sens absolu, et toute créature est mobile en quelque
manière. Il faut savoir en effet qu'un être peut être dit mobile de deux façons:
soit par une potentialité qui est en lui; soit par une puissance qui est dans
un autre. Car si toutes les créatures, avant d'exister, étaient possibles, ce
n'était pas à l'égard d'une puissance créée, puisque rien de créé n'est éternel,
mais à l'égard de la seule puissance divine, en ce sens que Dieu pouvait les
amener à l'existence. Et de même que c'est en vertu de son seul vouloir qu'il
les fait être, de même c'est par son vouloir qu'il les conserve dans l'être: en
effet, Dieu ne les conserve pas dans l'être autrement qu'en leur donnant l'être
continûment, de sorte que s'il lui soustrayait son action, aussitôt, comme
l'observe S. Augustin, toutes les créatures seraient réduites à rien. Ainsi
donc, comme il était au pouvoir du créateur que les choses fussent, alors
qu'elles n'étaient pas encore en elles-mêmes, ainsi est-il au pouvoir du
Créateur, quand elles sont en elles-mêmes, qu'elles ne soient plus. Elles sont
donc toutes mobiles en raison de la puissance qui est en un autre, Dieu, puisque
par lui elles ont pu être produites à partir du néant à l'être, et elles
peuvent être, à partir de l'être, réduites au néant.
Si
l'on dit, maintenant, qu'une chose est mobile en raison d'une puissance qui est
en elle, ainsi encore, d'une certaine manière, toute créature est mobile. On
peut distinguer en effet dans la créature une double puissance, active et
passive. Or j'appelle puissance passive celle selon laquelle une réalité est en
puissance à sa perfection: soit celle qui consiste à être, soit celle que lui
procure l'obtention de sa fin. Donc si l'on pense à la mutabilité selon la
puissance à être, alors la mutabilité n'affecte pas toutes les créatures, mais
seulement celles en lesquelles la puissance à être qui s'y trouve contenue est
compatible avec leur non-être. Aussi dans les corps inférieurs y a-t-il
mutabilité et quant à l'être substantiel lui-même, parce que leur matière peut
être tout en étant privée de leur forme substantielle; et en outre il y a là
mutabilité quant à l'être accidentel, s'il s'agit d'un accident dont le sujet
tolère la privation: ainsi ce sujet, l'homme, peut n'être pas blanc; il peut
donc passer du blanc à une couleur différente. Au contraire, s'il s'agit d'un
accident résultant dans le sujet de ses principes essentiels, la privation de
cet accident n'est pas compatible avec l'existence du sujet, et il s'ensuit que
ce sujet ne peut pas varier quant à cet accident-là: par exemple, la neige ne
peut pas devenir noire.
Dans
les corps célestes, la matière n'est pas compatible avec la privation de forme;
car la forme actualise toute la potentialité de la matière; c'est pourquoi les
corps célestes ne sont pas soumis au changement quant à leur substance; mais
ils peuvent changer de lieu, parce que l'intégrité du sujet est compatible avec
la privation de tel ou tel lieu.
Enfin,
les substances incorporelles, parce qu'elles sont formes subsistantes, et que
néanmoins elles sont, à l'égard de leur être, dans la relation de la puissance
à l'acte, sont incompatibles avec une privation de cet acte; car l'être est
consécutif à la forme, et rien n'est dissous, sinon en perdant sa forme. Aussi,
dans la forme même, il n'y a pas de puissance au non-être, et c'est pourquoi
ces substances-là sont immuables et invariables quant à leur être, ainsi que
Denys l'affirme: "Les substances intellectuelles créées sont pures de
toute génération et de toute altération, parce qu'elles sont spirituelles et
immatérielles." Cependant, il demeure en elles une double mobilité.
D'abord, elles sont en puissance à leur fin et il y a ainsi en elles selon le
libre choix possibilité de passer du bien au mal, comme dit S. Jean Damascène.
Ensuite, elles varient à l'égard du lieu, selon que, douées d'un pouvoir fini, elles
peuvent appliquer ce pouvoir en tels lieux auxquels auparavant elles
n'atteignaient pas; cela ne peut être attribué à Dieu dont la puissance emplit
tout lieu, comme nous l'avons montré.
Ainsi
donc, en toute créature on trouve une puissance de changement: que ce soit
quant à l'être substantiel, comme dans les corps corruptibles; que ce soit
seulement quant au lieu, comme dans les corps célestes; que ce soit par rapport
à la fin ou par application de leur énergie à divers objets, comme chez les
anges. De plus, cette fois universellement, les créatures sont toutes mobiles
par rapport à la puissance du créateur, car il est en son pouvoir qu'elles
soient, ou qu'elles ne soient pas. D'où il suit que Dieu, n'étant, lui, mobile
d'aucune de ces manières, il lui est absolument propre d'être immuable.
Solutions:
1. Cette objection concerne les êtres qui changent quant
à leur être substantiel ou accidentel, comme c'est le cas du mouvement dont
s'occupent les philosophes.
2. Les anges, outre l'immutabilité quant à l'être, qui
est un effet de leur nature, jouissent de l'immutabilité du choix libre, grâce
à la puissance divine. Ils n'en demeurent pas moins changeants à l'égard du
lieu.
3. Les formes sont dites invariables en ce sens qu'elles
ne peuvent être elles-mêmes sujettes à variation; mais elles sont soumises au
changement en ce que le sujet change précisément par leur succession. Il est
donc évident qu'elles changent conformément à ce qu'elles sont; car elles ne
sont pas des étants en ce sens qu'elles seraient elles-mêmes sujets de l'être, mais
en ce sens que quelque chose est par elles.
Six questions: 1. Qu'est-ce que
l'éternité? 2. Dieu est-il éternel? 3. Est-il propre à Dieu d'être éternel? 4.
L'éternité diffère-t-elle du temps? 5. La différence entre l'aevum et le temps.
6. Y a-t-il un seul aevum, comme il y a un seul temps et une seule éternité?
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Objections:
1. Il semble qu'on ne puisse admettre la définition de
Boèce: "L'éternité est la possession toute à la fois et parfaite d'une vie
sans terme." En effet, "sans terme" est une expression négative.
Mais la négation n'entre dans la définition que de réalités déficientes, ce qui
ne convient pas à l'éternité. On ne doit donc pas introduire "sans terme"
dans la définition de l'éternité.
2. L'éternité signifie une certaine durée. Mais la durée
regarde l'être plutôt que la vie. Donc on ne devait pas parler de "vie",
mais d'"être" dans la définition de l'éternité.
3. On appelle "tout" ce qui a des parties. Or,
cela ne convient pas à l'éternité, puisqu'elle est simple. Il ne convient donc
pas de la dire "toute".
4. Plusieurs jours ou plusieurs siècles ne peuvent être
simultanés. Pourtant on parle de plusieurs jours et de plusieurs siècles dans
l'éternité. Ainsi Michée (5, 1): "Ses origines remontent aux jours
d'éternité", et la lettre aux Romains (16, 25): "... Révélation d'un
mystère enveloppé de silence aux siècles éternels." Donc l'éternité n'est
pas "toute à la fois".
5. Le "tout" et le "parfait" sont
synonymes. Ajouter "parfaite" à "toute" était donc
superflu.
6. La "possession" ne concerne pas la durée.
Or, l'éternité est une durée. Elle n'est donc pas une possession.
Conclusion:
Nous
ne pouvons nous élever à la connaissance des choses simples que par le moyen
des choses composées; ainsi nous ne pouvons nous faire une idée de l'éternité
qu'à partir du temps. Or, le temps n'est autre chose que "le nombre du mouvement
selon l'ordre de l'avant et de l'après". En effet, étant donné que dans
tout mouvement il y a une succession, une partie après l'autre, quand nous
nombrons l'avant et l'après dans le mouvement, nous percevons le temps, qui
n'est rien d'autre que la numération de l'avant et de l'après du mouvement.
Mais, en ce qui est sans mouvement, et qui est toujours de la même manière, on
ne peut pas distinguer un avant et un après. Donc, comme la raison de temps
consiste dans la numération de l'avant et de l'après dans le mouvement, ainsi
appréhender l'uniformité en ce qui est complètement étranger au mouvement, c'est
saisir la raison d'éternité.
En
outre, on dit mesurées par le temps les choses qui ont un commencement et une
fin dans le temps, ainsi qu'il est dit dans la Physique d'Aristote. Et la
raison en est qu'à tout ce qui se meut on peut assigner un certain commencement
et un certain terme. Mais ce qui est absolument immuable n'a pas de succession
et ne peut avoir davantage de commencement ni de fin.
Ainsi
donc, l'éternité se fait reconnaître à ces deux caractères: Tout d'abord, ce
qui est dans l'éternité est sans terme, c'est-à-dire sans commencement et sans
fin, "terme" se rapportant à l'un et à l'autre. En second lieu, l'éternité
elle-même ne comporte pas de succession, existant toute à la fois.
Solutions:
1. Nous avons coutume de définir négativement les choses
simples, comme on dit du point: c'est ce qui n'a pas de parties. Ce n'est pas
que la négation appartienne à l'essence de ces choses; c'est parce que notre
esprit, qui appréhende d'abord le composé, ne vient à la connaissance des
choses simples qu'en écartant d'eux la composition.
2. Ce qui est vraiment éternel n'est pas seulement étant,
il est aussi vivant; et, le "vivre" s'étend d'une certaine manière à
l'opération, ce qui n'est pas vrai de l'être. Or, le progrès de la durée semble
concerner l'opération plus que l'être; et c'est pourquoi le temps se définit:
le nombre du mouvement.
3. L'éternité est dite "toute à la fois", non
parce qu'elle a des parties, mais parce que rien ne lui manque.
4. De même que Dieu, alors qu'il est incorporel, reçoit
métaphoriquement dans l'Écriture des noms de réalités corporelles, ainsi
l'éternité existant "toute à la fois" reçoit des noms qui désignent
la succession temporelle.
5. Dans le temps, il y a deux choses à considérer: le
temps lui-même, qui est successif; et l'instant, essentiellement imparfait.
C'est pourquoi la définition de l'éternité dit qu'elle est "toute à la
fois" pour exclure le temps, et "parfaite" pour exclure
l'instant.
6. Ce qui est possédé, on le tient fermement et
tranquillement. C'est donc pour signifier l'immutabilité et l'indéfectibilité
de l'éternité qu'on a choisi le terme "possession".
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Objections:
1. Il semble que non, car rien qui soit fait ne peut
être dit de Dieu. Or, l'éternité est quelque chose de fait, si l'on en croit
ces paroles de Boèce: "L'instant qui court fait le temps; l'instant qui
demeure fait l'éternité." De son côté S. Augustin dit: "Dieu est
l'auteur de l'éternité."
2. Ce qui est avant l'éternité et ce qui est après elle
n'est pas à la mesure de l'éternité. Or, selon le Livre des Causes, "Dieu
est avant l'éternité"; et selon l'Exode (15, 18 Vg), il est aussi après
l'éternité, puisqu'il est dit: "Le Seigneur régnera éternellement et
au-delà."
3. L'éternité est une certaine mesure, une mesure de
durée. Mais il ne convient pas à Dieu d'être mesuré. Il ne lui convient donc
pas d'être éternel.
4. Dans l'éternité il n'y a ni présent, ni passé, ni
futur, puisqu'elle est "toute à la fois" comme on l'a dit. Mais l'Écriture
emploie, pour parler de Dieu, des verbes au présent, au passé et au futur. Donc
Dieu n'est pas éternel.
Cependant:
on
dit dans le Symbole de S. Athanase: "Éternel est le Père, éternel est le
Fils, éternel est le Saint-Esprit."
Conclusion:
Selon
sa raison formelle, l'éternité est consécutive à l'immutabilité, comme le temps
est consécutif au mouvement, ainsi que nous venons de le voir. Aussi, puisque
Dieu est absolument immuable, il lui appartient absolument aussi d'être
éternel. Et non seulement il est éternel, mais il est son éternité, alors que
nulle autre chose n'est sa propre durée, n'étant pas son être. Dieu, au
contraire, est son être parfaitement simple, et c'est pourquoi, de même qu'il
est sa propre essence, il est aussi son éternité.
Solutions:
1. Quand on dit que le présent immobile fait l'éternité,
c'est selon notre façon de concevoir. De même que la perception du temps en
concevant que le présent s'écoule, est causée en nous par la perception de
l'écoulement de l'instant, ainsi l'idée de l'éternité est causée en nous
lorsque nous concevons un instant immobile. Quant à ce que dit S. Augustin, que
"Dieu est l'auteur de l'éternité", il faut l'entendre d'une éternité
participée; car Dieu communique son éternité à certains êtres, comme il leur
communique son immutabilité.
2. Cela résout la deuxième objection. Car s'il est dit
que Dieu est avant l'éternité, cela s'entend de l'éternité telle qu'elle est
communiquée aux substances immatérielles. Aussi est-il écrit au même livre que "l'intelligence
est égalée à l'éternité" 1. Quant au texte de l'Exode: "Dieu régnera
pour l'éternité et au-delà", il faut savoir que "éternité" est
pris ici pour "un siècle", comme le porte une autre version. Ainsi
donc Dieu règne au-delà de l'éternité, parce qu'il dure au-delà de tout siècle,
c'est-à-dire au-delà de toute durée déterminée, car les siècles ne sont qu'une
période, selon Aristote.
Ou
bien, on dit que Dieu règne au-delà de l'éternité parce que, même si quelque
chose existait toujours (par exemple le mouvement du ciel pour certains
philosophes), Dieu régnerait encore au-delà, en tant que son règne est tout
entier simultané.
3. L'éternité n'est pas autre chose que Dieu lui-même.
Quand on dit qu'il est éternel, on n'entend donc pas qu'il soit mesuré de quelque
manière; mais la notion de mesure est introduite ici à cause de notre façon de
concevoir.
4. On applique à Dieu des verbes de divers temps selon
que son éternité inclut tous les temps, mais non parce qu'il changerait selon
le présent, le passé et le futur.
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Objections:
1. Il semble que l'éternité ne soit pas réservée à Dieu
seul, car on lit dans Daniel (12, 3 Vg): "Ceux qui enseignent la justice à
la multitude resplendiront comme les étoiles dans des éternités perpétuelles."
Il n'y aurait pas plusieurs éternités si Dieu seul était éternel.
2. Il est dit dans S. Matthieu (25, 41): "Allez, maudits,
au feu éternel." Donc Dieu n'est pas le seul éternel.
3. Tout ce qui est nécessaire est éternel; or il y a
beaucoup de choses nécessaires: par exemple les principes de la démonstration
et toutes les propositions démonstratives.
Cependant:
S.
Augustin écrit: "Il n'y a que Dieu qui n'ait pas de commencement"; or
ce qui a un commencement n'est pas éternel.
Conclusion:
Il
faut dire que l'éternité, entendue en son sens propre et véritable, se trouve
en Dieu seul. Car l'éternité est une conséquence de l'immutabilité, comme il
est évident d'après ce qui précède. Or, Dieu seul est absolument immuable, ainsi
qu'on l'a montré, Toutefois, dans la mesure où ils reçoivent de lui
l'immutabilité, certains êtres participent à ce titre de son éternité.
Certains
tiennent donc de Dieu l'immutabilité en ce qu'ils ne cessent jamais d'être, et
c'est en ce sens qu'il est dit de la terre dans l'Ecclésiaste (1, 4 Vg): "Éternellement
elle demeure." Également certaines choses, dans l'Écriture, sont dites
éternelles en raison de leur durée, bien qu'elles soient corruptibles: c'est
ainsi que dans le Psaume (75, 5 Vg) il est question "de montagnes
éternelles". Et dans le Deutéronome (33, 15 Vg), on parle même des "fruits
des collines éternelles". D'autres êtres participent plus largement à
l'éternité de Dieu, étant exempts de toute mutabilité selon l'être et, en outre,
selon l'opération, comme les anges et les bienheureux qui jouissent du Verbe.
Car, à l'égard de cette vision du Verbe, il n'y a pas chez les saints de
pensées successives, ainsi que l'explique S. Augustin. Aussi, ceux qui voient
Dieu sont-ils dits, dans l'Évangile, posséder la vie éternelle, d'après ces
paroles en S. Jean (17, 3): "La vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent,
toi, le seul Dieu véritable."
Solutions:
1. Quand on parle de plusieurs éternités, c'est par
allusion à tous ceux qui participent de l'éternité par la contemplation de
Dieu.
2. Le feu de l'enfer est dit éternel uniquement parce qu'il
n'a pas de fin. Il y a cependant, chez les damnés, des changements consécutifs
à leurs peines elles-mêmes, selon ces paroles de Job (24, 19 Vg): "Ils
passeront de l'eau des neiges à une chaleur intolérable." D'où l'on voit
que dans l'enfer il n'y a pas de vraie éternité, mais plutôt une durée
temporelle; et c'est ce qu'exprime le Psaume (81, 16 Vg) en ces termes: "Leur
temps s'étendra dans les siècles."
3. Le nécessaire n'est qu'un mode de la vérité; or, le
vrai, selon le Philosophe, est "dans l'intelligence". Donc, le vrai
et le nécessaire, s'ils sont éternels, le sont comme existant dans une
intelligence éternelle, qui est uniquement l'intelligence divine. Il ne
s'ensuit donc pas qu'il y ait, en dehors de Dieu, quelque chose d'éternel.
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Objections:
1. Il semble que l'éternité ne soit pas autre chose que
le temps. Car il est impossible à deux mesures de durée de coexister, à moins
que l'une soit une partie de l'autre; ainsi deux jours, deux heures, n'existent
pas simultanément; mais le jour et l'heure sont simultanés parce que l'heure
est une partie du jour. Or, l'éternité et le temps sont simultanés, et l'un et
l'autre comportent, chacun à sa manière, ce caractère d'être une mesure de
durée. Comme ce n'est pas l'éternité qui fait partie du temps, car elle le
déborde et l'inclut, il semble donc que le temps soit une partie de l'éternité,
et non autre chose qu'elle.
2. Le Philosophe assure que l'instant temporel demeure
le même dans tout le cours du temps. Mais la raison même d'éternité semble
consister en cela qu'elle soit une même chose demeurant sans être divisée à
travers tout le cours du temps. Donc l'éternité est l'instant temporel qui
demeure. Mais l'instant du temps n'est pas autre chose substantiellement que le
temps. Donc l'éternité n'est pas autre chose, substantiellement, que le temps.
3. De même que la mesure temporelle du mouvement premier
mesure tous les mouvements de la nature, selon la Physique d'Aristote: ainsi
semble-t-il que la mesure de durée du premier être soit la mesure de tous les
êtres. Or l'éternité est la mesure du premier être, qui est l'être divin. Donc
l'éternité est la mesure de tout être. Cependant, l'être des choses
corruptibles est mesuré par le temps. Donc le temps est l'éternité même, ou
quelque chose de l'éternité.
Cependant:
l'éternité
est "toute à la fois", alors que dans le temps il y a un avant et un
après. Donc le temps et l'éternité ne sont pas identiques.
Conclusion:
Il
est manifeste que le temps et l'éternité ne sont pas une même chose. Mais
certains ont assigné pour cause à cette différence que l'éternité n'a ni
commencement ni fin, alors que le temps a un commencement et une fin. Or cette
différence est accidentelle et non essentielle. Car, à supposer que le temps
ait toujours été et qu'il doive être toujours, selon le sentiment de ceux qui
prêtent au ciel un mouvement sempiternel, il n'en resterait pas moins cette
différence entre le temps et l'éternité, comme dit Boèce que l'éternité est
toute à la fois, ce qui ne convient pas au temps, parce que l'éternité est la
mesure de l'être permanent, et le temps la mesure du mouvement.
Toutefois,
si la différence relevée par ces philosophes est référée non plus aux mesures
de durée entre elles, mais à ce qu'elles mesurent, elle fournit un autre
argument. En effet, cela seulement est mesuré par le temps qui a son
commencement et sa fin dans le temps, comme il est dit dans la Physique
d'Aristote. Si le mouvement du ciel durait toujours, le temps ne le mesurerait
pas selon sa durée totale, puisque l'infini n'a pas de mesure, mais il en
mesurerait chacun des cycles, lesquels ont tous un commencement et une fin dans
le temps.
Cependant,
des mesures elles-mêmes on peut encore tirer un autre argument, si l'on
considère le commencement et la fin comme potentiels. En effet, à supposer que
le temps dure toujours, on n'en pourrait pas moins, en en découpant des parties,
marquer dans le temps un commencement et une fin, comme lorsque nous disons: le
commencement et la fin du jour, ou de l'année. Or, cela ne peut se faire pour
l'éternité.
Mais
ces différences sont des conséquences de la différence essentielle et
fondamentale, à savoir que l'éternité est "toute à la fois", et non
pas le temps.
Solutions:
1. Cet argument serait recevable si le temps et
l'éternité étaient des mesures homogènes, ce qui manifestement n'est pas, si
l'on considère ce que mesurent le temps et l'éternité.
2. L'instant du temps demeure le même réellement dans
tout le cours du temps, mais il change notionnellement. Car, l'instant du temps
est au mobile ce que le temps est au mouvement. Or le mobile demeure réellement
le même dans tout le cours du temps, mais il change notionnellement, étant ici,
puis là, et c'est cette succession qui est le mouvement. De la même manière, le
flux de l'instant, selon qu'il change notionnellement, c'est le temps. Or, l'éternité
demeure la même et réellement, et notionnellement. Aussi l'éternité n'est-elle
pas l'instant du temps.
3. De même que l'éternité est la mesure propre de l'être
même, ainsi le temps est-il la mesure propre du mouvement. Donc, selon qu'un
être s'écarte de l'immobilité propre à l'être et se trouve soumis au changement,
il s'écarte de l'éternité et il est soumis au temps. Donc l'être des choses
corruptibles, étant changeant, n'est pas mesuré par l'éternité, mais par le
temps. En effet, le temps mesure non seulement ce qui change actuellement, mais
ce qui est soumis au changement. Aussi ne mesure-t-il pas seulement le
mouvement, mais aussi le repos, qui affecte ce qui, fait pour se mouvoir, ne se
meut pas actuellement.
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Objections:
1. Il semble que l'aevum ne soit pas différent du temps;
car d'après S. Augustin: "Dieu meut la créature spirituelle dans le temps".
Or, on appelle aevum la mesure des substances spirituelles. Donc le temps ne
diffère pas de l'aevum.
2. Ce qui définit le temps, c'est qu'il ait un avant et
un après; ce qui définit l'éternité, c'est qu'elle soit toute à la fois, comme
on l'a vu. Mais l'aevum n'est pas l'éternité, puisque l'Ecclésiastique (1, 1)
dit que la Sagesse éternelle est "avant l'aevum". Donc l'aevum n'est
pas simultané, mais il a un avant et un après, comme le temps, avec lequel il
ne fait donc qu'une seule chose.
3. Si dans l'aevum il n'y a pas d'avant et d'après, il
s'ensuit que, pour les créatures mesurées par l'aevum, il n'y a pas de
différence entre être, avoir été, devoir être. Comme il est impossible que ces
créatures n'aient pas été, il serait impossible également qu'elles ne soient
pas dans le futur, ce qui est faux, puisque Dieu peut les réduire à néant.
4. Puisque les étants mesurés par l'aevum ont une durée
infinie devant eux, à partir de leur venue à l'être, si l'aevum est tout à la
fois, il s'ensuit que quelque chose de créé est infini en acte, ce qui est
impossible. L'aevum ne diffère donc pas du temps.
Cependant:
Boèce
dit: "C'est toi (Seigneur) qui fais partir le temps de l'aevum."
Conclusion:
L'aevum
diffère du temps et de l'éternité, comme tenant le milieu entre eux. Et
quelques-uns leur assignent cette différence: l'éternité n'a ni commencement ni
fin; l'aevum a un commencement et n'a pas de fin; le temps a un commencement et
une fin. Mais, on l'a déjà dit, cette différence est accidentelle; car, alors
même que les étants mesurés par l'aevum auraient toujours été et devraient être
toujours, comme quelques-uns le supposent, et quand même ils périraient un jour,
ce qui est au pouvoir de Dieu, même en ce cas, l'aevum se distinguerait de
l'éternité et du temps.
D'autres
assignent la différence suivante: l'éternité n'a ni avant ni après; le temps a
un avant et un après, comportant commencement et vieillissement; l'aevum a un
avant et un après, mais sans commencement ni vieillissement. Mais cette
position est contradictoire. La contradiction est manifeste si commencement et
vieillissement sont référés à la durée elle-même; car l'avant et l'après ne
pouvant être simultanés, si l'aevum a un avant et un après, il est inévitable
que l'un se retirant, l'autre arrive comme quelque chose de nouveau, et ainsi
il y aura commencement dans l'aevum aussi bien que dans le temps. Si ces termes
se réfèrent non aux mesures, mais aux choses mesurées, la conclusion est encore
inadmissible. Car si la chose temporelle est vieillie par le temps, c'est parce
qu'elle a un être soumis au changement, et c'est la mutabilité du mesuré qui
introduit dans la mesure l'avant et l'après, comme on le voit dans la Physique
d'Aristote. Si le sujet de l'aevum n'est susceptible ni de vieillir ni de
commencer, ce sera donc parce que son être est immuable. Donc sa mesure de
durée n'aura ni avant ni après.
Voici
donc ce qu'il faut dire. L'éternité étant la mesure de l'être permanent, ce par
quoi une chose s'écarte de la permanence dans l'être, est ce par quoi elle
s'éloigne de l'éternité. Or, il est des créatures qui s'écartent de la
permanence d'être en ce que leur être est sujet à changement ou même consiste
en un changement, et ces créatures-là sont mesurées par le temps; c'est le cas
de tout mouvement, et c'est le cas de l'être même des choses corruptibles.
D'autres créatures s'éloignent moins de la permanence de l'être, car leur être
ne consiste pas en un changement et n'est pas sujet à changement; toutefois, à
leur être immuable est conjoint un changement soit actuel, soit potentiel.
C'est ce qu'on voit dans les corps célestes, dont l'être substantiel est
immuable, mais qui concilient cette immutabilité avec le changement local. De
même, les anges ont un être immuable et à la fois sont mobiles selon l'élection,
du moins du fait de leur nature, et aussi variables dans leurs pensées, leurs
affections et les rapports qu'ils entretiennent, à leur manière, avec
différents lieux. C'est pourquoi ces étants sont mesurés par l'aevum, intermédiaire
entre l'éternité et le temps. Quant à l'être dont l'éternité est la mesure, il
n'est ni variable en lui-même, ni associé à aucune espèce de variation. Ainsi
donc, le temps comporte l'avant et l'après; l'aevum n'a pas d'avant et d'après,
mais l'avant et l'après peuvent l'accompagner; enfin l'éternité n'a pas l'avant
et l'après et ne les admet en aucune manière.
Solutions:
1. Les créatures spirituelles, si on envisage leurs affections
et leurs pensées qui sont soumises à la succession, ont pour mesure le temps.
Aussi, en ce même endroit, S. Augustin explique-t-il que "être mû dans le
temps" c'est être mû par ses affections. Quant à l'être naturel des
créatures spirituelles, il est mesuré par l'aevum. S'il s'agit de leur vision
glorieuse, elles participent à l'éternité.
2. L'aevum est tout à la fois, mais il ne se confond pas
pour cela avec l'éternité, parce qu'il est compatible avec l'avant et l'après.
3. Dans l'être même de l'ange, considéré en lui-même, il
n'y a pas de différence entre l'avant et l'après, mais uniquement quant aux
changements qui s'y adjoignent. Seulement, quand nous disons: l'ange est, a été,
ou sera, une différence existe dans notre esprit, qui ne peut saisir l'être
angélique que par comparaison avec les divers éléments du temps. Dès lors ce
même esprit, quand il dit: l'ange est, ou l'ange a été, entend quelque chose
d'incompatible avec l'affirmation contraire, même au regard de la
toute-puissance divine. Mais quand il dit: l'ange sera, il n'entend pas encore
un fait réel. Aussi, puisque l'être ou le non-être de l'ange dépend de la
puissance divine, Dieu peut faire, absolument parlant, que l'être de l'ange ne
soit pas à l'avenir; mais il ne peut pas faire que cet être ne soit pas quand
il est, ni qu'il n'ait pas été après qu'il fut.
4. L'aevum est infini en ce sens qu'il n'est pas épuisé
par le temps. Or, qu'un être créé soit infini parce qu'il n'est pas limité par
un autre être, cela n'est pas contradictoire.
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Objections:
1. Il semble qu'il n'y ait pas qu'un seul aevum. On lit
en effet dans le 3° livre apocryphe d'Esdras (4, 40): "La majesté et la
puissance des aevum est chez toi, Seigneur."
2. Pour des genres divers, il y a diverses mesures. Mais
certains êtres soumis à l'aevum appartiennent au genre des corps: les corps
célestes; d'autres sont des substances spirituelles: les anges. Il n'y a donc
pas qu'un seul aevum.
3. "Aevum" est un nom de durée: donc tout ce
qui a un seul aevum a aussi une seule durée. Or, cela ne peut pas se dire de
tous les êtres soumis à l'aevum; car il en est parmi eux qui viennent à l'être
après d'autres comme c'est évident surtout en ce qui concerne les âmes
humaines.
4. Des êtres indépendants les uns des autres ne semblent
pas avoir une même mesure de durée. En effet, si toutes les choses temporelles
nous paraissent sujettes d'un même temps, c'est parce qu'il y a un premier
mouvement qui est d'une certaine manière cause de tous les autres, et auquel
s'applique d'abord la mesure du temps. Mais les êtres soumis à l'aevum ne
dépendent pas les uns des autres; par exemple un ange n'est pas la cause d'un
autre ange. Ils n'ont donc pas un aevum commun.
Cependant:
l'aevum
est plus simple que le temps, il est plus proche de l'éternité; or, le temps
est un. Donc, à plus forte raison, l'aevum.
Conclusion:
Il
y a deux opinions à ce sujet. Pour certains, l'aevum est un; pour d'autres, il
est multiple. Pour découvrir où se trouve le plus de vérité, il faut considérer
la cause de l'unité du temps; car nous parvenons à connaître les réalités
spirituelles par le moyen des corporelles.
Certains
disent qu'il y a un seul temps pour toutes les choses temporelles, pour cette
raison qu'il y a un seul nombre pour toutes les choses nombrées, puisque, d'après
Aristote, le temps est le nombre du mouvement. Mais cela ne suffit pas; car si
le temps est un nombre, ce n'est pas comme abstrait, hors de ce qui est nombré,
mais comme immanent dans ce qu'il nombre; sans cela le temps ne serait pas continu:
dix aunes de drap ne tirent pas leur continuité du nombre dix, mais du drap
ainsi nombré. Or, le nombre concret, immanent aux choses, n'est pas le même
pour tous, il se diversifie avec les choses.
C'est
pourquoi d'autres assignent, comme cause de l'unité du temps, l'unité de
l'éternité, principe de toute durée. Aussi, toutes les durées sont une durée
unique si l'on considère leur principe; et elles sont multiples si l'on
considère la diversité des choses qui tiennent leur durée de l'influx du
premier principe. Enfin, d'autres assignent, comme cause de l'unité du temps, la
matière première, premier sujet du mouvement dont le temps est la mesure. Mais,
semble-t-il, aucune de ces deux réponses n'est satisfaisante. Car les choses
qui sont unes par leur principe ou par leur sujet, surtout quand il s'agit d'un
principe et d'un sujet lointains, ne sont pas une seule chose purement et
simplement, mais seulement à certains égards.
La
vraie raison de l'unité du temps, c'est l'unité du mouvement premier, mouvement
qui, étant le plus simple de tous, mesure tous les autres, comme il est dit
dans la Métaphysique d'Aristote. Ainsi donc, le temps, comparé à ce mouvement
premier, n'est pas à son égard dans l'unique relation de mesure à chose mesurée,
mais aussi d'accident à sujet, et c'est ainsi qu'il en reçoit l'unité. Au
contraire, avec les autres mouvements, le temps n'entretient que la relation de
mesure à chose mesurée. Aussi ne se multiplie-t-il pas avec ces mouvements, car
une mesure unique, dès lors qu'elle est séparée, suffit à un nombre indéfini
d'objets.
Ceci
posé, il faut savoir encore qu'au sujet des substances spirituelles, on a
formulé deux opinions. D'aucuns ont pensé avec Origène que toutes ces
substances procédaient de Dieu dans une quasi-égalité, ou tout au moins que
c'était le cas de beaucoup d'entre elles, comme quelques-uns l'ont affirmé.
D'autres ont dit qu'elles procédaient de Dieu par degrés et dans un certain
ordre. Telle semble être l'opinion de Denys, puisqu'il dit qu'entre les
substances spirituelles, il en est de premières, d'intermédiaires et d'ultimes,
fût-ce dans une même hiérarchie angélique. Selon la première de ces opinions, on
devrait forcément supposer plusieurs aevum puisque plusieurs êtres soumis à
l'aevum seraient premiers et égaux. D'après la seconde, il faut dire que
l'aevum est unique: car tout être ayant pour mesure ce qu'il y a de plus simple
et de premier dans son ordre, ainsi que le dit Aristote, l'être de toutes les
substances soumises à l'aevum doit avoir pour mesure l'être de la première
d'entre elles, qui est d'autant plus simple qu'elle précède les autres. Cette
seconde opinion étant la mieux fondée, comme on le montrera plus loin, nous
admettons quant à présent qu'il n'y a qu'un seul aevum.
Solutions:
1. On ne saurait opposer à cette solution le langage de
l'Écriture; car le mot aevum y est pris souvent comme synonyme de siècle,
mot qui désigne une phase de la durée d'une chose. Dès lors, il y a pluralité
d'aevum comme il y a pluralité de siècles.
2. Bien que les corps célestes et les créatures
spirituelles diffèrent génériquement en nature, ils ont ceci de commun qu'ils
ont un être immuable, et c'est pour cela qu'ils sont mesurés par l'aevum.
3. Les choses temporelles ne naissent pas toutes en même
temps, et cependant leur temps est unique, à cause du mouvement premier dont le
temps est la mesure. De même toutes les choses soumises à l'aevum bien qu'elles
ne viennent pas à l'être toutes à la fois, sont mesurées par un seul aevum, en
raison de la première d'entre elles.
4. Pour que plusieurs objets soient mesurés par l'un
d'entre eux, il n'est pas nécessaire que celui-là soit cause de tous les autres,
il suffit qu'il soit le plus simple.
1. Est-ce que "un"
ajoute quelque chose à "étant"? 2. Y a-t-il opposition entre l'un et
le multiple? 3. Dieu est-il un? 4. Dieu est-il le plus un de tous les étants?
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Objections:
1. Il semble que "un" ajoute quelque chose à "étant",
car tout ce qui se range dans un genre déterminé fait addition à "étant",
dont la notion est commune à tous les genres. Or, l'un appartient à un genre
déterminé, puisqu'il est principe du nombre, qui lui-même est une espèce de la
quantité.
2. Ce qui divise une perfection commune ne peut le faire
qu'en y ajoutant. Or, étant est divisé par l'un et le multiple. Donc l'un
ajoute quelque chose à l'être.
3. Si l'"un" n'ajoutait rien à "étant",
on dirait la même chose en disant d'un sujet qu'il est ou qu'il est un. Mais
dire d'un étant qu'il est, c'est une tautologie. Dire qu'il est un serait donc
une tautologie, ce qui est faux. Il faut donc que "un" ajoute à "étant".
Cependant:
Denys
écrit: "Il n'est rien, parmi les choses qui existent, qui ne participe à
l'un." Cela ne serait pas, si "un" ajoutait à "étant"
car cela en restreindrait la notion. Donc on n'obtient pas le "un" en
ajoutant à "étant".
Conclusion:
Ce
n'est pas quelque chose que "un" ajoute à "étant", c'est
seulement la négation de la division: en effet, "un" ne signifie rien
d'autre que l'étant indivis. Il en ressort que étant et un sont convertibles.
En effet, tout être est simple, ou composé. Ce qui est simple est indivis à la
fois en acte et en puissance. Tandis que ce qui est composé n'a pas l'être tant
que ses parties sont divisées, mais seulement lorsqu'elles constituent et
forment le composé lui-même. Il est donc manifeste que l'être de n'importe
quelle chose repose sur l'indivision de cette chose. Et de là vient que toute
chose, comme elle conserve son être, conserve aussi son unité.
Solutions:
1. Certains, pensant que l'un qui est convertible avec
l'étant est identique à l'un principe du nombre, se sont divisés à partir de là
en positions contraires. Pythagore et Platon se rendant compte que l'un
convertible avec l'étant n'ajoute à l'étant rien de positif, mais signifie la
substance même de l'étant en tant qu'elle est indivise ont estimé qu'il en va
de même pour l'un qui est le principe du nombre. Et parce que le nombre est
composé d'unités, ils ont cru que les nombres étaient les substances mêmes de
toutes choses. A l'opposé, Avicenne, considérant que l'un principe du nombre
ajoute quelque chose de positif à la substance de l'étant (sans quoi le nombre,
composé d'unités, ne serait pas une espèce de la quantité), crut que l'un
convertible avec l'étant ajoute quelque chose de positif à la substance de
l'étant, comme être blanc ajoute à homme. Mais cela est évidemment faux. Car
chaque chose est une en raison de sa propre substance. En effet, si elle était
une par quelque autre chose, comme cette chose aurait son unité elle aussi, il
faudrait en expliquer l'unité par une chose nouvelle, et l'on irait ainsi à
l'infini. On doit donc s'arrêter au début, et dire que l'un convertible avec
l'étant n'ajoute à l'étant rien de positif, mais que l'un principe du nombre
ajoute à l'étant un accident appartenant au genre quantité.
2. Rien n'empêche que ce qui est divisé sous un certain
rapport soit indivis sous un autre; ainsi ce qui est divisé quant au nombre
peut être indivis quant à l'espèce, et il arrive ainsi que quelque chose soit
un d'une certaine façon, et d'une autre façon, multiple. Toutefois, si cet être
est indivis purement et simplement, soit parce qu'il est indivis selon ce qui
touche à l'essence, bien que divisé quant à ce qui ne lui est pas essentiel, comme
un même sujet affecté de divers accidents; ou bien parce qu'il est indivis en
acte et divisé seulement en puissance, comme ce qui forme un tout mais qui a
plusieurs parties: alors, l'étant dont on parle sera un purement et simplement,
et multiple à un certain point de vue. Si au contraire un être est indivis à
certains égards et divisé purement et simplement à savoir parce qu'il est
divisé selon l'essence et n'est indivis que notionnellement, ou bien selon le
principe ou la cause, on aura multiplicité pure et simple, et unité à un certain
point de vue; tel est le cas des choses qui sont multiples numériquement et
unes selon l'espèce ou la cause. Ainsi donc, l'être est bien divisé par l'un et
le multiple, comme par ce qui est un purement et simplement, et multiple à
certains égards. Car le multiple lui-même ne saurait être compris dans l'étant
si, d'une certaine manière, il n'était pas rangé dans l'un. C'est pourquoi
Denys écrit: "Il n'est pas de multitude qui ne participe aussi de l'un.
Mais ce qui est multiple en raison de ses parties est un en tant que tout; ce
qui est multiple par les accidents est un par le sujet; ce qui est plusieurs
par le nombre est un par l'espèce; ce qui forme plusieurs espèces est un par le
genre, et ce qui est l'effet de multiples dérivations est un par son principe."
3. Il n'y a pas tautologie à dire que l'être est un, parce
que "un" ajoute notionnellement quelque chose à "étant".
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Objections:
1. Il semble qu'ils ne s'opposent pas; car une chose
opposée à une autre ne peut lui être attribuée; or, on attribue l'unité même à
la multitude, comme on vient de le voir'; donc elles ne s'opposent pas.
2. L'opposé n'est pas constitué par son opposé. Mais
l'un constitue la multitude. Donc il ne lui est pas opposé.
3. A un même terme il n'y a qu'un opposé. Or, à la
multitude s'oppose le petit nombre. Donc l'un ne s'oppose pas à la multitude.
4. Si l'un s'oppose au multiple, il s'y oppose comme
l'indivis au divisé, et par conséquent comme la privation à l'avoir. Or, cela
ne convient pas semble-t-il; car il s'ensuivrait que l'un présuppose la
multitude et se définit par elle, alors que c'est la multitude qui se définit
par l'un. Ce serait un cercle vicieux, là est l'inconvénient. Donc l'un et le
multiple ne sont pas opposés.
Cependant:
ceux-là
sont opposés dont les raisons s'opposent. Or, la raison de l'un consiste dans
l'indivisibilité, la raison du multiple, elle, comprend la division. Donc l'un
et le multiple s'opposent.
Conclusion:
Il
faut dire que l'un s'oppose à la multiplicité, mais de diverses manières. L'un
principe du nombre s'oppose à la multitude qu'est le nombre, comme la mesure
s'oppose au mesuré. En effet, l'un a raison de mesure première, le nombre étant
la multitude mesurée par l'un, comme on le voit chez Aristote. Mais l'un
convertible avec l'être, s'oppose à la multitude à la manière d'une privation, comme
l'indivis s'oppose au divisé.
Solutions:
1. Aucune privation n'abolit l'être, parce que la
privation est une négation dans un sujet, selon Aristote. Mais toute privation
supprime de l'être. Et c'est pourquoi, quand il s'agit de l'étant lui-même, son
universalité fait qu'une privation d'étant est fondée sur l'étant; ce qui ne se
produit pas quand il s'agit de la privation de formes particulières, comme la
vue, la blancheur, etc. Ce qu'on dit ainsi de l'étant est vrai également de
l'un et du bon, qui sont convertibles avec l'être; car la privation du bien est
toujours fondée sur quelque bien, et la privation de l'unité est encore fondée
sur quelque un. De là vient que la multitude même est quelque chose d'un, que
le mauvais est un certain bon, et le non-étant un certain étant. Ce n'est pas
qu'un opposé soit attribué à son opposé; car l'un est purement et simplement ce
qu'on le dit être, l'autre à certains égards seulement. En effet, ce qui est de
quelque façon, à savoir en puissance, n'est pas purement et simplement ce qu'on
le dit être, ne l'étant pas en acte. Ou encore, ce qui est purement et
simplement, parce qu'il est une substance, n'est pas, en quelque façon, c'est-à-dire
selon tel être accidentel. Pareillement donc ce qui est bon à certains égards
peut être mauvais purement et simplement, et aussi l'inverse. Et de même, ce
qui est un absolument sera multiple à certains égards, et inversement.
2. Le tout est de deux sortes; il y a le tout homogène, composé
de parties semblables, et le tout hétérogène, dont les parties sont
dissemblables. Un tout homogène est composé de parties en qui se trouve la
forme d'être constitutive du tout, comme toute particule d'eau est de l'eau; et
ainsi se forme le continu. Au contraire, dans un tout hétérogène, aucune partie
n'a la forme du tout; nulle partie d'une maison n'est une maison, et nulle
partie de l'homme n'est un homme. Or, c'est de la sorte que la multitude est un
tout. Donc, étant donné que ce qui est partie de la multitude, n'est pas
lui-même multiple, si la multitude est composée d'unités, c'est comme la maison
est composée de non-maisons. Ce n'est pas selon qu'elles sont opposées à elle
en tant qu'indivises que ces unités constituent la multitude, mais selon
qu'elles sont des étants: ainsi les parties d'une maison constituent la maison
en tant qu'elles sont des matériaux, non en tant qu'elles sont des non-maisons.
3. Le mot plusieurs peut se prendre en deux sens: en un
sens absolu, et là il s'oppose à l'un; ou bien au sens où il signifie une
certaine abondance, et c'est alors qu'il s'oppose à peu. Dans le premier sens, deux
c'est plusieurs, non au second sens.
4. Il est vrai que l'un s'oppose à plusieurs, par mode
de privation en tant que plusieurs, par définition, sont le résultat d'une
division. Il faut donc que la division précède l'unité, non purement et
simplement, mais selon la manière dont notre raison appréhende le réel. En
effet, nous arrivons à la connaissance des êtres simples par celle des êtres
composés; c'est pourquoi nous définissons le point comme ce qui n'a pas de
parties, ou comme le principe de la ligne. Et pourtant, même notionnellement, la
multitude est consécutive à l'un, car notre intelligence ne saisit comme une
multitude le résultat d'une division que parce qu'elle attribue l'unité à l'un
et à l'autre des divisés. C'est pourquoi l'un entre dans la définition du
multiple, non le multiple dans la définition de l'un. Quant à la division, elle
tombe en notre intellect sous le coup de la négation de l'étant. Et ainsi ce
qui tombe d'abord en notre intellect est l'étant; deuxièmement, ceci que tel
étant n'est pas tel autre étant, et c'est ainsi que nous appréhendons la
division; troisièmement l'un, et quatrièmement la multitude.
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Objections:
1. Il semble que Dieu ne soit pas un, puisqu'il est
écrit (1 Co 8, 5): "De fait, il y a beaucoup de dieux et beaucoup de
seigneurs."
2. L'unité principe du nombre ne peut être attribuée à
Dieu, à qui l'on n'attribue aucune quantité. On ne peut davantage lui attribuer
l'un convertible avec l'étant, parce qu'il comporte une privation, et que toute
privation en Dieu serait une imperfection incompatible avec sa nature. On ne
doit donc pas dire que Dieu est un.
Cependant:
il
est dit dans le Deutéronome (6, 4): "Écoute, Israël, le Seigneur ton Dieu
est un."
Conclusion:
Que
Dieu est un se démontre de trois manières. 1. En partant de sa simplicité. En
effet, il est manifeste que ce qui donne à un étant singulier d'être le
singulier qu'il est, n'est en aucune façon communicable à plusieurs. Certes ce
qui fait que Socrate est un homme peut être communiqué à beaucoup d'autres;
mais ce qui fait de lui cet homme singulier n'appartient qu'à un seul. Donc, si
Socrate était homme en raison de cela même qui fait de lui cet homme, de même
qu'il ne peut y avoir plusieurs Socrate, il ne pourrait y avoir plusieurs
hommes. Or, c'est cela qu'il faut dire de Dieu. La nature de Dieu est Dieu même,
ainsi qu'on l'a fait voir Il est donc Dieu par cela même qu'il est ce Dieu-ci.
Il est donc impossible qu'il y ait plusieurs dieux.
2. A partir de l'infinité de sa perfection. On a montré
plus haut que Dieu comprend en lui toute la perfection de l'être. On raisonne
donc ainsi: s'il y avait plusieurs dieux, il faudrait qu'ils diffèrent entre
eux. Donc, quelque chose se trouverait en l'un, qui ne se trouverait pas en
l'autre. Et s'il en était ainsi, une certaine privation affecterait cet autre
et il ne serait pas purement et simplement parfait. Il est donc impossible
qu'il y ait plusieurs dieux. Et c'est pourquoi les philosophes anciens
eux-mêmes, comme contraints par la vérité, en affirmant un principe infini, ont
affirmé qu'il était unique.
3. A partir de l'unité du monde. Tous les étants se
montrent ordonnés entre eux, certains étant au service de quelques autres. Or, des
choses diverses ne concourraient pas à un ordre unique si ce n'est par la vertu
d'un ordonnateur unique. Une multitude, en effet, est assujettie à un ordre
unique par un seul mieux que par plusieurs; car c'est l'un qui est par soi
cause de l'un, tandis que plusieurs ne sont cause de l'un que par accident, c'est-à-dire
dans la mesure où ils sont un en quelque façon. Donc, comme, en général, ce qui
est premier est le plus parfait et par soi, non par accident, il est nécessaire
que ce qui est le premier ordonnateur de tous les étants, selon un ordre qui
est unique, soit un. Et c'est Dieu.
Solutions:
1. L'Apôtre parle de plusieurs dieux selon l'erreur des
païens, qui adoraient plusieurs dieux, prenant pour des dieux les planètes et
les autres astres, ou même chacune des parties de ce monde. Aussi poursuit-il
en disant: "Pour nous, il n'y a qu'un seul Dieu."
2. On a raison de dire que l'un principe du nombre ne
peut s'attribuer à Dieu, mais seulement aux êtres qui existent dans la matière.
Car l'un, principe du nombre, est du genre des entités mathématiques, qui ne
sont réalisées que dans la matière, tandis que, dans la raison, elles sont
abstraites de la matière. Mais l'un, convertible avec l'étant, est un objet
métaphysique, dont l'existence ne dépend pas de la matière. Et quoique il n'y
ait aucune privation en Dieu, cependant, à cause de notre manière de concevoir,
il ne peut être connu de nous autrement que par mode de privation et
d'exclusion. Ainsi, rien n'empêche que nous formions à son sujet des
propositions privatives, comme celles-ci: il est incorporel, il est infini. Et
c'est de la même manière que nous disons: Il est un.
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Objections:
1. Il ne semble pas. Car l'unité s'attribue à ce qui est
privé de division. Mais la privation n'est pas susceptible de plus ou de moins.
Dieu n'est donc pas plus un que tout autre être qui est un.
2. Rien n'est plus indivisible, semble-t-il, que ce qui
est indivisible à la fois en acte et en puissance, comme sont le point et
l'unité numérique. Or, un étant est d'autant plus un qu'il est indivisible.
Dieu n'est donc pas plus un que l'unité ou le point.
3. Ce qui est bon par essence est le meilleur; donc ce
qui est un par son essence est le plus un. Or, tout être est un par son essence,
comme le montre Aristote. Donc tout être est un au maximum, et par suite Dieu
n'est pas plus un que les autres étants.
Cependant:
Boèce
dit: "Entre tous les étants que l'on proclame un, l'unité de la Trinité
divine est au point culminant."
Conclusion:
Puisque
l'un est l'étant indivis, pour qu'un étant soit le plus un, il faut, et qu'il
soit un au maximum, et qu'il soit indivis au maximum. Or Dieu est l'un et
l'autre. Il est l'étant par excellence, car son être n'est pas limité par une
nature, en laquelle il surviendrait; il est l'être même subsistant, illimité de
toutes les manières. Il est en outre indivis au maximum, n'étant divisé ni en
acte, ni en puissance, de quelque mode de division que ce soit, mais étant
simple de toutes les manières, ainsi qu'on l'a fait voir. Il est donc manifeste
que Dieu est souverainement un.
Solutions:
1. Bien que la privation elle-même ne comporte pas le
plus et le moins, si ce dont elle est la privation comporte du plus et du moins,
les privations aussi sont échelonnées selon le plus et le moins. Ainsi, selon
qu'une chose est plus ou moins divisée ou divisible, ou qu'elle ne l'est pas du
tout, cette chose sera dite plus ou moins une, ou une au maximum.
2. Le point et l'unité numérique ne sont pas des étants,
puisqu'ils n'ont l'être que dans un sujet. Il s'ensuit que ni l'un ni l'autre
n'est un au maximum. En effet, de même que le sujet lui-même n'est pas un au
maximum, en raison de la diversité entre le sujet et son accident, ni le sujet
ni l'accident ne sont un au maximum.
3. Bien que tout étant soit un par sa substance, la
substance de chaque étant n'est pas également principe d'unité, car il y a des
étants dont la substance est composée de plusieurs éléments, d'autres non.
Après avoir considéré jusqu'ici comment
Dieu est en lui-même, il nous reste à voir comment il vient à notre
connaissance, c'est-à-dire comment il est connu par les créatures.
1. Un intellect
créé peut-il voir l'essence divine? 2. L'essence divine est-elle vue par
l'intellect au moyen d'une espèce créée? 3. L'essence de Dieu peut-elle être
vue par les yeux du corps? 4. Une substance intellectuelle créée, par ses
seules facultés naturelles, est-elle capable de voir l'essence de Dieu? 5.
L'intellect créé, pour voir l'essence de Dieu, a-t-il besoin d'une lumière
créée? 6. Parmi ceux qui voient l'essence de Dieu, certains la voient-ils plus
parfaitement que d'autres? 7. Un intellect créé peut-il comprendre l'essence
divine? 8. L'intellect créé qui voit l'essence divine connaît-il en elle toutes
choses? 9. Ce qu'il connaît là, le connaît-il au moyen de certaines
représentations? 10. Connaît-il simultanément tout ce qu'il voit en Dieu? 11.
Un homme peut-il en cette vie voir l'essence de Dieu? 12. Pouvons-nous en cette
vie connaître Dieu par la raison naturelle? 13. Au-dessus de la connaissance
naturelle, y a-t-il en cette vie une connaissance de Dieu par la grâce?
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Objections:
1. Il semble qu'aucun intellect créé ne peut voir Dieu
dans son essence. En effet, Chrysostome commentant ces mots (Jn 1, 18): "Dieu,
personne ne l'a jamais vu", s'exprime ainsi: "Ce qu'est Dieu lui-même,
non seulement les prophètes; mais ni les anges mêmes, ni les archanges ne l'ont
vu. Car, ce qui est d'une nature créée, comment pourrait-il voir ce qui est
incréé?" A son tour, Denys, parlant de Dieu, écrit: "ni la
sensibilité ne l'atteint, ni l'imagination, ni l'opinion, ni la raison, ni la
science."
2. Tout ce qui est infini, en tant que tel, est inconnu.
Or Dieu est infini, comme on l'a fait voir. Donc, en lui-même, il est inconnu.
3. L'intellect créé ne peut connaître que ce qui existe;
car ce qui tombe en premier sous les prises de l'intellect, c'est l'étant Mais
Dieu n'est pas un existant; il est au-dessus des existants, comme l'affirme
Denys. Il n'est donc pas intelligible, mais dépasse toute intelligence.
4. Entre le connaissant et le connu, il doit y avoir
quelque proportion, puisque le connu est l'acte du connaissant. Or, il n'y a
nulle proportion entre l'intellect créé et Dieu; une infinie distance les
sépare. Donc l'intellect créé ne peut voir l'essence de Dieu.
Cependant:
on
lit dans la 1° épître de Jean (3, 2): "Nous le verrons tel qu'il est."
Conclusion:
Tout
objet est connaissable dans la mesure où il est en acte. Dieu qui est acte pur
sans aucun mélange de puissance est donc en soi le plus connaissable des
objets. Mais ce qui est le plus connaissable en soi n'est pas connaissable pour
une intelligence que cet intelligible dépasse; ainsi le soleil, bien que le
plus visible des objets, ne peut être vu par l'oiseau de nuit en raison de
l'excès de sa lumière. En raison de quoi, certains ont prétendu que nul
intellect créé ne peut voir l'essence divine.
Mais
cette position n'est pas admissible. En effet, comme la béatitude dernière de
l'homme consiste dans sa plus haute opération, qui est l'opération
intellectuelle, si l'intellect créé ne peut jamais voir l'essence de Dieu, de
deux choses l'une: ou il n'obtiendra jamais la béatitude, ou sa béatitude
consistera en une autre fin que Dieu, ce qui est étranger à la foi. La
perfection dernière de la créature raisonnable, en effet, est en cela qui est
pour elle le principe de son être, parce que toute chose est parfaite dans la
mesure où elle rejoint son principe. Et cette opinion est étrangère aussi à la
raison; en effet, l'homme a le désir naturel, quand il voit un effet, d'en
connaître la cause, et c'est de là que naît chez les hommes l'admiration. Si
donc l'intelligence de la créature raisonnable ne peut pas rejoindre la cause
suprême des choses, un désir de nature demeurera vain. Il faut donc reconnaître
absolument que les bienheureux voient l'essence de Dieu.
Solutions:
1. Les deux autorités qu'on invoque parlent de la vision
compréhensive. Aussi Denys fait-il précéder les paroles alléguées par ces mots:
"Pour tous, universellement, il ne saurait être embrassé, et ni la
sensibilité, etc." De même Chrysostome, après le texte cité écrit: "Jean
appelle ici vision la très certaine connaissance et la compréhension du Père, telle
que le Père la possède a l'égard du Fils."
2. L'infini qui provient de la matière non déterminée
par la forme est de soi inconnu. Car on ne connaît un étant que par sa forme.
Mais l'infini qui provient de ce que la forme n'est pas contractée par une
matière est de soi le plus connu. Or c'est ainsi que Dieu est infini, et non
dans le premier sens, ainsi qu'on l'a établie.
3. Quand on dit que Dieu n'est pas un existant, cela ne
signifie pas qu'il n'existe en aucune manière, mais qu'il est au-dessus de tout
existant, étant lui-même son être. Il ne s'ensuit donc pas qu'il ne puisse être
connu d'aucune manière, mais seulement qu'il dépasse toute connaissance, c'est-à-dire
ne peut être embrassé par aucun intellect créé.
4. Proportion se dit en deux sens: d'une part pour
exprimer un rapport quantitatif; ainsi le double, le triple, ou l'égal sont des
espèces de proportions; d'autre part, toute relation d'un terme à un autre est
appelée proportion. En ce sens, il peut y avoir proportion de la créature à
Dieu, car elle est avec lui dans la relation d'effet à cause et de puissance à
acte. L'intellect créé peut ainsi être proportionné à Dieu pour le connaître.
Objections:
1. Il semble bien, car on lit dans la 1° épître de Jean
(3, 2): "Nous savons qu'au temps de cette manifestation, nous lui serons
semblables, et nous le verrons tel qu'il est."
2. S. Augustin écrit: "Quand nous connaissons Dieu,
il se forme en nous une certaine ressemblance de Dieu."
3. L'intellect en acte est l'intelligible en acte, comme
le sens en acte est le sensible en acte. Or, cela exige que le sens soit
informé par une similitude de la chose qu'il sait, et l'intellect par une
similitude de la chose qu'il connaît. Donc, si Dieu est vu en acte par un
intellect créé, il faut que ce soit au moyen d'une certaine similitude.
Cependant:
lorsque
l'Apôtre dit (1 Co 13, 12): "Nous voyons maintenant comme dans un miroir, en
énigme", S. Augustin dit que les mots miroir, énigme, désignent n'importe
quelles similitudes aptes à nous faire connaître Dieu. Mais voir Dieu par
essence n'est pas une vision par énigme ou miroir; ces deux modes, au contraire,
sont placés en opposition. Ce n'est donc pas au moyen de similitudes qu'on voit
l'essence divine.
Conclusion:
Pour
toute vision, aussi bien sensible qu'intelligible, deux conditions sont
requises: la faculté de voir, et l'union de la chose vue avec cette faculté. Il
n'y a en effet de vision en acte que par le fait que la chose vue est d'une
certaine manière dans le sujet qui la voit. S'il s'agit de choses corporelles, il
est évident que la chose vue ne peut pas être dans le sujet par son essence, mais
seulement par sa représentation,, ainsi la représentation de la pierre est dans
l'oeil et y cause la vision en acte; dans l'oeil il n'y a pas la substance de
la pierre. Mais si une seule et même réalité était à la fois le principe de la
faculté de voir et la chose vue, il s'ensuivrait que l'objet tiendrait de cette
réalité et la faculté de la voir, et la forme par laquelle il la verrait.
Or,
manifestement, Dieu est l'auteur de la faculté intellectuelle, et il peut être
vu par notre intellect. Et puisque la faculté intellectuelle de la créature
n'est pas l'essence divine elle-même, il reste qu'elle soit une similitude
participée de celui qui est l'intellect premier. De là vient qu'on appelle la
faculté intellectuelle créée une certaine lumière intelligible, comme émanant
de la première lumière. Qu'on entende cela de la faculté naturelle, ou de
quelque perfection de grâce ou de gloire surajoutée. Pour voir Dieu est donc
requise, du côté de la faculté de voir, une certaine similitude de Dieu par
laquelle l'intellect est capable de voir Dieu.
Mais
du côté de la chose vue, qui doit nécessairement être unie en quelque manière
au sujet qui voit, l'essence divine ne peut être vue par le moyen d'aucune
similitude créée.
1. Parce que, selon Denys, par des similitudes
appartenant à un ordre inférieur on ne peut nullement connaître les choses d'un
ordre supérieur; par exemple, par l'image d'un corps, on ne peut connaître
l'essence d'une chose incorporelle. Donc, beaucoup moins encore, par une
représentation créée, quelle qu'elle soit, pourra-t-on voir l'essence de Dieu.
2. Parce que l'essence de Dieu est son être même, ainsi
qu'on la montré, ce qui n'appartient à aucune forme créée. Une forme créée ne
peut donc pas être en celui qui voit une similitude représentative de l'essence
même de Dieu.
3. Parce que l'essence divine est quelque chose
d'illimité, contenant en soi suréminemment tout ce qui peut être signifié ou
compris par un intellect créé. Et cela ne peut en aucune manière être
représenté par une espèce créée; car toute forme créée est circonscrite selon
les limites d'une raison intelligible particulière, comme la sagesse, la
puissance, l'être même ou quelque chose de semblable. Donc, dire que Dieu est
vu au moyen d'une similitude, c'est dire que l'essence divine n'est pas vue, ce
qui est erroné.
On
doit donc dire que pour voir l'essence de Dieu une similitude de Dieu est
requise pour la faculté de voir, et c'est la lumière de la gloire divine qui
confère à l'intellect la faculté de voir Dieu, lumière dont il est dit dans le
Psaume (36, 10): "Par ta lumière nous verrons la lumière." Mais par
aucune similitude créée l'essence de Dieu ne peut être vue, de telle sorte que
cette image représenterait la divine essence telle qu'elle est en elle-même.
Solutions:
1. Jean parle ici de la similitude qui consiste en la
participation à la lumière de gloire.
2. S. Augustin parle ici de la connaissance de Dieu en
cette vie.
3. L'essence divine, c'est l'être même. Donc, comme les
autres formes intelligibles, qui ne sont pas leur être, sont unies à
l'intellect selon un certain être par lequel elles l'informent et le font
passer à l'acte: ainsi l'essence divine étant intelligible en acte, s'unit à
l'intellect créé, le faisant par là même intelligent.
Objections:
1. Il semble que oui car il est écrit (Jb 19, 26): "Dans
ma chair je verrai Dieu." Et encore (42, 5): "Mon oreille t'a entendu;
maintenant mon oeil te voit."
2. Chez S. Augustin, on trouve également ceci: "Leurs
yeux (des bienheureux dans la gloire) seront rendus plus puissants, non en ce
sens qu'ils aient une vue plus perçante que les serpents et les aigles; car
quelle que soit l'acuité de leurs regards, ces animaux ne voient jamais que des
corps; mais en ce sens qu'ils verront des choses incorporelles." Or celui
qui voit les choses incorporelles peut être élevé jusqu'à voir Dieu. Donc un
oeil glorifié peut voir Dieu.
3. Il semble bien que l'imagination humaine puisse
percevoir Dieu. Isaïe (6, 1) dit en effet: "J'ai vu le Seigneur assis sur
son trône, etc." Or, une vision imaginative a pour origine les sens, car
l'imagination "est une activité qui procède du sons en acte", selon
Aristote.
Cependant:
S.
Augustin écrit: "Personne n'a jamais vu Dieu, ni en cette vie tel qu'il
est, ni dans la vie angélique comme les yeux du corps voient les choses
visibles."
Conclusion:
Il
est impossible que Dieu soit vu par l'oeil corporel, ou par n'importe quel
autre sens ou faculté de la partie sensitive. En effet, toute faculté de ce
genre est l'acte d'un organe corporel, comme on le verra plus loin m. Or l'acte
est proportionné à ce dont il est l'acte. Il en résulte qu'une telle faculté ne
peut s'étendre au-delà des objets corporels, comme on l'a montré plus haut n.
Il ne peut donc être vu ni par les sens ni par l'imagination, mais par le seul
intellect.
Solutions:
1. Quand Job s'écrie: "Dans ma chair, je verrai
Dieu mon sauveur", il n'entend pas qu'il doive voir Dieu avec son oeil de
chair; mais que, étant dans sa chair, après la résurrection, il verra Dieu. De
même quand il dit: "Maintenant, mon oeil te voit", il l'entend de
l'oeil de l'esprit, comme lorsque l'Apôtre écrit aux Éphésiens (1, 17-18): "Que
Dieu vous donne un esprit de sagesse, qui vous le fasse vraiment connaître, et
qu'il éclaire les yeux de votre coeur."
2. S. Augustin parle ainsi d'une façon interrogative et
conditionnelle. Avant les paroles citées on lit: "Ils seront en effet
d'une bien autre puissance (les yeux glorifiés) s'il est vrai que par eux la
nature incorporelle sera vue"; mais ensuite il prend position: "Il
est très vraisemblable que nous verrons alors les corps formant les nouveaux
cieux et la nouvelle terre de manière à percevoir d'une souveraine évidence
Dieu partout présent et gouvernant toutes choses, même les corporelles; non pas
comme maintenant nous saisissons par notre intelligence les attributs
invisibles de Dieu au moyen de ses oeuvres; mais comme, au milieu d'hommes
vivants, et exerçant les fonctions de la vie, nous voyons au premier regard et
ne croyons pas seulement qu'ils vivent." Il est évident que, par ces paroles,
S. Augustin assimile la vision de Dieu par les yeux glorifiés à la façon dont
nous voyons maintenant la vie chez quelqu'un. Or, la vie n'est pas vue par
l'oeil corporel comme quelque chose qui serait visible par soi-même, mais comme
accidentellement perceptible: ce n'est pas par le sens qu'elle est connue, mais,
en concomitance immédiate avec la sensation, par une autre faculté cognitive.
Or, qu'aussitôt perçus par le sens de la vue, des corps fassent que la présence
divine soit connue par l'intellect, cela s'explique et par l'acuité de
l'intellect, et par le resplendissement de la clarté divine dans les corps
renouvelés.
3. Dans la vision imaginative on ne voit pas l'essence
de Dieu; une image est formée dans l'imagination, qui représente Dieu selon une
certaine similitude, comme dans l'Écriture les choses divines nous sont
décrites métaphoriquement.
Objections:
1. Il le semble, puisque Denys affirme: "L'ange est
un miroir pur, très clair, recevant en lui, si l'on peut dire, toute la beauté
de Dieu." Mais une chose quelconque est vue quand on voit son reflet. Donc,
puisque l'ange, par ses facultés naturelles, se connaît lui-même, il semble que
par elles aussi il connaisse l'essence divine.
2. C'est à cause d'une déficience de notre vue, corporelle
ou intellectuelle, que ce qui est le plus visible, devient pour nous le moins
visible. Mais l'intellect angélique ne souffre d'aucune déficience. Dieu étant
le plus intelligible en soi, il est donc le plus intelligible pour l'ange, semble-t-il.
Donc si, par ses facultés naturelles, l'ange connaît les autres réalités
intelligibles, à bien plus forte raison encore il connaît Dieu.
3. Les sens du corps ne peuvent être élevés à connaître
la substance incorporelle, parce que cela dépasse leur nature. Donc, si voir
Dieu par essence dépasse la nature de tout intellect créé, il semble que nul
intellect créé ne puisse parvenir à voir l'essence de Dieu, ce qui est erroné, ainsi
qu'on l'a reconnu. Il semble donc qu'il soit naturel à l'intellect créé de voir
l'essence divine.
Cependant:
on
lit (Rm 6, 23): "Le don de Dieu, c'est la vie éternelle." Or la vie
éternelle consiste dans la vision de l'essence divine, selon ces mots (Jn 17, 3):
"La vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu."
Donc voir l'essence de Dieu convient à l'intellect créé par grâce, et non par
nature.
Conclusion:
Il
est impossible qu'un intellect créé, par ses facultés naturelles, voie
l'essence de Dieu. Car la connaissance consiste en ce que le connu est dans le
connaissant. Or, le connu est dans le connaissant selon son mode à lui. Ainsi
la connaissance, pour chaque connaissant, est conforme au mode d'être qui
convient à sa nature. Donc, si le mode d'existence d'une chose connaissable
surpasse le mode d'être que le connaissant tient de sa nature, il faut que la
connaissance de cette chose soit au-dessus des facultés naturelles de ce
connaissant.
Or
il y a dans les choses divers modes d'être. Certaines sont telles que leur
nature ne peut être réalisée que dans une matière individuelle: c'est le cas
des choses corporelles. D'autres sont telles que leur nature est subsistante
par soi, et non dans une matière quelconque. Mais elles ne sont pas leur être, elles
ont l'être: ce sont les substances incorporelles que nous appelons les anges.
Mais ce mode d'être est propre à Dieu, selon lequel il est son être même
subsistant.
Donc,
connaître les choses qui n'ont l'être que dans une matière individuelle nous
est connaturel, parce que notre âme, par laquelle nous connaissons, est
elle-même la forme d'une certaine matière. Toutefois cette âme a deux facultés
cognitives. L'une est l'acte d'un organe corporel. Et à celle-là il est
connaturel de connaître les choses selon qu'elles sont dans une matière
individuelle: c'est pourquoi les sens ne connaissent que le singulier. L'autre
faculté cognitive de l'âme est l'intellect, qui n'est l'acte d'aucun organe
corporel. Aussi par l'intellect nous est-il connaturel de connaître les natures
qui, à vrai dire, n'ont l'être que dans la matière individuelle, mais de les
connaître non pas en tant qu'elles sont dans une matière individuelle, mais
selon qu'elles sont abstraites de la matière par la considération de
l'intellect. Aussi au moyen de l'intellect pouvons nous connaître ces choses-là
dans une notion universelle, ce qui dépasse le pouvoir des sens. A l'intellect
angélique, il est connaturel de connaître les natures qui ont l'être en dehors
de la matière. Cela est au-dessus de la faculté naturelle de l'intellect chez
une âme humaine, dans l'état de la vie présente, parce qu'elle est unie au
corps.
Il
reste donc que connaître l'être même subsistant est connaturel au seul
intellect divin, et que cette connaissance dépasse les facultés naturelles de
tout intellect créé; parce que nulle créature n'est son être, mais a un être
participé. Donc l'intellect créé ne peut voir Dieu dans son essence que si Dieu,
par sa grâce, s'unit à cet intellect comme intelligible pour lui.
Solutions:
1. Il est connaturel à l'ange de connaître Dieu par la
ressemblance de Dieu qui resplendit dans l'ange lui-même. Mais connaître Dieu
par une similitude créée n'est pas le connaître dans son essence, ainsi qu'on
l'a montré. Il ne s'ensuit donc pas que l'ange, par ses facultés naturelles, puisse
connaître l'essence de Dieu.
2. L'intellect angélique est sans défaut, si le mot "défaut"
est entendu au sens de privation, comme si l'ange manquait de ce qu'il doit
avoir. Mais si ce mot est pris comme une négation, toute créature, comparée à
Dieu, est en défaut, n'ayant pas l'excellence que l'on trouve en Dieu.
3. Le sens de la vue, tout à fait matériel, ne peut
d'aucune façon être élevé à l'immatériel. Mais notre intellect, comme
l'intellect angélique, étant par nature élevé d'une certaine manière au-dessus
de la matière, peut être par grâce élevé à quelque chose de plus haut, au-delà
de sa nature. Un signe de cette différence, c'est que la vue ne peut aucunement
connaître dans une représentation abstraite ce qu'elle connaît dans l'existence
concrète; d'aucune manière en effet elle ne perçoit une nature si ce n'est en
sa réalisation concrète. Au contraire, notre intellect peut considérer à l'état
abstrait ce qu'il connaît dans le concret. Car, bien qu'il connaisse des choses
dont la forme est unie à une matière, il résout ce composé en ses deux éléments
et considère à part la forme en elle-même. Pareillement, l'intellect de l'ange,
bien qu'il lui soit connaturel d'appréhender l'être qui se concrétise dans une
nature particulière, peut cependant mettre à part l'être même, se connaissant
lui-même comme autre que son être. Ainsi l'intellect créé ayant une nature qui
le rend capable d'appréhender la forme concrète et l'être concret de façon
abstraite, au moyen d'une sorte d'analyse, il lui est possible d'être élevé par
la grâce jusqu'à connaître la substance séparée subsistante, et l'être séparé
subsistant.
Objections:
1. Il semble que non. En effet, parmi les choses
sensibles, ce qui est lumineux par soi-même n'a pas besoin, pour être vu, d'une
autre lumière: de même dans les réalités intelligibles. Or Dieu est la lumière
intelligible. Donc il n'est pas vu par le secours d'une lumière créée.
2. Si Dieu est vu par intermédiaire, il n'est pas vu par
son essence. Mais s'il est vu par une lumière créée, il est vu par
intermédiaire. Donc il n'est pas vu par son essence.
3. Ce qui est créé, rien n'empêche que cela appartienne
à la nature d'une créature. Donc si c'est par une lumière créée que l'essence
divine est vue, cette lumière pourra être naturelle à quelque créature. Et
ainsi cette créature n'aura pas besoin pour voir Dieu d'une autre lumière. Or
cela est impossible 5. Il n'est donc pas nécessaire que toute créature, pour
voir l'essence de Dieu, requière une lumière surajoutée.
Cependant:
le
Psaume (36, 10) dit: "Par ta lumière nous verrons la lumière."
Conclusion:
Tout
ce qui est élevé à quelque chose qui dépasse sa nature, il faut qu'il y soit
préparé par une disposition qui vienne de plus haut que sa nature; ainsi l'air,
s'il doit recevoir la forme du feu, il faut qu'il y soit préparé par une
disposition qui corresponde à cette nouvelle forme. Or, quand un intellect créé
voit Dieu par essence, l'essence même de Dieu devient la forme intelligible de
l'intellect. Il faut donc que quelque disposition surnaturelle lui soit
surajoutée, pour qu'il s'élève à une telle sublimité. Puisque la vertu
naturelle de l'intellect créé ne suffit pas à voir l'essence divine, ainsi
qu'on l'a montré, il faut donc que par un effet de la grâce divine cette vertu
en lui soit surdéveloppée. Et cet accroissement de force intellectuelle, nous
l'appelons une illumination de l'intellect, comme nous appelons l'intelligible
lui-même une lumière, un éclat. Telle est la lumière dont l'Apocalypse (21, 23)
dit: "La clarté de Dieu illuminera" la société des bienheureux qui
verront Dieu. Par la vertu de cette lumière, les bienheureux deviennent
déiformes, c'est-à-dire semblables à Dieu, selon la 1° épître de S. Jean (3, 2).
"Au temps de cette manifestation, nous lui seront semblables, et nous le
verrons tel qu'il est."
Solutions:1. Si une lumière créée est nécessaire pour voir
l'essence de Dieu, ce n'est pas que par elle l'essence divine soit rendue
intelligible, car elle est intelligible par elle-même, mais c'est pour que
l'intellect reçoive le pouvoir de la connaître, à la façon dont une faculté est
rendue par l'habitus plus efficace à l'égard de son acte. Comme aussi la
lumière corporelle est nécessaire pour voir les choses extérieures, en tant
qu'elle rend le milieu transparent en acte, de telle sorte que la lumière
puisse agir sur la vue.
2. Si cette lumière est requise pour voir l'essence
divine, ce n'est pas à la manière d'une similitude dans laquelle Dieu serait vu;
elle perfectionne l'intellect, accroissant son pouvoir, afin qu'il soit à même
de voir Dieu. On peut exprimer la différence en disant: Elle est un médium non
pas dans lequel on voit Dieu, mais sous l'action duquel Dieu est vu. Et cela ne
supprime pas la vision immédiate de Dieu.
3. Une disposition à la forme du feu ne peut être
naturelle qu'à ce qui a la forme du feu. De même, la lumière de gloire ne
saurait être naturelle à la créature, à moins que cette créature ne soit d'une
nature divine, ce qui est impossible. Nous venons de dire que par cette lumière,
la créature rationnelle devient déiforme.
Objections:
1. Il semble que non, puisque la l° épître de Jean (3, 2)
affirme: "Nous le verrons tel qu'il est." Mais Dieu n'a qu'une seule
façon d'être. Donc il sera vu par tous de la même façon, et non plus
parfaitement ou moins.
2. Pour S. Augustin "intellectuellement, nul ne
peut connaître une seule chose plus qu'un autre". Or, tous ceux qui voient
Dieu par essence connaissent intellectuellement l'essence divine; car c'est par
l'intellect que Dieu est vu, non par les sens, ainsi qu'on l'a dit. Donc parmi
tous ceux qui voient l'essence divine, nul ne la voit plus clairement que
l'autre.
3. Que quelque chose soit vu par un autre plus
parfaitement, cela peut provenir, soit de l'objet à voir, soit de la faculté de
voir. Du côté de l'objet, cela peut résulter de ce que l'objet est reçu dans le
sujet plus parfaitement, c'est-à-dire par une similitude plus parfaite; mais
cela est hors de propos ici, car ce n'est pas par l'intermédiaire d'une
similitude, c'est par son essence même que Dieu est présent à l'intellect qui
voit son essence. Il reste donc que si l'un voit plus parfaitement que l'autre,
cela tienne à une différence de pouvoir entre les intelligences. Dans ce cas, celui
dont la puissance intellectuelle est naturellement plus élevée verrait
davantage. Or cela ne peut s'admettre, car il est promis aux hommes, à l'égard
de la béatitude, d'être les égaux des anges.
Cependant:
la
vie éternelle consiste dans la vision de Dieu, selon cette parole en S. Jean
(17, 3): "La vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi, le seul vrai
Dieu." Donc, si tous voient également l'essence de Dieu dans la vie
éternelle, tous seront égaux, ce qui s'oppose au dire de l'Apôtre (1 Co 15, 41):
"L'étoile diffère de l'étoile en clarté."
Conclusion:
Il
faut dire que, parmi ceux qui verront l'essence de Dieu, l'un la verra plus
parfaitement que l'autre. Cela, certes, ne viendra pas d'une similitude, ainsi
qu'on l'a montré '. Cela proviendra de ce que l'intellect de l'un aura une plus
grande efficacité, un plus grand pouvoir de voir Dieu. Cependant, la faculté de
voir Dieu appartient à l'intellect créé non par nature, mais par la lumière de
gloire, qui établit l'intellect dans une certaine déiformité, ainsi qu'on l'a
exposé. Dés lors, un intellect participant davantage de cette lumière de gloire
verra Dieu plus parfaitement. Or celui-là participera davantage de la lumière
de gloire qui a le plus de charité; car, plus grande est la charité, plus grand
est le désir. Et le désir rend d'une certaine manière l'être qui désire apte et
préparé à recevoir l'objet désiré. Par suite, celui qui aura plus de charité
verra Dieu plus parfaitement, et il sera plus heureux.
Solutions:
1. Lorsqu'on dit: "Nous le verrons tel qu'il est",
la locution "tel que" entend déterminer le mode de vision par rapport
à la chose vue, ce qui signifie: Nous le verrons être tel qu'il est; car nous
verrons son être même, qui est son essence. Mais cela n'exprime pas le mode de
vision par rapport à celui qui voit, et le sens n'est donc pas que la manière
de voir Dieu sera parfaite comme est parfait le mode d'être en Dieu.
2. Par là se résout également, la deuxième objection.
Lorsqu'on dit d'une même chose que l'un ne la connaît pas mieux que l'autre, cela
est vrai si on le réfère à la chose connue; car celui qui juge de la chose
autrement qu'elle n'est n'en a pas une connaissance vraie. Mais cela n'est plus
exact si on le rapporte à la façon de connaître; car la connaissance de l'un
est plus parfaite que celle de l'autre.
3. La diversité de vision ne proviendra pas de l'objet, puisque
le même objet, qui est l'essence divine, sera rendu présent à tous; elle ne
tiendra pas non plus à diverses participations de l'objet par des similitudes
différentes; elle proviendra de la diversité de la faculté intellectuelle, non
selon la nature, mais selon la gloire, comme on vient de le dire.
Objections:
1. C'est ce que paraît affirmer ce texte de l'Apôtre (Ph
3, 12): "Je poursuis ma course pour tâcher de le saisir." Or l'Apôtre
ne courait pas en vain, car il dit (1 Co 9, 26): "Je cours, non à
l'aventure." Donc lui-même comprend Dieu, et pour la même raison les
autres, qu'il y invite en ces termes (1 Co 9, 24): "Courez de manière à
saisir (comprehendere)."
2. Comme dit S. Augustin v "Comprendre une chose, c'est
la voir si bien dans sa totalité que rien d'elle n'échappe." Mais si Dieu
est vu par essence, il est vu dans sa totalité, et rien de lui n'échappe à
celui qui le voit; car Dieu est simple. Donc, quiconque le voit par essence le
comprend.
3. Si l'on dit qu'il est vu tout entier, mais non
totalement, on peut objecter: "Totalement" se rapporte ou à la façon
de voir, ou à la chose vue. Mais celui qui voit Dieu par essence le voit
totalement en ce qui concerne la chose vue, car il le voit tel qu'il est, ainsi
qu'on l'a dit de même, il le voit totalement quant à la manière de le voir, car
toute sa force intellectuelle s'applique à voir l'essence de Dieu. Donc, quiconque
voit Dieu par essence le voit complètement; donc il le comprend.
Cependant:
on
lit dans Jérémie (32, 18.19 Vg): "Toi, le Dieu grand et fort, dont le nom
est Seigneur de l'univers, grand dans tes desseins et incompréhensible dans tes
pensées."
Conclusion:
Comprendre
Dieu est impossible à un intellect créé quel qu'il soit; mais que notre esprit
l'atteigne de quelque manière, c'est déjà une grande béatitude, selon S.
Augustin.
Pour
en avoir l'évidence, il faut savoir que "comprendre" c'est connaître
parfaitement, c'est-à-dire connaître un objet autant qu'il est connaissable.
Aussi, lorsqu'une vérité est démontrable scientifiquement, celui qui ne la
connaît qu'à la manière d'une opinion, pour une raison seulement plausible, ne
la comprend pas. Par exemple, si quelqu'un sait par démonstration que la somme
des trois angles d'un triangle est égale à deux droits, il comprend cette
vérité; mais si un autre la reçoit comme probable par le fait que des savants
ou la plupart des hommes l'affirment ainsi, celui-là ne comprend pas; car il ne
parvient pas à cette manière parfaite de connaissance dont cette vérité est
susceptible.
Or,
nul intellect créé ne peut parvenir à cette manière parfaite de connaître
l'essence divine telle qu'elle est connaissable, et en voici la preuve. Un
objet quelconque est connaissable dans la mesure où il est un être en acte.
Dieu, dont l'être est infini, ainsi qu'on l'a fait voir, est donc infiniment
connaissable. Or, nul intellect créé ne peut connaître Dieu infiniment. En
effet, un intellect créé connaît l'essence divine plus parfaitement ou moins
selon qu'il est pénétré d'une plus grande ou d'une moindre lumière de gloire.
Puisque la lumière de gloire, qui est créée, dans quelque intellect créé
qu'elle soit reçue, ne peut jamais y être infinie, il est donc impossible qu'un
intellect créé connaisse Dieu infiniment. Par suite, est impossible qu'il ait
de Dieu une connaissance compréhensive.
Solutions:
1. "Comprendre" a deux sens. L'un, strict et
propre, exprimant l'inclusion de l'objet dans le sujet qui comprend. Ainsi, Dieu
n'est compris d'aucune manière, ni par un intellect ni autrement, car, infini, il
ne peut être inclus dans rien de fini, ce qui ferait que quelque chose de fini
l'envelopperait infiniment, comme il est infini lui-même. Or c'est en ce sens
que nous parlons de "comprendre". Mais ce mot peut avoir un autre
sens, plus large, suivant lequel la compréhension est opposée à la quête. En
effet, celui qui atteint quelqu'un, le tenant désormais, est dit le saisir
(comprehendere). C'est ainsi que Dieu est compris par les élus, selon ce mot du
Cantique (3, 4): "Je l'ai saisi, je ne le lâcherai pas." Et tel est
le sens des formules employées par l'Apôtre. La "compréhension" est
alors un des trois dons de l'âme bienheureuse, correspondant à l'espérance
comme la vision correspond à la foi, et la jouissance à l'amour de charité.
Parmi nous, tout ce qui est vu n'est pas pour cela tenu et possédé; car on voit
bien des choses à distance, bien des choses qui ne sont pas en notre pouvoir.
Nous ne jouissons pas non plus de tous les biens que nous avons, soit parce
qu'on n'y trouve pas de plaisir, soit parce qu'ils ne sont pas la fin ultime de
notre désir, capables d'assouvir le désir et de l'apaiser. Mais en Dieu, les
élus ont ces trois choses: car ils voient Dieu; le voyant ils le tiennent
présent, parce qu'il est en leur pouvoir de le voir sans cesse, et en le tenant
ils en jouissent, comme de la fin ultime qui comble le désir.
2. Quand on dit que Dieu est incompréhensible, on ne
veut pas signifier que quelque chose de lui ne soit pas vu; on entend qu'il
n'est pas vu aussi parfaitement qu'il est visible. Lorsqu'une proposition
susceptible de démonstration est connue par une raison simplement plausible, rien
d'elle ne demeure inconnu pour autant, ni le sujet, ni le prédicat, ni leur
lien; mais, tout entière, cette proposition est connue avec moins de perfection
qu'elle n'est connaissable. Ainsi S. Augustin définit-il la compréhension en
disant: "Un objet est compris quand on le voit de telle sorte que rien de
lui n'échappe à celui qui voit; ou bien quand ses limites peuvent être
enveloppées du regard." En effet, on enveloppe du regard les limites de la
chose connue quand on parvient au terme de sa cognoscibilité.
3. "Totalement" concerne la manière d'être de
l'objet; non pas en ce sens que toute sa manière d'être ne soit pas connue, mais
parce que le mode d'être de l'objet n'est pas celui de l'être connaissant. Donc
celui qui voit Dieu par son essence voit en lui qu'il existe infiniment et
qu'il est infiniment connaissable; mais ce mode d'infinité n'appartient pas à
celui qui connaît, en ce sens que lui-même connaîtrait infiniment. C'est ainsi
qu'on peut connaître avec probabilité qu'une proposition est démontrable, sans
connaître soi-même sa démonstration.
Objections:
1. Il semble que ceux qui voient Dieu par essence voient
en lui toutes choses, car S. Grégoire écrit: "Que ne verront-ils pas, ceux
qui voient Celui qui voit tout?" Mais Dieu est celui qui voit tout. Donc
ceux qui voient Dieu voient tout.
2. Celui qui voit un miroir voit tout ce qui s'y
reflète. Or, tout ce qui vient à l'être ou qui peut y venir se reflète en Dieu
comme dans un miroir, car Dieu lui-même connaît en lui toutes choses. Donc, quiconque
voit Dieu voit tout ce qui existe et tout ce qui peut exister.
3. Qui connaît le plus peut aussi connaître le moins, comme
il est dit au traité De l'Ame. Or, tout ce que Dieu fait ou peut faire est
moindre que son essence. Donc quiconque connaît Dieu peut connaître tout ce que
Dieu fait ou peut faire.
4. La créature raisonnable désire naturellement tout
savoir. Si, en voyant Dieu, elle ne sait pas toutes choses, son désir naturel
ne sera donc pas apaisé, et ainsi, même en voyant Dieu, elle ne sera pas
bienheureuse, ce qui est contradictoire.
Cependant:
Les
anges voient Dieu par essence; et pourtant, ils ne savent pas tout. Selon Denys,
"les anges inférieurs sont purifiés de l'ignorance par les anges
supérieurs". En outre, les anges ignorent les futurs contingents et les
pensées des coeurs, objets connus de Dieu seul. Donc, tous ceux qui voient
l'essence de Dieu ne voient pas tout.
Conclusion:
Il
faut dire que l'intellect créé, en voyant l'essence de Dieu, ne voit pas en
elle tout ce que Dieu fait ou peut faire. Car il est manifeste que les choses
qui sont vues en Dieu, sont vues comme elles sont en lui. Or toutes choses
autres que Dieu sont en Dieu comme des effets sont dans leur cause, c'est-à-dire
virtuellement. Donc, toutes choses sont vues en Dieu comme l'effet est vu dans
la cause. Mais il est clair que plus parfaitement une cause est vue, plus
nombreux sont les effets qu'on peut voir en elle. Car un esprit supérieur, si
on lui soumet un principe de démonstration, en tire aussitôt des conclusions
multiples; il n'en est pas de même pour un esprit plus faible, lequel a besoin
qu'on lui explique chaque chose en détail. Donc cet intellect peut connaître
dans une cause tous les effets et toutes les raisons de ces effets, s'il
comprend la cause totalement. Or, nul intellect créé ne peut comprendre
totalement Dieu, on l'a montré. Donc, nul intellect créé, en voyant Dieu, ne
peut connaître tout ce que Dieu fait ou peut faire; car cela serait comprendre
tout son pouvoir. Mais, parmi toutes les choses que Dieu fait ou peut faire, un
intellect en connaît d'autant plus qu'il voit Dieu plus parfaitement.
Solutions:
1. S. Grégoire parle ici en se plaçant du côté de
l'objet, Dieu, qui pour ce qui est de lui contient et fait voir suffisamment
toutes choses. Mais il ne s'ensuit pas que quiconque voit Dieu connaisse toutes
les choses, parce qu'il ne le comprend pas parfaitement.
2. Celui qui voit un miroir ne voit pas nécessairement
tout ce qui s'y reflète, à moins qu'il n'embrasse du regard le miroir.
3. Bien que voir Dieu soit plus grand que voir tout le
reste; cependant il est plus grand de voir Dieu de telle manière que toutes
choses sont connues en lui, que de le voir sans que toutes choses, mais
seulement peu ou beaucoup soient connues en lui. Or, on vient de montrer que la
quantité des choses que l'on connaît en Dieu dépend du mode plus ou moins
parfait dont on le voit.
4. Le désir naturel de la créature raisonnable est de
savoir toutes ces choses dont la connaissance constitue la perfection de
l'intellect: ce sont les genres et les espèces des choses, et leurs essences.
Cela, tout élu voyant l'essence divine le verra. Quant à connaître les
singuliers autres que lui-même, et leurs pensées et leurs actions, cela n'est
pas requis par la perfection de l'intellect, et son désir naturel ne s'étend
pas à cela, et pas davantage à connaître les choses qui n'existent pas, mais
que Dieu pourrait faire. Si cependant, Dieu seul était vu, lui qui est la
source et le principe de tout l'être et de toute la vérité, il comblerait le
désir naturel de savoir de telle façon qu'on ne chercherait rien d'autre et
qu'on serait bienheureux. C'est ce qui fait dire à S. Augustin: "Malheureux
(mon Dieu), l'homme qui connaît toutes ces choses (les créatures) et cependant
t'ignore ! Bienheureux celui qui te connaît, ignorât-il tout le reste ! Mais
qui connaît à la fois toi et toutes choses n'est pas plus heureux à cause de
ces choses; il est bienheureux à cause de toi seul."
Objections:
1. Il semble que ce que voient en Dieu ceux qui voient
l'essence divine soit vu au moyen de certaines représentations. Car toute
connaissance a lieu par une assimilation du sujet connaissant à l'objet connu.
En effet, l'intellect en acte devient l'objet connu en acte comme le sens en
acte devient l'objet sensible en acte, en tant que le sens est informé par une
similitude de celui-ci, par exemple la pupille par la similitude de la couleur.
Si l'intellect d'un élu qui voit Dieu par essence voit en Dieu quelques
créatures, il faut donc qu'il soit informé par les similitudes de ces
créatures.
2. Nous gardons en mémoire ce que nous avons d'abord vu.
Or, S. Paul, voyant l'essence divine dans un ravissement, au dire de S.
Augustin, s'est souvenu, après qu'il eut cessé de voir l'essence de Dieu, de
beaucoup de choses qu'il avait vues dans son extase, puisqu'il dit (2 Co 12, 4)
qu'il "entendit des paroles ineffables, qu'il n'est pas permis à un homme
de dire". Il faut donc affirmer que certaines représentations des choses
dont il s'est souvenu sont demeurées dans son esprit. Et pour la même raison, quand
il voyait l'essence de Dieu présente, il avait des similitudes ou
représentations des créatures qu'il voyait en elle.
Cependant:
le
miroir et toutes les choses qui y apparaissent, sont vues dans une
représentation unique. Or, tout ce que l'on voit en Dieu, on le voit là comme
dans un miroir intelligible. Donc, si Dieu même n'est pas vu par similitude, mais
par son essence, les choses vues en lui ne le seront pas non plus par
similitudes ou représentations.
Conclusion:
Ceux
qui voient Dieu par son essence ne voient pas les choses qu'ils voient en lui
par des représentations, mais par l'essence divine elle-même en tant qu'elle
est unie à leur intellect. En effet, on connaît une chose selon que sa
similitude est dans le sujet connaissant. Mais cela peut se produire de deux
façons. Puisque deux choses semblables à une troisième sont semblables entre
elles, une vertu cognitive peut être assimilée à un objet connaissable de deux
manières. D'abord par lui-même, quand, directement, elle est informée par sa
similitude: alors, la chose est connue en elle-même. En second lieu, selon que
la vertu cognitive est informée par la représentation d'un autre qui lui est
semblable, et dans ce cas, on ne dit pas que la chose est connue en elle-même, mais
dans son semblable. Car autre est la connaissance d'un homme en lui-même, autre
celle qu'on acquiert à regarder son portrait. Ainsi, connaître les choses par
leurs similitudes existant dans le connaissant, c'est les connaître en
elles-mêmes, dans leurs propres natures; mais les connaître selon que leurs
ressemblances préexistent en Dieu, c'est les voir en Dieu. Et ces deux
connaissances diffèrent. En conséquence, si l'on parle de la connaissance par
laquelle ceux qui voient Dieu connaissent en lui les choses, ce n'est pas par
des similitudes autres qu'elles-mêmes qu'elles sont vues, mais par la seule
essence divine présente à l'esprit, et par laquelle on voit Dieu lui-même.
Solutions:
1. L'intellect de celui qui voit Dieu est assimilé aux
choses qu'il voit en Dieu, étant uni à l'essence divine, dans laquelle
préexistent les ressemblances de toutes choses.
2. Il y a des facultés cognitives qui, à partir de
représentations formées en un premier temps, peuvent former d'autres images.
Ainsi, l'imagination, en combinant l'image d'une montagne et l'image de l'or, se
représente une montagne d'or; l'intellect, ayant d'abord conçu le genre et la
différence, forme la notion d'espèce. De la même façon, en partant de la
similitude d'une image, nous pouvons former en nous la représentation de la
chose que représente cette image. C'est ainsi que S. Paul, ou tout autre, voyant
Dieu, peut se former en lui-même, à partir de l'essence divine, des
représentations des choses qu'il voit dans cette essence. C'est une
représentation de ce genre qui est demeurée dans l'esprit de S. Paul, après
qu'il eut cessé de voir l'essence divine. Cependant, cette vision des choses
par des espèces ainsi conçues est un autre mode de connaissance que la vue des
choses en Dieu.
Objections:
1. Il semble que non car, selon le Philosophe, a il
arrive que l'on sache beaucoup de choses; mais on n'élicite qu'une intellection
à la fois". Or, ce qu'on voit en Dieu, on le connaît par un acte
d'intellection, puisque c'est par l'intellect qu'on voit Dieu. Donc il n'arrive
pas à ceux qui voient Dieu d'y voir simultanément plusieurs choses.
2. D'après S. Augustin, "Dieu meut la créature
spirituelle dans le temps", à savoir par des pensées et des affections
successives. Or la créature spirituelle dont on parle, c'est l'ange, qui voit
Dieu. Donc, ceux qui voient Dieu pensent et aiment par des actes successifs;
car le temps implique succession.
Cependant:
S.
Augustin écrit: "Nos pensées ne seront pas changeantes, allant et venant
d'un objet à un autre; tout ce que nous saurons, nous le verrons d'un seul
regard."
Conclusion:
Les
choses qui sont vues dans le Verbe ne sont pas vues successivement, mais
simultanément. Pour s'en convaincre, il faut songer que si nous ne pouvons pas
connaître simultanément plusieurs choses, c'est parce que nous les connaissons
par plusieurs représentations, et que l'intellect d'un même homme ne peut pas
simultanément être informé en acte par des représentations diverses, pour
connaître par leur moyen. Il en est comme d'un corps, qui ne peut pas revêtir à
la fois plusieurs figures. Aussi arrive-t-il que des choses nombreuses, si
elles peuvent être connues par le moyen d'une seule représentation, sont
connues simultanément. Par exemple, si les diverses parties d'un même tout sont
connues au moyen de représentations propres à chacune, elles sont connues
successivement, non simultanément; mais si ces parties diverses sont comprises
sous la représentation du tout, elles sont comprises simultanément. Or, nous
avons montré que les choses vues en Dieu n'y sont pas vues chacune par sa propre
représentation, mais que toutes sont vues par l'unique essence divine; c'est
pourquoi elles sont vues de façon simultanée et non successive.
Solutions:
1. Nous ne connaissons qu'une chose à la fois, par notre
intellect, en ce sens que nous ne connaissons que par une seule représentation.
Mais plusieurs choses, comprises en une seule représentation, sont connues
simultanément: ainsi dans la représentation de l'homme nous connaissons
l'animal et le raisonnable, dans la représentation de la maison, le mur et le
toit.
2. Les anges, quant à leur connaissance naturelle qui
leur fait connaître les choses par diverses représentations infuses, ne
connaissent pas tout simultanément, et ainsi, quant à l'intellect, ils sont mûs
dans le temps. Mais en tant qu'ils voient les choses en Dieu, ils les voient
simultanément.
Objections:
1. Il semble bien, car Jacob dit (Gn 32, 31): "J'ai
vu Dieu face à face." Or, voir Dieu face à face, c'est le voir par son
essence, comme on le constate chez S. Paul, qui dit (1 Co 13, 12): "Maintenant,
nous voyons comme dans un miroir, en énigme; alors nous verrons face à face."
2. Dieu dit au sujet de Moïse (Nb 12, 8): "Je lui
parle bouche à bouche. Il voit Dieu à découvert et non en énigmes." Mais
c'est là voir Dieu par son essence. Donc cette vision est possible, même en
cette vie.
3. D'ailleurs, ce en quoi nous connaissons tout et par
quoi nous jugeons de tout le reste doit nous être connu par soi-même. Or, même
maintenant, nous connaissons tout en Dieu; car S. Augustin écrit: "Si tous
deux nous voyons que ce que tu dis est vrai, si tous les deux aussi nous voyons
que ce que je dis est vrai, où donc, je te prie, le voyons-nous? Non pas moi en
toi; ni toi en moi; mais tous deux dans l'immuable vérité elle-même, qui est
au-dessus de nos intelligences." Ailleurs, le même S. Augustin dit: "C'est
d'après la vérité divine, que nous jugeons de toutes choses", et ailleurs
encore, il affirme: "Il appartient à la raison de juger des choses
corporelles d'après les notions incorporelles et éternelles, notions qui, si
elles n'étaient au-dessus de l'âme humaine, ne seraient pas immuables."
Donc, en cette vie même nous voyons Dieu.
4. D'après S. Augustin encore, nous voyons d'une vision
intellectuelle tout ce qui est dans l'âme par son essence. Mais la vision
intellectuelle atteint les réalités intelligibles non par des similitudes, mais
par leurs essences, comme il le dit dans ce passage même. Donc, puisque Dieu
est dans notre âme par son essence, par son essence également il est vu par
nous.
Cependant:
Dieu
dit (Ex 33, 20): "L'homme ne pourra pas me voir et vivre." Sur quoi
la Glose écrit: "Tant qu'on vit ici-bas de la vie mortelle, on peut voir
Dieu par des images, mais non par la représentation même de sa nature."
Conclusion:
Un
homme purement homme ne peut voir Dieu par son essence, à moins de quitter
cette
vie
mortelle. La raison en est que le mode de connaître dépend du mode d'être du
connaissant, on l'a dit. Or, notre âme, tant que nous vivons en cette vie, a
l'être dans une matière corporelle; et de ce fait, par nature, elle ne connaît
que les choses dont la forme est unie à la matière, ou du moins qui peuvent
être connues par l'intermédiaire de celles-là. Mais il est manifeste que par
l'intermédiaire des choses matérielles l'essence divine ne peut être connue;
car on a montré plus haut que la connaissance de Dieu par le moyen d'une
similitude créée quelconque n'est pas la vue de son essence. Il est donc
impossible à l'âme humaine, tant qu'elle vit de la vie d'ici-bas, de voir
l'essence divine. Le signe en est que plus notre âme s'abstrait des choses
corporelles, plus elle devient capable de connaître les choses intelligibles, abstraites
de la matière. De là vient que dans les songes et dans l'arrêt des impressions
sensibles, on perçoit mieux les révélations divines et les présages de
l'avenir. Donc, que l'âme soit élevée jusqu'à l'intelligible transcendant
qu'est l'essence divine, cela ne peut être, tant qu'on est dans cette vie
mortelle.
Solutions:
1. Selon Denys, on dit dans l'Écriture que quelqu'un a
vu Dieu pour dire que se sont formées quelques figures perceptibles ou
imaginaires, représentant le divin par quelque similitude. Donc, lorsque Jacob
s'écrie: "J'ai vu Dieu face à face", on doit le rapporter non à
l'essence divine elle-même, mais à quelque figure qui représentait Dieu. Et
cela appartient à un sommet de la prophétie, de voir Dieu qui parle, même dans
une vision imaginative. Nous verrons cela plus tard quand nous parlerons des
degrés de la prophétie. Ou encore Jacob disait cela pour désigner une
contemplation intellectuelle éminente.
2. De même que Dieu opère surnaturellement des miracles
dans le monde des corps, de même il a, surnaturellement et en dehors de
l'ordinaire, élevé jusqu'à la vision de son essence l'esprit de certains hommes,
vivant dans la chair, mais ne se servant pas alors des sens charnels. C'est ce
que S. Augustin dit de Moïse, le docteur des Juifs, et de S. Paul, docteur des
nations. Mais nous en traiterons plus complètement quand nous parlerons du
ravissement.
3. On dit que nous voyons tout en Dieu, que nous jugeons
de toutes choses d'après Dieu, en ce sens que c'est par participation à la
lumière divine que nous connaissons toutes choses et que nous en jugeons. Car
la lumière naturelle de la raison elle-même est une certaine participation de
cette lumière. Ainsi nous disons voir et juger toutes les choses sensibles "dans
le soleil", c'est-à-dire à sa lumière. C'est pourquoi S. Augustin a pu
écrire: "Les objets des sciences forment un spectacle qui ne peut être vu
s'il n'est comme éclairé par son soleil", à savoir par Dieu. Donc, comme
il n'est pas nécessaire pour voir sensiblement quelque chose qu'on voie la
substance même du soleil, de même il n'est pas nécessaire non plus, pour voir
quelque chose intellectuellement, qu'on voie l'essence de Dieu.
4. Cette vision intellectuelle concerne les choses qui
sont dans l'âme par leur essence comme les intelligibles sont dans l'intellect.
C'est ainsi que Dieu est dans l'âme des bienheureux, mais non dans la nôtre, où
il ne se trouve que par présence, essence et puissance.
Objections:
1. Il semble que non, car Boèce écrit: "La raison
ne peut saisir une forme pure." Or Dieu est la forme pure par excellence, comme
on l'a montré plus haut. Donc la raison naturelle ne peut parvenir à sa
connaissance.
2. Aristote nous dit que sans représentation imaginative,
l'âme ne peut rien concevoir; mais puisque Dieu est incorporel nous ne pouvons
en avoir une telle image.
3. Connaître par la raison naturelle est commun aux bons
et aux mauvais, comme la nature elle-même. Or la connaissance de Dieu est
réservée aux bons, car S. Augustin déclare: "Le regard de l'esprit humain
ne pénètre pas dans une lumière aussi transcendante, s'il n'est pas purifié par
la sainteté de la foi."
Cependant:
Paul
dit (Rm 1, 19): "Ce qu'on peut connaître de Dieu est pour eux (les païens)
manifeste", et il s'agit de ce qu'on peut connaître de Dieu par la raison
naturelle.
Conclusion:
Notre
connaissance naturelle prend son origine des sens, et il s'ensuit que notre connaissance
naturelle peut s'étendre aussi loin que les objets sensibles. Or, à partir des
objets sensibles, notre intellect ne peut parvenir jusqu'à voir l'essence
divine; car les créatures sensibles sont des effets de Dieu qui n'égalent pas
la vertu de leur cause. Pour cette raison, à partir de la connaissance des
choses sensibles, on ne peut connaître toute la puissance de Dieu, ni par suite
voir son essence.
Toutefois,
puisque les effets dépendent de la cause, nous pouvons être conduits par eux à
connaître ici de Dieu qu'il est, et à connaître les attributs qui lui
conviennent comme à la cause première universelle, transcendant tous ces
effets. Donc, nous connaissons sa relation aux créatures, à savoir qu'il est
cause de toutes; et la différence des créatures par rapport à lui, qui consiste
en ce qu'il n'est lui-même rien de ce que sont ses effets; nous savons enfin
que ces attributs, on ne les lui refuse pas comme lui faisant défaut, mais
parce qu'il est trop au-dessus d'eux.
Solutions:
1. La raison ne peut atteindre à une forme simple de
façon à savoir ce qu'elle est, mais elle peut savoir d'elle qu'elle est.
2. Dieu est connu naturellement au moyen des images de
ses effets.
3. La connaissance de Dieu par essence, étant un effet
de la grâce, ne peut appartenir qu'aux bons; mais la connaissance de Dieu par
la raison naturelle peut convenir aux bons et aux mauvais. C'est pourquoi S.
Augustin, dans ses Rétractations, s'exprime ainsi: "Je n'approuve pas ce
que j'ai dit dans cette prière: "O Dieu, qui as voulu que seuls les coeurs
purs connaissent la vérité..." On peut en effet répondre que beaucoup, parmi
ceux qui ne sont pas purs, connaissent beaucoup de vérités" par la raison
naturelle.
Objections:
1. Il semble que par la grâce on n'ait pas une
connaissance de Dieu plus élevée que par la raison naturelle. En effet, Denys
écrit: "Celui qui est le mieux uni à Dieu, en cette vie, ne lui est uni
que comme au tout à fait inconnu." Et c'est de Moïse qu'il dit cela, bien
que celui-ci ait obtenu une excellence particulière dans la connaissance de
grâce. Or, être uni à Dieu en ignorant de lui ce qu'il est, cela relève déjà de
la raison naturelle. Donc, par la grâce, Dieu ne nous est pas connu plus
pleinement que par la raison naturelle.
2. Par la raison naturelle, nous ne pouvons parvenir à
la connaissance des choses divines sinon par des images. Mais il n'en va pas
autrement pour la connaissance de grâce; car Denys écrit: "Le rayon divin
ne peut nous illuminer qu'enveloppé dans la variété des voiles sacrés."
3. Notre intellect s'unit à Dieu par la grâce de la foi.
Or, la foi ne semble pas être une connaissance; car S. Grégoire dit: "Les
choses invisibles sont objet de foi, non de connaissance." Donc la grâce
ne nous procure pas une connaissance de Dieu plus excellente.
Cependant:
l'Apôtre
écrit (1 Co 2, 10, 8): ". Dieu nous a révélé par son Esprit" des
choses "que nul parmi les princes de ce monde n'a connues". Il
désigne ainsi, d'après la Glose, les philosophes.
Conclusion:
On
doit affirmer que par la grâce nous avons une connaissance de Dieu plus
parfaite que par la raison naturelle. En voici la preuve. La connaissance
obtenue par la raison naturelle requiert deux choses: des images reçues des
sens, et la lumière intelligible naturelle, par la vertu de laquelle nous
abstrayons de ces images nos conceptions intelligibles. Or sur ces deux points,
la révélation de la grâce vient en aide à la connaissance humaine. En effet, la
lumière naturelle de l'intelligence est renforcée par l'infusion de la lumière
de grâce. Et parfois des images sont formées par l'intervention divine dans
l'imagination humaine, images qui expriment plus parfaitement les choses
divines que les images qui nous viennent des choses sensibles par un processus
naturel. C'est ce qui apparaît dans le cas des visions prophétiques. Il arrive
même que des objets extérieurs, accessibles aux sens, soient formés par Dieu, ou
encore des voix, pour exprimer quelque aspect du monde divin. C'est ainsi qu'au
baptême du Christ, on vit le Saint-Esprit apparaître sous l'apparence d'une
colombe, et la voix du Père se fit entendre: "Celui-ci est mon Fils
bien-aimé."
Solutions:
1. Sans doute, par la révélation de la grâce en cette
vie nous ne connaissons pas de Dieu ce qu'il est, et nous lui sommes unis comme
à un inconnu. Toutefois, nous le connaissons plus pleinement, en ce que des
effets plus nombreux et plus excellents de sa puissance nous sont manifestés, et
aussi en ce que, grâce à la révélation divine, nous lui attribuons des perfections
que la raison naturelle ne saurait atteindre, par exemple que Dieu est trine et
un.
2. La connaissance provenant des images, qu'elles soient
reçues des sens selon l'ordre naturel des choses, ou qu'elles soient formées
dans l'imagination par une intervention de Dieu, est d'autant plus excellente
que la lumière intellectuelle en l'homme est plus forte. Et ainsi, dans le cas
de la révélation, une connaissance plus riche est tirée des images mentales, grâce
à l'infusion de la lumière divine.
3. La foi est une sorte de connaissance, en tant que
l'intellect est déterminé par la foi à l'égard d'un certain objet à connaître.
Mais cette détermination précise ne vient pas de la vision de celui qui croit, elle
vient de la vision de celui en qui l'on croit. Ainsi, en tant que la vision
fait défaut, la foi comme connaissance est déficiente par rapport à la science;
car la science détermine l'intelligence par la vue et l'intelligence des
premiers principes.
Après avoir examiné tout ce qui se
rapporte à notre connaissance de Dieu, il nous faut poursuivre cette étude par
celle des noms que nous donnons à Dieu, car nous nommons chaque chose d'après
la connaissance que nous en avons.
1. Dieu peut-il
être nommé par nous? 2. Certains noms attribués à Dieu désignent-ils sa
substance? 3. Certains noms sont-ils attribués à Dieu au sens propre, ou bien
tous lui sont-ils attribués par métaphore? 4. Les nombreux noms donnés à Dieu
sont-ils synonymes? 5. Y a-t-il des noms attribués à Dieu et aux créatures
univoquement, ou équivoquement? 6. Si c'est par analogie, sont-ils dits en
priorité de Dieu, ou des créatures? 7. Certains noms sont-ils dits de Dieu
temporellement? 8. Ce nom "Dieu" signifie-t-il la nature de Dieu, ou
son opération? 9. Ce nom est-il communicable? 10. Ce nom est-il employé de
façon univoque, ou équivoque, selon qu'il signifie Dieu par nature, par
participation, ou selon l'opinion? 11. "Celui qui est" est-il, plus
que tous les autres, le nom propre de Dieu? 12. Peut-on former au sujet de Dieu
des propositions affirmatives?
Objections:
1. Il semble qu'aucun nom ne convienne à Dieu, car, dit
Denys: "Il n'y a de lui ni nom ni connaissance." Et les Proverbes (30,
4): "Quel est son nom et quel est le nom de son fils, si tu le sais?"
2. Tout nom a une forme ou abstraite ou concrète. Or les
noms concrets ne conviennent pas à Dieu, puisqu'il est simple. Les noms
abstraits ne lui conviennent pas davantage; car ils ne signifient pas quelque
subsistant achevé. Donc aucun nom ne peut désigner Dieu.
3. Les substantifs signifient la substance qualifiée;
les verbes et les participes signifient en situant dans le temps; les pronoms
sont démonstratifs ou relatifs. Or rien de tout cela ne peut convenir à Dieu.
Dieu est sans qualité, sans aucun accident; hors du temps; il ne tombe pas sous
nos sens, pour que nous puissions le montrer; on ne peut le désigner non plus
par manière de relation, car tous les termes relatifs ne font que
rappeler
quelqu'un des termes qui précèdent, soit noms, soit participes, soit pronoms
démonstratifs. Donc Dieu ne peut d'aucune façon être nommé par nous.
Cependant:
on
lit dans l'Exode (15, 3 Vg): "Le Seigneur est un vaillant guerrier, Tout-Puissant
est son nom."
Conclusion:
Selon
le Philosophe, "les mots sont les signes des concepts, et les concepts
sont les représentations des choses". Cela montre que les mots se réfèrent
aux choses à signifier par l'intermédiaire de ce que l'esprit conçoit. Et il
s'ensuit que nous pouvons nommer un être dans la mesure où notre intellect peut
le connaître. Or, nous avons montré plus haut' que Dieu, durant cette vie, ne
peut être vu par nous dans son essence; mais que nous le connaissons à partir
des créatures comme leur principe, et par mode d'excellence et de négation. En
conséquence, nous pouvons le nommer d'après les créatures, mais non de telle
sorte que le nom qui le signifie exprime l'essence divine telle qu'elle est, à
la manière dont le mot "homme" exprime par sa signification l'essence
de l'homme selon ce qu'il est; car il signifie sa définition qui fait connaître
son essence; en effet, ce que signifie formellement le nom, c'est la
définition.
Solutions:
1. On doit dire que Dieu est dit n'avoir pas de nom, ou
être au-dessus de tout nom en ce sens qu'il est au-dessus de ce que nous
connaissons de lui et que nous exprimons par nos paroles.
2. Ne connaissant Dieu que d'après les créatures et ne
pouvant lui donner des noms qu'à partir d'elles, tous les noms que nous lui
attribuons signifient selon la manière qui convient aux créatures matérielles, dont
la connaissance nous est connaturelle, nous l'avons dit. Et parce que, dans le
champ de ces créatures, les étants achevés sont des composés, leur forme
n'étant pas un sujet complet et subsistant, mais bien plutôt ce par quoi un
sujet est ce qu'il est, il en résulte que tous les noms par lesquels nous
désignons un étant complet et subsistant ont un mode concret de signifier, comme
il convient à des composés; et les noms par lesquels nous signifions des formes
simples ont pour signifié non quelque chose de subsistant, mais ce par quoi un
subsistant est ce qu'il est. C'est ainsi que la blancheur désigne ce par quoi
un subsistant est blanc. Dieu étant à la fois simple et subsistant, nous lui
attribuons donc des noms abstraits pour signifier sa simplicité, et des noms concrets
pour signifier sa subsistance et sa perfection. Cependant, à l'égard du mode
d'être de Dieu, ces deux catégories de noms sont défectueuses l'une et l'autre,
pour la même raison que notre intellect ne le connaît pas, en cette vie, tel
qu'il est.
3. Signifier la substance qualifiée, c'est signifier le
suppôt avec la nature ou la forme déterminée dans laquelle il subsiste. Aussi, de
même qu'on attribue à Dieu des noms concrets pour signifier sa subsistance et
sa perfection, comme nous venons de le dire; de même nous lui appliquons des
noms qui signifient la substance qualifiée. Pour ce qui est des verbes et des
participes, qui incluent le temps, ils sont dits de lui parce que l'éternité
inclut tous les temps. De même, en effet, que nous ne pouvons concevoir et
signifier les êtres simples et subsistants si ce n'est de la manière qui
convient aux composés, de même nous ne pouvons connaître et exprimer par des
mots l'éternité qui est simple si ce n'est de la manière qui convient aux
choses temporelles; et cela à cause de la connaturalité de notre esprit avec
les choses composées et temporelles. Quant aux pronoms démonstratifs, ils se
rapportent à Dieu comme connu par l'intellect, non comme perçu par les sens.
Car c'est selon que notre intellect l'atteint, qu'il peut être montré. Et ainsi,
de la même manière que des noms, des participes et des pronoms démonstratifs
sont dits de lui, Dieu peut être signifié par des pronoms et des noms relatifs.
Objections:
1. Il semble qu'aucun nom attribué à Dieu ne désigne sa
substance. En effet, S. Jean Damascène écrit: "Chacun des noms donnés à
Dieu ne vise pas à signifier ce qu'il est selon sa substance, mais à montrer
soit ce qu'il n'est pas, soit sa relation à d'autres, soit ce qui est
consécutif à sa nature ou à son opération."
2. Denys affirme: "Tu trouveras chez les saints
interprètes de la doctrine sacrée un hymne de louange, où les appellations de
Dieu se partagent et s'expliquent d'après les degrés divers de ses
manifestations." Cela signifie que les noms employés par les saints
docteurs pour la divine louange se distinguent seulement selon que les
perfections qu'ils signifient procèdent de Dieu. Or signifier d'une chose
qu'elle procède d'une autre, c'est ne rien signifier de l'essence de cette
dernière. Donc les noms que l'on dit de Dieu ne se rapportent pas à ce qu'il
est substantiellement.
3. On ne peut nommer les êtres que de la manière dont on
les connaît; or, en cette vie, Dieu n'est pas connu selon sa substance. Donc
aucun des noms qui sont dits de Dieu ne le désigne selon sa substance.
Cependant:
S.
Augustin nous dit: "Pour Dieu, c'est tout un d'être, et d'être fort, sage
ou quoi que ce soit que vous disiez de cette simplicité en vue d'en signifier
la substance. " Donc tous les noms de ce genre signifient la substance
divine.
Conclusion:
Manifestement
les noms qui sont dits de Dieu par manière de négation, ou qui expriment un
rapport de Dieu à la créature ne signifient en aucune manière sa substance, mais
qu'il n'est pas ceci ou cela, ou bien sa relation à autre chose, ou mieux la
relation d'autre chose à lui. Mais au sujet des noms qui sont attribués à Dieu
de façon absolue et affirmative, comme "bon", "sage" et
autres semblables, on a émis à ce sujet des opinions multiples.
Certains
ont dit que tous ces noms, bien que de forme affirmative, sont destinés à
écarter de Dieu quelque chose, plutôt qu'à dire ce qu'il est. Ainsi, selon eux,
dire que Dieu est vivant, c'est dire qu'il n'est pas ce que sont les choses
sans vie, et ainsi du reste. Telle est l'opinion de Rabbi Moïse. D'autres
disent que ces noms ne veulent signifier que le rapport de Dieu à la créature, de
sorte que quand nous disons: "Dieu est bon", cela veut dire: "Dieu
est cause de la bonté dans les choses." Et ainsi en est-il des autres
noms.
Mais
aucune de ces opinions ne paraît admissible, pour trois motifs. Premièrement, selon
aucune de ces interprétations on ne peut expliquer pourquoi on appliquerait à
Dieu certains noms plutôt que d'autres. Ainsi Dieu est cause des corps autant
que des choses bonnes. Si quand on dit: Dieu est bon, l'on ne signifie rien
d'autre que: Dieu est cause des choses bonnes, on pourra donc dire tout aussi
bien que Dieu est un corps parce qu'il est cause des corps. Également, on
pourrait dire qu'il est un corps pour dire qu'il n'est pas purement en
puissance, comme la matière première. Deuxièmement, il résulterait de là que
les noms appliqués à Dieu ne lui conviendraient qu'en second, comme quand nous
disons d'une médecine qu'elle est saine pour dire seulement qu'elle est cause de
santé pour l'animal auquel le mot "sain" convient d'abord.
Troisièmement, cela est contraire à l'intention de ceux qui parlent de Dieu.
Quand ils disent de Dieu qu'il est vivant, ce qu'ils veulent dire, ce n'est pas
qu'il est la cause de notre vie ni qu'il diffère des corps sans vie.
C'est
pourquoi nous devons parler autrement: ces termes signifient bien la substance
divine, et sont attribués à Dieu substantiellement; mais ils ne réussissent pas
à le représenter. En voici la raison. Les noms que nous donnons à Dieu le
signifient à la manière dont nous le connaissons. Or, notre esprit connaissant
Dieu à partir des créatures, il le connaît pour autant que les créatures le
représentent, et on a montré plus haut que Dieu qui est absolument et
universellement parfait a primordialement en lui-même toutes les perfections
qu'on trouve dans les créatures. Il suit de là qu'une créature quelconque
représente Dieu et lui est semblable dans la mesure où elle a quelque
perfection; non pas certes qu'elle le représente comme un être de même espèce
ou de même genre, mais comme le principe transcendant dont les effets sont
déficients à l'égard de sa forme à lui, mais dont ils retiennent pourtant une
certaine ressemblance, à la manière dont les formes des corps inférieurs représentent
la vertu du soleil. C'est ce que nous avons exposé plus haut en parlant de la
perfection divine. Ainsi donc, les noms allégués signifient la substance divine,
mais ils la signifient imparfaitement comme les créatures la représentent
imparfaitement. Donc, lorsqu'on dit: Dieu est bon, le sens n'est pas: Dieu est
cause de bonté, ou bien: Dieu n'est pas mauvais; mais le sens est: Ce que nous
appelons bonté dans les créatures préexiste en Dieu, quoique selon un mode
supérieur. Il ne s'ensuit donc pas qu'il appartienne à Dieu d'être bon en tant
qu'il cause la bonté; mais plutôt, inversement, parce qu'il est bon il répand
la bonté dans les choses, selon ces paroles de S. Augustin: "Parce qu'il
est bon, nous sommes."
Solutions:
1. Si le Damascène dit que ces noms ne signifient pas ce
que Dieu est, c'est parce que par aucun d'entre eux n'est exprimé parfaitement
ce qu'il est: chacun pourtant le signifie imparfaitement, de même que les
créatures le représentent imparfaitement.
2. Dans la signification des noms, autre chose parfois
est ce dont le nom a été tiré, autre chose ce qu'il est destiné à signifier:
ainsi le mot pierre (lapis) a été choisi parce que la pierre blesse le pied
(laedit pedem); et pourtant il ne signifie pas "ce qui blesse le pied",
mais bien une espèce de corps; sans quoi, tout ce qui blesse le pied serait une
pierre. Ainsi donc, les noms divins dont on parle ont bien pour origine les
processus créateurs qui partent de la Divinité; de même, en effet, que selon
les diverses perfections participées, qu'elles tiennent de Dieu, les créatures
le représentent, bien qu'imparfaitement, de même notre intelligence le connaît
et le nomme selon chaque perfection qui procède de lui. Cependant les noms
divins ne sont pas destinés à signifier les processions divines en elles-mêmes,
comme si, en disant: Dieu est vivant, on entendait: de lui procède la vie; mais
bien à signifier le Principe même des choses, sous l'aspect où la vie préexiste
en lui, bien que ce soit sous une forme plus éminente que nous ne pouvons le
comprendre ou l'exprimer.
3. Nous ne pouvons en cette vie connaître l'essence
divine selon ce qu'elle est en elle-même; mais nous la connaissons telle
qu'elle est représentée dans les perfections des créatures, et c'est ainsi que
l'expriment les noms employés par nous.
Objections:
1. Il semble qu'aucun nom ne puisse être attribué à Dieu
dans son sens propre. Car les noms donnés à Dieu sont empruntés aux créatures, ainsi
qu'on l'a dit. Mais les noms des créatures ne sont appliqués à Dieu que par
métaphore, comme lorsqu'on dit: Dieu est un rocher, Dieu est un lion, etc.
2. Aucun nom n'est dit au sens propre d'un sujet à qui
refuser ce nom est plus exact que de le lui attribuer. Mais tous ces noms: bon,
sage et autres semblables, on les nie de Dieu, avec plus de vérité qu'on ne les
affirme, comme le montre Denys. Donc aucun de ces noms n'est attribué à Dieu en
son sens propre.
3. Les noms exprimant des choses corporelles ne sont
attribués à Dieu que par métaphore, puisqu'il est incorporel. Mais tous les
noms en question impliquent certaines conditions corporelles; le temps est
inclus dans leur signification, et aussi la composition et autres conditions
qui sont celles des corps. Donc tous ces noms sont appliqués à Dieu par
métaphore.
Cependant:
S.
Ambroise nous dit: "Certains noms manifestent de façon évidente ce qui est
propre à la divinité, et quelques-uns expriment avec une claire vérité la
majesté divine. Il en est d'autres qui ne sont attribués à Dieu que par une
sorte de transposition et par voie de similitude." Donc tous les noms ne
sont pas attribués à Dieu par métaphore; quelques-uns le sont dans leur sens
propre.
Conclusion:
Nous
l'avons dit, nous connaissons Dieu au moyen des perfections qui procèdent de
lui dans les créatures; et ces perfections sont en lui selon un mode plus
éminent que dans les créatures. Or notre intellect appréhende ces perfections
telles qu'elles sont dans les créatures, et selon la façon dont il les
appréhende, il les signifie par des noms; toutefois, dans les noms que nous
appliquons à Dieu, deux choses sont à considérer: les perfections mêmes
signifiées par ces mots, comme la bonté, la vie, etc., et la manière dont elles
sont signifiées. Quant à ce que signifient ces noms, ils conviennent à Dieu en
propre, et plus encore qu'aux créatures, et en priorité. Mais quant à la
manière de signifier, ces mêmes noms ne s'appliquent plus proprement à Dieu, car
leur mode de signification est celui qui convient aux créatures.
Solutions:
1. Certains noms expriment les perfections qui procèdent
de Dieu dans les créatures, de telle sorte que le mode imparfait selon lequel
les créatures participent de la perfection divine est inclus dans la
signification de ces noms. Ainsi pierre, ou rocher, signifie un certain étant
avec sa matérialité. De tels noms ne peuvent être attribués à Dieu autrement
que par métaphore. Mais certains noms signifient les perfections mêmes de façon
absolue, sans qu'aucun mode de participation soit inclus dans leur signification,
ainsi être, bon, vivant, etc., et ces noms-là sont dits de Dieu en toute
propriété.
2. Quand Denys déclare que les noms en question peuvent
être niés de Dieu, c'est parce que ce qui est signifié par le nom ne convient
pas à Dieu à la façon dont il est signifié, mais d'une façon plus excellente.
C'est pourquoi, en ce même passage, Denys explique que Dieu est au-dessus de
toute substance et de toute vie.
3. Les noms attribués proprement à Dieu impliquent des
conditions corporelles, non dans le signifié même du nom, mais uniquement dans
la manière de les signifier. Au contraire, les noms attribués à Dieu par
métaphore impliquent une condition corporelle dans la réalité même qu'ils
signifient.
Objections:
1. Il semble que ces noms attribués à Dieu soient
synonymes. En effet, on appelle synonymes des noms qui signifient tout à fait
la même chose. Mais les noms que nous attribuons à Dieu signifient tout à fait
la même chose; car la bonté de Dieu est son essence même, et aussi sa sagesse, etc.
Donc tous ces noms sont parfaitement synonymes.
2. Si l'on répond que ces noms signifient la même
réalité, mais selon des raisons diverses, on peut objecter: Une raison à
laquelle rien ne correspond dans le réel est une raison vaine. Donc si ces
raisons sont multiples quand la réalité est une, il semble bien que ces raisons
soient vaines.
3. Ce qui est un selon l'être et selon l'intelligibilité
l'est davantage que ce qui est un selon l'être et multiple selon
l'intelligibilité. Mais Dieu est souverainement un; il semble donc qu'il ne
doive pas être un dans la réalité et multiple selon l'intelligibilité. Par
conséquent, les noms attribués à Dieu ne signifient pas des raisons
intelligibles qui sont diverses; ils sont donc synonymes.
Cependant:
Une
accumulation de synonymes ne produit que des paroles creuses, comme si l'on
appelle vêtement un habit. Donc si tous les noms attribués à Dieu sont
synonymes, on ne peut convenablement l'appeler bon ou quoi que ce soit d'autre.
Pourtant il est écrit (Jr 32, 18): "Toi, le Dieu grand et fort, dont le
nom est Seigneur de l'univers."
Conclusion:
On
doit dire que ces noms appliqués à Dieu ne sont pas synonymes. Cela se verrait
aisément, si nous disions que ces noms ont été introduits pour nier de Dieu le
contraire de ce qu'ils disent, ou pour souligner un rapport de causalité entre
Dieu et ses créatures. Alors, en effet, on pourrait distinguer sous ces noms
diverses raisons, variant selon la diversité des choses que l'on nie ou des
effets que l'on vise.
Mais,
même avec notre explication, selon laquelle ces noms signifient la substance
divine, bien qu'imparfaitement, il ressort clairement de ce qui précède, qu'ils
signifient des raisons intelligibles diverses. En effet, la raison que le nom
signifie
est ce que l'intelligence conçoit de la réalité signifiée par le nom. Or notre
intelligence, connaissant Dieu par les créatures, se forme pour connaître Dieu
des conceptions proportionnées aux perfections qui procèdent de Dieu dans les
créatures. Ces perfections en Dieu préexistent dans l'unité et la simplicité, mais
chez les créatures elles sont reçues dans la division et la multiplicité. De
même donc qu'aux perfections diverses des créatures correspond un unique
Principe simple, représenté par les diverses perfections des créatures d'une
manière variée et multiple: ainsi, aux conceptions multiples et diverses de
notre intelligence correspond quelque chose d'absolument un et simple, saisi
imparfaitement au moyen de ces conceptions. D'où il suit que les noms que nous
attribuons à Dieu, bien que signifiant une seule réalité, ne sont pas synonymes,
parce qu'ils la signifient comme atteinte selon des raisons intelligibles
multiples et diverses.
Solutions:
1. Par là se résout la première objection; car on
appelle synonymes des noms qui expriment une même réalité selon une raison
intelligible unique Les noms qui signifient les raisons intelligibles diverses
ne signifient pas à parler proprement et formellement une même chose, parce que
le nom signifie la chose par l'intermédiaire du concept, nous l'avons dit.
2. Les raisons intelligibles multiples que signifient
ces noms ne sont pas vides et frivoles, car à toutes correspond une chose une
et simple, représentée par elles de façon multiple et imparfaite.
3. Cela même appartient à la parfaite unité de Dieu, que
ce qui est dans les autres êtres à l'état multiple et divisé existe en lui dans
la simplicité et l'unité. Et qu'il soit un selon l'être, et multiple selon
l'intelligibilité, cela vient de ce que notre intelligence l'appréhende en une
multiplicité de concepts comme les créatures le représentent en une
multiplicité de perfections.
Objections:
1. Il semble que ce qui est dit de Dieu et des créatures
leur soit attribué de façon univoque. Car tout nom équivoque se ramène à un nom
univoque, comme la multitude se ramène à l'unité. Par exemple, si le mot chien
est, équivoque, appliqué au chien qui aboie et au chien de mer, il faut bien
qu'il soit dit de façon univoque pour certains animaux, c'est-à-dire pour tous
ceux qui aboient; sans cela, on devrait aller à la recherche du sens
indéfiniment. Or il y a dans le monte des agents univoques, qui coïncident avec
leurs effets à la fois quant au nom et quant à la définition, comme l'homme
engendre l'homme D'autres agents sont équivoques, comme le soleil qui engendre
la chaleur sans que lui-même soit chaud, si ce n'est de façon équivoque, à un
autre niveau. Il semble donc que le premier agent, auquel tous les autres
agents se ramènent, soit un agent univoque. Ainsi ce qu'on dit à la fois de
Dieu et des créatures est dit d'une façon univoque
2. Entre les équivoques, il n'y a pas de ressemblance.
Comme il y a quelque ressemblance de la créature à l'égard de Dieu, selon la
Genèse (1, 26): "Faisons l'homme à notre image et ressemblance", il
semble que quelque chose soit dit, en un sens univoque, de Dieu et des
créatures
3. La mesure est homogène au mesuré, comme il est dit
dans la Métaphysique d'Aristote, Or Dieu est la mesure première des êtres, comme
l'affirme également le Philosophe. Donc Dieu est homogène aux créatures, et
ainsi quelque chose est dit univoquement de Dieu et de la créature.
Cependant:
ce
qu'on attribue à divers sujets sous un même nom, mais non selon la même raison
intelligible, leur est attribué d'une manière équivoque. Or aucun nom ne
convient à Dieu selon la même raison intelligible qu'il est dit de la créature;
car la sagesse, par exemple, est dans les créatures une qualité, et non pas en
Dieu, et changer le genre c'est faire changer la raison intelligible, puisque
le genre fait partie de la définition. Et il en est ainsi du reste. Donc, quoi
que l'on dise en commun de Dieu et de la créature, cela est dit équivoquement.
2. Dieu est plus éloigné des créatures que des créatures
quelconques ne le sont l'une de l'autre. Or, à cause de la distance entre
certaines créatures, il arrive que rien ne puisse leur être attribué dans un
sens univoque, comme c'est le cas de celles qui ne font pas partie du même
genre. Donc, moins encore pourra-t-on attribuer quoi que ce soit à Dieu et aux
créatures d'une manière univoque; toutes ces attributions sont équivoques.
Conclusion:
Rien
ne peut être attribué univoquement à Dieu et aux créatures Car un effet qui
n'égale pas la vertu de sa cause agente reçoit la similitude de l'agent, non
pas selon la même raison formelle, mais de façon déficiente: de sorte que ce
qui est dans les effets divisé et multiple se trouve dans la cause simple et un;
ainsi le soleil, par sa vertu, qui est une, produit sur la terre des formes
d'existence variées et multiples. De la même manière, comme on l'a dit plus
haut, les perfections de toutes choses qui se trouvent divisées et multiformes
dans les créatures, préexistent en Dieu en étant unifiées. Ainsi donc, lorsqu'un
nom de perfection est dit d'une créature, il signifie cette perfection comme
distincte, et selon la raison formelle par quoi elle se distingue des autres.
Par exemple, si nous donnons à un homme le nom de sage, nous signifions une
perfection distincte de l'essence de l'homme, de sa puissance, de son être et
de tous ses autres attributs. Au contraire, quand nous donnons ce même nom à
Dieu, nous n'entendons pas signifier en lui quelque chose qui soit distinct de
son essence, de sa puissance ou de son existence. Et ainsi lorsque le mot "sage"
est donné à l'homme, il circonscrit en quelque sorte et contient la réalité
signifiée, tandis que lorsqu'il est dit de Dieu, il laisse la réalité signifiée
hors de toute limite et débordant la signification du nom. Il est donc évident
que ce mot "sage" n'est pas dit de Dieu et de l'homme selon la même
raison formelle. Et il en est ainsi de tous les autres. De sorte qu'aucun nom
n'est attribué univoquement à Dieu et à la créature. Mais pas non plus tout à
fait équivoquement comme certains l'ont dit. Dans ce cas, en effet, on ne
pourrait, à partir des créatures, rien connaître de Dieu, rien en démontrer; on
ne pourrait jamais éviter le sophisme de l'équivocité, et cela irait contre le
témoignage tant des philosophes qui démontrent au sujet de Dieu beaucoup de
choses, que de l'Apôtre lui-même disant aux Romains (1, 20): "Les
attributs invisibles de Dieu nous sont rendus manifestes au moyen de ses
oeuvres." Il faut donc dire que les noms en question sont attribués à Dieu
et aux créatures selon l'analogie, c'est-à-dire selon une certaine proportion.
Et
cela arrive dans les mots de deux façons. Ou bien plusieurs termes sont référés
à un seul, comme "sain" se dit du remède et de l'urine, parce que
l'un et l'autre sont en relation avec la santé de l'animal, l'une comme cause
et l'autre comme signe; ou bien un terme est référé à l'autre, comme "sain"
se dit du médicament et de l'animal, en tant que le médicament est cause de la
santé qui, elle, appartiendra à l'animal.
C'est
de cette dernière façon que certains termes sont attribués à Dieu et à la
créature par analogie, ni tout à fait équivoquement ni univoquement. En effet, nous
ne pouvons nommer Dieu que d'après les créatures, comme on l'a expliqué '.
Ainsi, tout ce qui est dit et de Dieu et de la créature est dit pour cette
raison qu'il y a une relation de la créature à Dieu comme à son principe et à
sa cause, en qui préexistent excellemment toutes les perfections des choses. Et
cette sorte de communauté du nom tient le milieu entre la pure équivocité et la
pure univocité. Car dans les noms dits de plusieurs par analogie il n'y a ni
unité de la raison formelle, comme dans le cas des noms univoques, ni diversité
pure et simple des raisons formelles, comme dans le cas des noms équivoques;
mais le nom qui est ainsi pris en plusieurs sens signifie des rapports divers à
quelque chose d'un, comme par exemple "saine" dit de l'urine signifie
un signe de la santé; dit du remède il signifie une cause de la même santé.
Solutions:
1. Bien que, dans le jeu logique des attributions, les
noms équivoques se ramènent aux univoques, inversement, dans l'ordre des
actions, il est nécessaire que l'agent non univoque précède l'agent univoque.
Car c'est toujours un agent non univoque qui est la cause universelle de
l'espèce prise dans sa totalité; ainsi le soleil intervient comme cause dans la
génération de tous les hommes. Un agent univoque n'est pas la cause efficiente
et universelle de toute l'espèce sans quoi il serait cause de soi-même, puisqu'il
fait partie de l'espèce: il est cause particulière à l'égard de l'individu
qu'il fait participer à l'espèce. Donc la cause universelle de toute une espèce
n'est pas un agent univoque. Or, la cause universelle a le pas sur la cause
particulière. Mais cet agent universel, bien que n'étant pas univoque, n'est
pas pour cela tout à fait équivoque car s'il l'était, il ne produirait pas un
effet semblable à lui. On peut l'appeler "agent analogue". Et c'est
ainsi que dans les attributions logiques elles-mêmes, tous les termes univoques
se ramènent à un terme premier qui n'est pas univoque, mais analogue et qui est
l'étant.
2. La ressemblance entre la créature et Dieu est
imparfaite; car même selon le genre il n'y a pas identité entre eux, comme on
l'a vu précédemment.
3. Dieu n'est pas une mesure proportionnée aux étants
qu'il mesure. C'est donc à tort que l'objection conclut que Dieu et les
créatures sont compris dans un même genre.
Quant
à ce qu'on a avancé en sens contraire, cela prouve que les noms en question ne
sont pas attribués à Dieu et aux créatures univoquement, mais non qu'ils le
sont équivoquement.
Objections:
1. Il semble que les noms soient dits en priorité des
créatures plutôt que de Dieu. Car nous nommons un être selon que nous le
connaissons, puisque, selon le Philosophe, "les noms sont le signe des
concepts". Or nous connaissons la créature avant de connaître Dieu; les
noms donnés par nous conviennent donc en priorité aux créatures.
2. Selon Denys, "nous nommons Dieu d'après les
créatures". Mais les noms transférés des créatures à Dieu sont dits des
créatures d'abord, non de Dieu, comme les noms "lion", "rocher"
etc. Donc tous les noms sont dits en priorité des créatures, de Dieu ensuite.
3. Tous les noms qui sont dits en commun de Dieu et des
créatures sont dits de Dieu comme de la cause de tous les étants, d'après
Denys. Or, ce qui est dit d'une chose en raison de la causalité est dit d'elle
en second: par exemple, l'animal est dit "sain" en priorité, et le
remède en second parce qu'il est la cause de la santé. Donc, les noms dont nous
parlons sont dits en priorité de la créature et en second de Dieu.
Cependant:
S.
Paul écrit (Ep 3, 14): "Je fléchis les genoux devant le Père de Notre
Seigneur Jésus-Christ, de qui toute paternité, au ciel et sur la terre, tire
son nom." On peut en dire autant des autres noms attribués à Dieu et aux
créatures. Donc ces noms sont attribués à Dieu en priorité par rapport aux
créatures.
Conclusion:
Dans
tous les noms qu'on attribue par analogie à plusieurs êtres, il est nécessaire
que ces noms soient attribués par rapport à un seul. C'est pourquoi ce terme
doit figurer dans la définition de tous les autres. Et comme la raison formelle
signifiée
par le nom est la définition de ce qu'on nomme, dit Aristote, il est nécessaire
que ce nom soit attribué par priorité à celui des termes de l'analogie qui
figure dans la définition des autres, et postérieurement aux autres, par ordre,
selon qu'ils se rapprochent plus ou moins du premier. Ainsi, le mot "sain",
en tant qu'il est dit de l'animal, entre dans la définition du mot sain selon
qu'il s'applique au remède appelé sain parce qu'il cause la santé de l'animal;
et il entre également dans la définition du mot sain appliqué à l'urine, parce
que celle-ci est appelée saine comme symptôme de santé chez l'animal.
Ainsi
donc, tous les noms attribués à Dieu par métaphore sont attribués par priorité
aux créatures, car, appliqués à Dieu, ils ne signifient rien d'autre qu'une
ressemblance avec de telles créatures. Quand on dit: le pré est riant, cela
veut dire: le pré est agréable quand il fleurit, comme un homme quand il rit:
il y a là une similitude de proportion. De même, le nom de lion attribué à Dieu
ne signifie rien d'autre que ceci: Dieu présente cette ressemblance avec le
lion qu'il agit avec force comme le lion. Il est donc clair que la
signification de tels noms, appliqués à Dieu, ne peut se définir que par ce qui
les fait appliquer aux créatures.
Quant
aux autres noms qui ne sont pas attribués à Dieu par métaphore, il en serait
exactement de même, si nous disions, comme certains, que ces noms n'expriment
de Dieu que sa causalité. Dans ce cas, en effet, dire: Dieu est bon, ne serait
pas autre chose que dire: Dieu est cause de bonté dans la créature; ainsi ce
nom attribué à Dieu enfermerait dans sa signification la bonté de la créature, de
sorte que la bonté serait attribuée à la créature par priorité, à Dieu ensuite.
Mais
on a montré ci-dessus que les noms de cette sorte ne sont pas dits de Dieu
uniquement en raison de ce qu'il cause, mais aussi en raison de ce qu'il est en
son essence; car quand on dit: Dieu est bon, ou sage, on signifie non seulement
que Dieu est cause de sagesse ou de bonté, mais qu'en lui la sagesse et la
bonté préexistent d'une façon suréminente.
D'après
cela, il faut conclure que si l'on considère la chose signifiée par le nom, chaque
nom est dit par priorité de Dieu, non de la créature; car c'est de Dieu que ces
perfections dérivent dans les créatures. Mais quant à l'origine de la
dénomination, ce sont les créatures que nous nommons d'abord par ces noms, car
ce sont elles que nous connaissons en premier. De là vient que ces noms
signifient à la manière qui convient aux créatures, comme on l'a dit
précédemment.
Solutions:
1. La première objection portait sur l'origine de la
dénomination.
2. On ne peut raisonner de la même façon sur les noms
attribués à Dieu par métaphore, et sur les autres.
3. Cette objection porterait si ces noms étaient
attribués à Dieu en raison de sa causalité (comme on attribue la santé au
remède), et non en raison de ce qu'il est en son essence
Objections:
1. Il semble que les noms qui impliquent relation aux
créatures ne soient pas dits de Dieu temporellement. En effet on convient
communément que tous ces noms signifient la substance divine, ce qui fait dire
à S. Ambroise: "Ce nom "le Seigneur", exprime la puissance, qui
est en Dieu sa substance; "Créateur" signifie l'action de Dieu, qui
est son essence." Or la substance de Dieu n'est pas temporelle, mais
éternelle. Donc ces noms-là ne sont pas dits de Dieu temporellement, mais selon
son éternité.
2. Tout ce à quoi un attribut convient temporellement
peut être dit "fait"; ainsi, ce qui est dit blanc temporellement a
été "fait" blanc. Or être fait ne convient pas à Dieu. Donc rien
n'est attribué à Dieu temporellement.
3. Si certains noms sont dits de Dieu temporellement, pour
cette raison qu'ils comportent une relation avec les créatures, le même motif
vaudra pour tous les noms qui comportent une relation aux créatures. Or
certains noms qui comportent une relation aux créatures sont dits de Dieu selon
l'éternité; c'est en effet de toute éternité que Dieu connaît et aime la
créature, selon le texte de Jérémie (31, 3): "Je t'ai aimé d'un amour
éternel." Donc, les autres noms qui impliquent relation aux créatures, comme
Maître et Créateur conviennent aussi à Dieu de toute l'éternité.
4. Ces noms impliquent relation. Ou bien cette relation
est quelque chose en Dieu, ou bien seulement dans la créature. Or elle ne peut
pas être uniquement dans la créature; car, dans ce cas, Dieu serait appelé
Maître ou Seigneur d'après la relation opposée, celle qui est dans les
créatures. Or, rien n'est dénommé par son opposé. Il reste donc que la relation
est quelque chose en Dieu. Mais en Dieu rien n'est temporel, parce que Dieu est
au-dessus du temps. Il semble donc bien que ces noms-là ne sont pas dits de
Dieu temporellement.
5. Ce qui est dit en raison d'une relation est dit
relativement, et, par exemple, "Seigneur" se prend de la relation de "seigneurie",
comme blanc de la blancheur. Il suit de là que, si la relation de seigneurie
n'est pas en Dieu réellement, si elle est une construction de la raison, il
s'ensuit que Dieu n'est pas réellement Seigneur, ce qui est évidemment faux.
6. Quand des termes de relation ne sont pas simultanés
par nature, l'un peut être quand l'autre n'est pas; par exemple il y a objet de
science, même s'il n'y a pas de science, dit Aristote. Or les termes relatifs
qui sont dits de Dieu et de la créature ne sont pas simultanés par nature. Donc
on peut dire certaines choses de Dieu relativement à la créature, même la
créature n'existant pas. Ainsi ces noms: Seigneur, Créateur, sont attribués à
Dieu selon son éternité, non temporellement.
Cependant:
S.
Augustin assure que cette dénomination par relation: "Seigneur"
convient à Dieu temporellement.
Conclusion:
Certains
noms comportant une relation à la créature sont attribués à Dieu temporellement
et non dans l'éternité. Pour le montrer, il faut savoir que certains ont vu
dans la relation non une réalité appartenant à l'univers réel, mais une construction
de la raison. Or ceci apparaît faux du fait que les réalités elles-mêmes sont
naturellement ordonnées et référées les unes aux autres.
Toutefois,
il faut savoir que la relation exigeant deux extrêmes, c'est de trois manières
différentes qu'elle peut être réelle ou de raison. Parfois, c'est un être de
raison des deux côtés, lorsqu'il n'y a d'autre ordre entre les deux termes que
la relation établie par la raison, par exemple lorsque nous disons que le même
est identique au même. Car, en tant que la raison appréhende deux fois un être
unique, elle le pose comme s'il était deux; c'est ainsi qu'elle appréhende en
lui une relation avec lui-même. Il en va pareillement de toutes les relations
entre l'étant et le non-étant; elles sont l'oeuvre de la raison qui conçoit le
non-étant comme le terme d'une relation. De même encore toutes les relations
qui naissent d'un acte de la raison, comme entre le genre et l'espèce, etc.
Certaines
relations sont des réalités de nature quant à leurs deux extrêmes: cela arrive
quand il y a relation entre deux termes en vertu de quelque chose qui
appartient réellement à l'un et à l'autre. Ainsi en est-il manifestement de
toutes les relations consécutives à la quantité, comme entre grand et petit, double
et moitié, etc., car la quantité est en l'un et l'autre des deux extrêmes. Il
en est de même pour les relations résultant de l'action et de la passion comme
entre moteur et mobile, père et fils, etc.
Il
arrive enfin que la relation soit une réalité de nature dans l'un des extrêmes,
et dans l'autre une simple construction de la raison. Cela se produit chaque
fois que les deux extrêmes ne font pas partie d'un même ensemble. Par exemple
la sensation et la connaissance sont référées au sensible et à
l'intellectuellement connaissable, lesquels faisant partie de l'univers réel, sont
hors de l'univers intentionnel du sensible et de l'intelligible. C'est pourquoi
il y a bien une relation réelle dans la science et la sensation, l'une et
l'autre étant ordonnées à connaître intellectuellement ou sensiblement des
réalités; mais ces réalités, considérées en elles-mêmes, sont étrangères à
l'univers intentionnel. Aussi, dans ces réalités, il n'y a pas réellement une
relation à la science et à la sensation, mais selon la raison seulement, en tant
que notre intelligence appréhende ces réalités comme termes des relations à
leur égard de la connaissance et de la sensation. C'est pourquoi le Philosophe
remarque que si ces réalités sont en relation, ce n'est pas parce
qu'elles-mêmes se réfèrent à d'autres, mais parce que ces autres se réfèrent à
elles. Pareillement, on dit que la colonne est à droite uniquement parce
qu'elle se situe à droite de l'observateur: une telle relation n'est pas réelle
dans la colonne, mais chez l'observateur.
Puisque
Dieu est en dehors de tout l'ensemble des créatures, et que toutes les
créatures sont ordonnées à lui sans que ce soit réciproque, il est évident que
les créatures sont référées à Dieu réellement. Mais en Dieu il n'y a pas une
relation réelle avec les créatures, mais seulement une relation construite par
la raison, en tant que les créatures sont référées à lui. Ainsi, rien n'empêche
que ces noms impliquant une relation aux créatures soient attribués à Dieu
temporellement; non en raison d'un changement en Dieu, mais en raison d'un
changement affectant la créature. C'est ainsi que la colonne passe à la droite
de l'observateur sans subir elle-même aucun changement, mais l'observateur
ayant changé de place.
Solutions:
1. Certains mots relatifs sont employés pour signifier
directement des relations, comme maître et serviteur, père et fils, etc. On les
appelle relatifs quant à l'être. D'autres sont employés pour signifier des
réalités dont naissent certaines relations, comme moteur et mobile, chef et
subordonné. On les dit relatifs quant à l'expression.
Il
faut appliquer cette distinction aux noms divins. Certains d'entre eux
signifient la relation elle-même à la créature, comme Seigneur. Ceux-là ne
signifient donc pas la substance divine directement, mais indirectement, parce
qu'ils la présupposent, comme la Seigneurie présuppose la puissance, laquelle
est la substance divine. D'autres noms divins signifient directement l'essence
divine, et à titre de conséquence impliquent une relation, comme Sauveur, Créateur,
etc. qui signifient une action de Dieu ne faisant qu'un avec son essence. Si
toutefois ces deux catégories de noms se disent de Dieu temporellement, c'est
en raison de la relation qu'ils comprennent soit principalement, soit par voie
de conséquence, non en tant qu'ils signifient l'essence divine, soit
directement, soit indirectement.
2. Comme les relations qui sont dites de Dieu
temporellement ne sont en Dieu que par un acte de notre raison, "être fait"
ou "avoir été fait" ne se dit de Dieu qu'en tant qu'il est connu par
nous, à l'exclusion de tout changement qui l'affecterait dans sa réalité comme
lorsque nous disons: "Seigneur, tu es devenu pour nous un refuge" (Ps
90, 1 Vg).
3. L'opération de l'intellect et du vouloir reste
immanente à celui qui connaît et qui aime. C'est pourquoi les noms qu'on donne
aux relations consécutives à ces actes se disent de Dieu selon son éternité.
Mais les relations résultant d'actes transitifs, c'est-à-dire d'actes qui, selon
notre façon de comprendre, passent en des effets extérieurs à Dieu sont dits de
Dieu temporellement, et c'est le cas quand on appelle Dieu Sauveur, Créateur, etc.
4. Les relations signifiées par ces noms qui sont dits
de Dieu temporellement, ne sont en Dieu que par un acte de notre raison, tandis
que les relations opposées existent en réalité dans les créatures. Et il n'y a
pas d'illogisme à ce que Dieu reçoive des noms tirés de relations qui ont
réalité dans la créature, pourvu que simultanément soient construites par notre
intellect les relations opposées en Dieu, de sorte que Dieu soit nommé
relativement à la créature, pour cette raison que la créature lui est référée, comme
d'après le Philosophe le connaissable est nommé relativement à la connaissance
parce que la connaissance est relative à lui.
5. Puisque Dieu se réfère à la créature en ce sens que
la créature se réfère à lui; et puisque la relation de sujétion est réelle dans
la créature, il s'ensuit que Dieu n'est pas Seigneur selon une vue de la raison
mais en réalité. Car de la manière même dont la créature lui est soumise, il
est dit Seigneur.
6. Pour savoir si des termes relatifs sont simultanés ou
non par nature, il ne faut pas considérer l'ordre des choses auxquelles on
attribue ces relations, mais ce que signifient ces termes relatifs. Car si l'un
des deux inclut l'autre dans sa notion et réciproquement, alors ces termes sont
simultanés par nature, comme double et moitié, père et fils, etc. Mais si l'un
inclut l'autre dans sa notion sans que ce soit réciproque, alors ils ne sont
pas simultanés par nature C'est le cas pour la connaissance et l'objet
connaissable. Car l'objet connaissable est ainsi appelé parce qu'il est tel en
puissance, tandis que la connaissance existe à l'état d'habitus ou en acte
Aussi, selon ce que le mot signifie, l'objet connaissable existe avant la
connaissance. Mais si l'on envisage l'objet connaissable en acte, il existe
simultanément avec la connaissance en acte. Car quelque chose n'est connu que
s'il est actuellement objet de connaissance. Donc, bien que Dieu soit antérieur
aux créatures, parce que dans la signification de "Seigneur" il est
inclus qu'il ait un serviteur, et réciproquement, ces deux termes relatifs sont
simultanés par nature. Aussi Dieu n'a-t-il pas été Seigneur avant d'avoir une
créature qui lui fût soumise.
Objections:
1. Il semble que ce nom ne soit pas un nom de nature. Le
Damascène dit en effet: "Dieu (theos)
vient de théein qui veut dire
pourvoir à toutes choses, prendre soin de toutes choses; ou bien de aithein qui signifie brûler, car "notre
Dieu est un feu dévorant" (Dt 4, 24); ou bien encore de théâsthai c'est-à-dire voir toutes
choses. Or, tout cela désigne des opérations, et non une nature.
2. Un être est nommé par nous selon qu'il est connu; or
la nature divine nous est inconnue. Donc ce nom "Dieu" n'exprime pas
la nature divine.
Cependant:
S.
Ambroise affirme que "Dieu" est un nom de nature.
Conclusion:
Ce
dont un nom a été tiré n'est pas toujours ce qu'on lui fait signifier. En effet,
lorsque nous connaissons la substance d'une chose par ses propriétés ou ses
opérations, nous la nommons parfois du nom de telle opération ou de telle
propriété particulière, comme la substance de la pierre a pris nom de ce
qu'elle blesse le pied. Cependant on n'emploie pas ce mot pour désigner
l'action de blesser, mais pour désigner la substance de la pierre. Quand il
s'agit de choses qui nous sont connues en elles-mêmes, comme la chaleur, le
froid, la blancheur, etc., on ne recourt pour les nommer à rien d'autre; dans
ce cas, ce que le nom signifie par lui-même est aussi ce qu'il est destiné à
signifier.
Parce
que Dieu ne nous est pas connu dans sa nature propre mais nous est révélé
uniquement par ses activités ou par ses oeuvres, c'est donc à partir d'elles
que nous pouvons le nommer, comme on l'a dit plus haut. En conséquence, ce nom "Dieu"
nomme une opération, si l'on considère sa signification étymologique. Car ce
nom a été donné en raison de la providence universelle que Dieu exerce pour les
choses, et tous ceux qui parlent de Dieu entendent appeler Dieu l'être à qui
incombe le gouvernement de toutes choses. Aussi Denys écrit-il: "La déité
est ce qui prend soin de toutes choses avec une prévoyance et une bonté
parfaites." Mais bien qu'il soit emprunté à cette perfection et à cette
activité, ce nom "Dieu" n'en est pas moins employé pour signifier la
nature divine.
Solutions:
1. Ce que dit S. Jean Damascène se rapporte à la
providence, d'où ce nom a été tiré.
2. Dans la mesure où par les propriétés et les effets
d'une chose nous pouvons connaître sa nature nous pouvons exprimer celle-ci par
un nom. Ainsi, comme nous pouvons, à partir de sa propriété, connaître la
pierre en elle-même, connaissant l'essence de la pierre, ce nom "pierre"
signifie la nature même de la pierre, telle qu'elle est en elle-même: il signifie
en effet la nature de la pierre, prise en elle-même. Car la notion exprimée par
le nom est la définition, selon Aristote. A l'inverse, à partir des effets de
Dieu, nous ne pouvons pas connaître la nature divine telle qu'elle est en
elle-même, de telle sorte que nous connaissions son essence, mais par mode
d'éminence, de causalité et de négation, comme on l'a expliqué. Et c'est ainsi
que le nom "Dieu" signifie la nature divine. En effet, ce nom a été
adopté pour désigner un être au-dessus de tout, qui est le principe de tout, qui
est séparé de tout. C'est cela que veulent signifier ceux qui nomment Dieu.
Objections:1. Il semble que ce nom "Dieu" soit
communicable. A quiconque, en effet, est communiquée la réalité signifiée par
le nom, le nom lui-même est communiqué. Or nous avons dit que le nom "Dieu"
signifie la nature divine, laquelle est communicable à d'autres, selon le 2°
épître de Pierre (1, 4): "Il nous a donné de grandes et précieuses
promesses, afin de vous rendre ainsi participants de la nature divine."
Donc le nom "Dieu" est communicable.
2. Seuls les noms propres sont incommunicables; or ce
nom "Dieu" n'est pas un nom propre, c'est une appellation: la preuve,
c'est qu'il se met au pluriel, ainsi qu'en témoigne le Psaume (82, 6): "J'ai
dit: vous êtes des dieux."
3. Le nom "Dieu" tire son origine de
l'opération comme on l'a dit à l'article précédent. Mais les autres noms divins
qui ont pour origine soit les opérations de Dieu, soit ses oeuvres, sont
communicables, comme bon, sage, etc. Donc le nom "Dieu", lui aussi, est
communicable.
Cependant:
on
lit dans la Sagesse (14, 21): "Ils ont donné au bois et à la pierre le nom
incommunicable", et il s'agit du nom de la divinité.
Conclusion:
Un
nom peut être communicable de deux manières: proprement, ou métaphoriquement.
Un nom est communicable proprement, quand il est communicable à plusieurs selon
toute sa signification. Il est communicable par métaphore quand il est
communicable à plusieurs selon l'un des caractères inclus dans sa
signification. Ainsi le nom "lion" est commun au sens propre à tous
les animaux en qui se trouve la nature signifiée par ce mot; par métaphore, il
est communiqué à tous les êtres ayant quelque chose de léonin, comme l'audace
ou le courage, qui les fait appeler lions par métaphore.
Pour
savoir maintenant quels noms peuvent être communiqués au sens propre, il faut
considérer ceci. Toute forme reçue dans un sujet singulier dans lequel elle est
individuée est commune à beaucoup soit réellement, soit au moins
notionnellement. Par exemple, la nature humaine est commune à beaucoup, en
réalité et notionnellement. Mais la nature du soleil n'est pas réellement
commune à plusieurs; elle l'est seulement notionnellement; car on peut
concevoir la nature du soleil comme réalisée en plusieurs sujets, et cela parce
que notre esprit conçoit toujours la nature d'une espèce en faisant abstraction
de la matière individuelle. Par conséquent, que sa réalisation ait lieu en un
sujet ou en plusieurs, cela n'est pas compris dans le concept de la nature
spécifique; d'où il résulte qu'il peut être conçu comme existant en plusieurs
individus sans qu'il soit porté atteinte au concept de la nature spécifique.
Mais l'être singulier, du fait qu'il est singulier, est distinct et séparé de
tous les autres. Donc, quand un nom est choisi pour désigner un être singulier,
ce nom est incommunicable et en réalité et notionnellement; il ne peut pas
venir à l'esprit que cet individu soit multiplié en plusieurs. Par suite aucun
nom signifiant un individu n'est communicable à plusieurs proprement, mais
seulement par métaphore, comme quelqu'un peut être appelé Achille du fait qu'il
a une des qualités d'Achille, comme son courage.
Quant
aux formes qui ne sont pas individuées par un suppôt distinct d'elles, mais par
elles mêmes, parce que ce sont des formes subsistantes, si elles étaient
connues telles qu'elles sont en elles-mêmes, elles ne pourraient être
communiquées ni réellement ni notionnellement, sinon peut-être par métaphore, comme
on l'a dit des individus. Mais parce que ces formes simples subsistant par
elles-mêmes ne peuvent être connues par nous telles qu'elles sont; parce que
nous ne les concevons qu'à la manière des composés ayant leur forme dans la
matière, nous leur donnons des noms au concret qui signifient la nature dans un
suppôt. De la sorte, en ce qui concerne formellement les noms, il en va de même
des noms qui signifient les natures des choses composées, et de ceux par
lesquels nous signifions les natures simples subsistantes.
Ainsi
donc, puisque ce nom "Dieu" a été choisi pour désigner la nature
divine, ainsi qu'on l'a dit, et puisque cette nature divine n'est pas
communicable, ainsi qu'on l'a montré, le nom "Dieu" est
incommunicable selon la réalité qu'il signifie, mais il est communicable selon
l'opinion, au sens où le nom "soleil" serait communicable pour ceux
qui s'imagineraient qu'il y a plusieurs soleils. C'est en ce sens que S. Paul
dit aux Galates (4, 8): "Vous serviez des dieux qui n'en sont pas."
Et la Glose explique: "Ils ne sont pas dieux par nature, mais dans
l'opinion des hommes."
Toutefois,
le nom de Dieu est communicable, non selon toute sa signification, mais
partiellement, en raison d'une certaine similitude. Ainsi appelle-t-on dieux
ceux qui participent du divin par manière de ressemblance, selon ces mots du
Psaume (82, 6): "J'ai dit: vous êtes des dieux."
Si
un certain nom était donné à Dieu pour le signifier non quant à sa nature, mais
en tant que sujet, selon qu'il est cet être-ci, ce nom-là serait de toute
manière incommunicable. C'est peut-être le cas du tétragramme chez les Hébreux,
et il en est comme si quelqu'un donnait au soleil un nom désignant précisément
ce soleil dans son individualité.
Solutions:
1. La nature divine n'est pas communicable, sinon par
mode de participation de ressemblance.
2. Ce nom "Dieu" est une appellation et non
pas un nom propre; car il signifie la nature divine comme si elle était dans un
sujet, bien que Dieu lui-même en sa réalité ne soit ni universel ni
particulier. Car les noms n'épousent pas le mode d'être des choses nommées
selon qu'elles sont dans le réel, mais selon qu'elles sont dans notre
connaissance. Toutefois, selon la vérité de ce qu'il signifie, il est
incommunicable, comme on l'a expliqué tout à l'heure du mot soleil.
3. Ces mots: bon, sage, et autres semblables, ont été
tirés de perfections communiquées par Dieu aux créatures. Cependant ils sont
destinés à signifier non la nature divine mais, prises en, elles-mêmes, les
perfections qu'ils signifient. C'est pourquoi même selon la réalité des choses,
ils sont communicables à beaucoup. Au contraire, le nom "Dieu" a été
employé, à partir d'une opération propre à Dieu que nous expérimentons
constamment, pour signifier la nature divine.
Objections:
1. Il semble que ce nom: "Dieu" soit attribué
à Dieu de façon univoque et par nature, et par participation, et selon
l'opinion. En effet, là où la signification est absolument diverse, il n'y a
pas contradiction entre affirmer et nier, car l'équivocité empêche la
contradiction. Mais le catholique qui dit: l'idole n'est pas Dieu, contredit le
païen qui affirme: l'idole est Dieu. Donc le nom de Dieu employé des deux côtés
est dit de façon univoque.
2. De même que l'idole est Dieu selon l'opinion et non
selon la vérité, ainsi la jouissance de plaisirs charnels est appelée bonheur
selon l'opinion et non selon la vérité. Mais ce nom de béatitude est dit
univoquement de cette béatitude prétendue et de la béatitude véritable. Donc le
nom "Dieu" lui aussi se dit univoquement du vrai Dieu et d'un Dieu
prétendu.
3. On appelle univoques des mots qui signifient une
raison formelle unique. Mais le catholique, quand il dit que Dieu est un, entend
par ce nom une réalité toute-puissante et digne d'une vénération suprême. Et le
païen entend la même chose lorsqu'il dit que son idole est Dieu. Donc ce nom
est prononcé des deux côtés dans un sens univoque.
Cependant:
ce
qui existe dans l'intelligence est la similitude de ce qui existe dans la
réalité, selon Aristote. Mais le nom "animal" dit de l'animal vrai et
de l'animal peint, est utilisé équivoquement. Donc le nom de Dieu appliqué au
vrai Dieu et à un Dieu prétendu est prononcé de façon équivoque.
Nul
ne peut désigner ce qu'il ne connaît pas; mais le païen ne connaît pas la
divinité véritable. Donc, lorsqu'il dit: Mon idole est Dieu, il ne signifie pas
la divinité véritable. Mais c'est elle que signifie le catholique professant
qu'il existe un seul Dieu. Donc ce nom "Dieu" n'est pas attribué
d'une façon univoque, mais de façon équivoque, au vrai Dieu et au Dieu
prétendu.
Conclusion:
Ce
nom "Dieu" dans les trois significations qu'on vient de proposer
n'est pas utilisé ni univoquement, ni équivoquement, mais analogiquement. On
peut le manifester ainsi: la raison formelle que signifient les termes
univoques est en tous points la même; celles que signifient les termes
équivoques sont totalement diverses, tandis que pour les analogues il faut que
le nom pris dans une signification entre dans la définition de ce nom pris
selon les autres significations. Ainsi, l'étant attribué à la substance entre
dans la définition de l'étant selon que ce nom est dit de l'accident. "Sain"
dit de l'animal entre dans la définition "sain" dit de l'urine et du
remède; car cette qualité que signifie le mot "sain" et qui est dans
l'animal, l'urine en est le signe, et le remède, la cause. Il en est ainsi dans
le problème posé. Car ce nom "Dieu", pris au sens du vrai Dieu, entre
dans la raison formelle signifiée par ce même nom quand il est dit dans le sens
de l'opinion ou de la participation. En effet, lorsque nous donnons à quelqu'un
le nom de Dieu par participation, nous entendons par ce nom "Dieu"
quelque chose qui a une ressemblance avec le vrai Dieu. Pareillement, lorsque
nous appelons Dieu une idole, nous entendons par ce nom signifier quelque chose
dont les hommes estiment que c'est Dieu. Il est ainsi manifeste que ce nom a
des significations diverses, mais une de ces significations est incluse dans
les autres. Il est donc manifeste qu'il est utilisé analogiquement.
Solutions:
1. La multiplicité des noms ne tient pas à l'attribution
d'un nom, mais à sa signification; car le nom d'homme, attribué à qui que ce
soit vraiment ou faussement, ne se dit que d'une seule manière. On le dirait de
façon multiple si, par ce nom d'homme, nous entendions signifier des raisons
formelles diverses; par exemple, si l'un entendait signifier par là un homme
véritable, tandis qu'un autre entendrait, par le même mot, signifier une pierre
ou autre chose. Il est évident par là que le catholique disant que l'idole
n'est pas Dieu contredit le païen pour qui elle est Dieu, car tous deux
emploient ce nom "Dieu" dans l'intention de signifier le vrai Dieu.
En effet, lorsque le païen affirme que son idole est Dieu, il n'emploie pas ce
mot selon qu'il signifie un Dieu prétendu. Car, en ce cas, il dirait vrai, puisque
les catholiques aussi emploient parfois le nom: Dieu, en ce sens, par exemple
lorsqu'ils disent avec le Psaume (96, 5 Vg): "Tous les dieux des païens
sont des démons."
2
et 3. Même réponse. Car ces arguments se fondent sur la diversité d'attribution,
et non sur la diversité de signification.
4. Quand on parle d'un animal réel et d'un animal en
peinture, on ne parle pas de façon purement équivoque. Le Philosophe emploie ce
mot au sens large, en tant que l'équivoque inclut l'analogie. Car l'être est
attribué de façon analogique, mais on dit parfois qu'il est attribué de façon
équivoque aux prédicaments qui sont divers.
5. La nature même de Dieu en ce qu'il est, ni le catholique
ni le païen ne la connaît; mais l'un et l'autre la connaît en tant qu'elle est
au terme des voies de la causalité, de l'éminence et de la négation, nous
l'avons déjà dit. Ainsi le païen, lorsqu'il dit que son idole est Dieu, peut-il
prendre ce mot "Dieu" dans le même sens que le catholique disant que
l'idole n'est pas Dieu. Mais, s'il y avait quelqu'un qui ne connaisse Dieu sous
aucun rapport, il ne le nommerait aucunement, sinon comme nous prononçons
parfois des mots dont nous ignorons le sens.
Objections:
l.
Il ne semble pas. Car le nom de Dieu, avons-nous dit, est incommunicable. Or "Celui
qui est" n'est pas un nom incommunicable. Donc ce n'est pas le nom propre
de Dieu.
2. Denys nous dit: "C'est le nom de Bien qui
manifeste le mieux que tout émane de Dieu" Mais ce qui convient le plus à
Dieu, c'est d'être le principe universel des choses. C'est donc le nom de Bien
qui est le plus propre à Dieu, et non "Celui qui est".
3. Tout nom divin semble impliquer un rapport avec la
créature, puisque Dieu n'est connu de nous que par les créatures. Mais "Celui
qui est" n implique aucun rapport aux créatures.
Cependant:
Moïse
posant à Dieu cette question: "S'ils me demandent quel est son nom, que
leur dirai-je?" Le Seigneur répond: "Voici ce que tu leur diras:
Celui qui est m'a envoyé vers vous." (Ex 3, 13.14 Vg.)
Conclusion:
Ce
nom "Celui qui est" est dit le nom le plus propre à Dieu pour trois
raisons:
1. A cause de sa signification; car il ne désigne pas
une forme particulière d'existence, mais l'existence même. Aussi, puisque
l'existence de
Dieu
est identique à son essence, ce qui ne convient qu'à lui seul, nous l'avons
montré, il est évident qu'entre tous les noms qu'on lui donne, celui-là nomme
Dieu le plus proprement; car tout être est nommé d'après sa forme.
2. A cause de son universalité; car tous les autres noms
ou bien sont moins étendus, ou bien, s'ils ont la même extension, ils ajoutent
pour l'esprit quelque chose qui le qualifie et le détermine d'une certaine
manière. Or, notre esprit ne peut, en cette vie, connaître l'essence de Dieu
telle qu'elle est en soi, et quelque détermination qu'il confère à ce qu'il
conçoit de Dieu, il est en défaut par rapport à ce qu'est Dieu en lui-même.
Aussi, moins les noms sont déterminés, plus ils sont généraux et absolus, et
plus proprement nous les disons de Dieu. C'est ce qui fait dire à S. Jean
Damascène: "De tous les noms que nous donnons à Dieu, nous devons regarder
comme principal "Celui qui est", car Dieu est l'être comprenant tout
en soi-même comme une sorte d'océan de substance, infini et sans bords."
Tout autre nom détermine en quelque manière la substance de la chose qu'il
nomme, tandis que ce nom "Celui qui est" ne détermine aucun mode
d'être; il est sans détermination à l'égard de tous, et c'est en cela qu'il
nomme l'océan infini de substance.
3. A cause de ce qui est inclus dans sa signification;
car ce nom signifie au présent, et cela convient souverainement à Dieu, dont
l'être ne connaît ni passé, ni avenir, ainsi que le remarque S. Augustin'.
Solutions:
1. Ce nom "Celui qui est" est un nom de Dieu
plus propre que ce nom "Dieu" en raison de ce dont il est tiré, l'être,
et quant à son mode de signifier, ainsi que de sa connotation temporelle comme
on vient de le dire. Toutefois, en raison de ce qu'il entend signifier, ce nom "Dieu"
est plus propre car ce qu'il entend signifier, c'est la nature divine. Encore
plus propre est le Tétragramme, employé pour signifier la substance divine
selon qu'elle est incommunicable et, si l'on peut ainsi parler, singulière.
2. Il est vrai que ce nom: "Le Bon" est le nom
principal de Dieu en tant qu'il est cause; mais non purement et simplement; car
absolument parlant, "être" ne peut être conçu que comme antérieur à "causer".
3. Il n'est pas nécessaire que tous les noms divins
impliquent une relation aux créatures; il suffit qu'ils soient empruntés à des
perfections communiquées par Dieu aux créatures, et entre celles-ci la toute
première est l'être même, d'où est pris ce nom: "Celui qui est".
Objections:
1. Cela semble impossible, car Denys s'exprime ainsi: "En
ce qui concerne Dieu, les négations sont vraies; les affirmations sont
inconsistantes."
2. Boèce écrit "Une forme simple ne peut pas être
un sujet." Or Dieu est par excellence une forme simple, comme on l'a
montré précédemment: il ne peut donc pas être un sujet. Or tout ce dont une
proposition affirme quelque chose est pris comme sujet. On ne peut donc former
au sujet de Dieu aucune proposition affirmative.
3. Tout esprit conçoit faussement s'il conçoit une chose
autrement qu'elle n'est. Or, on l'a fait voir, Dieu a l'être sans aucune
composition. Puisque tout intellect qui affirme connaît son objet par mode de
composition, il semble qu'une proposition affirmative touchant Dieu ne puisse
pas se construire avec vérité.
Cependant:
la
foi ne contient aucune erreur, et l'on y trouve certaines propositions
affirmatives, comme: Dieu est trine et un, il est tout-puissant, etc.
Conclusion:
Assurément,
des propositions affirmatives vraies peuvent être formées au sujet de Dieu.
Pour s'en convaincre, il faut savoir qu'en toute proposition affirmative vraie,
le prédicat et le sujet doivent d'une certaine manière signifier la même
réalité, et des raisons formelles diverses. Cela se constate dans les propositions
où l'attribut est une qualité accidentelle, aussi bien que dans le cas d'un
attribut substantiel. Il est manifeste, en effet, que l'homme et le blanc sont
un seul et même sujet; mais ils diffèrent formellement; car autre est la raison
formelle d'homme, autre la raison de blanc. Pareillement, quand je dis: L'homme
est un animal, cela même qui est homme est vraiment animal, car dans le même
suppôt existent et la nature sensible qui le fait appeler animal et la nature
raisonnable qui le fait appeler homme. Ainsi, dans ce cas également, le
prédicat et le sujet sont identiques par le suppôt, alors qu'ils diffèrent
formellement.
Mais dans les propositions où le même est affirmé du même, cette loi se vérifie
encore d'une certaine manière; car ce que l'intelligence prend alors comme
sujet, elle lui fait jouer le rôle de suppôt; ce qu'elle prend comme prédicat, elle
lui prête la nature d'une forme dans un suppôt, et c'est ce qui fait dire que
les prédicats se prennent comme forme et les sujets comme matière. Or, à la
diversité de raisons formelles qui se rencontre ici correspond l'altérité du
prédicat et du sujet, tandis que leur identification dans la chose, l'intellect
la signifie par la composition même.
Quant
à Dieu, considéré en lui-même, il est absolument un et simple; mais notre
esprit le connaît au moyen de divers concepts, car il ne peut le voir en
lui-même tel qu'il est. Malgré cela, notre esprit sait qu'à toutes ses
conceptions diverses correspond une même et unique réalité simple. Ainsi donc, la
pluralité de raisons formelles qui intervient ici est représentée par la
diversité du prédicat et du sujet dans nos phrases affirmatives; tandis que
l'unité est représentée dans ces mêmes phrases par leur composition.
Solutions:
1. Quand Denys avance que les propositions relatives à
Dieu sont inconsistantes ou, selon une autre traduction, sans convenance, il
veut dire qu'aucun nom attribué à Dieu ne lui convient quant au mode de sa
signification, comme on l'a expliqué plus haut.
2. Notre intellect ne peut pas saisir les formes simples
subsistantes telles qu'elles existent en elles-mêmes; mais il les appréhende à
la manière des composés, en qui se trouve quelque chose qui est sujet et
quelque chose qui est inhérent à ce sujet. C'est pourquoi il appréhende la forme
simple à la manière d'un sujet et lui attribue quelque chose.
3. Quant à cette proposition: Tout intellect qui connaît
une chose autrement qu'elle n'est, est erroné, on peut l'entendre de deux
manières, selon que l'adverbe "autrement" détermine le verbe "concevoir"
du côté de l'objet connu, ou du côté de l'esprit qui connaît. Si on le prend du
côté de l'objet, la proposition est vraie, et son sens est celui-ci: Un
intellect qui juge qu'une chose est autrement qu'elle n'est, est erroné. Mais
ce n'est pas le cas ici; en formant au sujet de Dieu des propositions
affirmatives, notre esprit ne le déclare pas composé, mais simple. Si l'on
prend au contraire l'adverbe du côté du sujet, alors la proposition est fausse;
car autre est le mode d'opération de l'intellect, autre le mode d'être de la
chose. Il est manifeste en effet que notre intellect connaît immatériellement
les choses matérielles qui sont au-dessous de lui; non qu'il les connaisse
comme immatérielles, mais son mode de connaître est immatériel. De même, quand
il conçoit les êtres simples qui sont au-dessus de lui, notre intellect les
conçoit selon son mode, par manière de composition, sans pour autant qu'il les
juge elles-mêmes composées. Ainsi, notre intellect n'est pas erroné lorsqu'il
forme des propositions composées au sujet de Dieu.
Après l'étude de la substance divine, il
reste à envisager ce qui concerne ses opérations. Et, comme il y a des
opérations de deux espèces, les unes qui demeurent dans le sujet opérant, et
d'autres qui s'étendent à un effet extérieur, nous traiterons d'abord de la
science et de la volonté (Q. 14-24) [car savoir est dans l'être qui sait, et
vouloir dans l'être qui veut]; ensuite, nous traiterons de la puissance de Dieu
(Q. 25), qu'on envisage comme principe des opérations divines s'étendant à un
effet extérieur. Et, parce que la connaissance est une opération vitale, après
l'étude de la science divine (Q. 14-17), nous traiterons de la vie divine (Q.
18). Et, parce que la science a pour objet le vrai, il faudra encore traiter de
la vérité et de l'erreur (Q. 16-17). En outre, le connu étant dans le
connaissant, et les conceptions des choses, en Dieu, prenant le nom d'idées, nous
devrons ajouter à la considération de la science divine la considération des
Idées (Q. 15).
1. Y a-t-il
science en Dieu? 2. Dieu se connaît-il lui-même? 3. La connaissance que Dieu a
de lui-même est-elle compréhensive? 4. Le connaître de Dieu est-il sa substance
même? 5. Dieu connaît-il les autres? 6. Dieu a-t-il des autres une connaissance
propre? 7. La science de Dieu est-elle discursive? 8. La science de Dieu
est-elle cause des choses? 9. Dieu a-t-il connaissance des choses qui ne sont
pas? 10. Dieu a-t-il connaissance des maux? 11. Dieu connaît-il les singuliers?
12. Dieu connaît-il une infinité de choses? 13. Dieu connaît-il les futurs
contingents? 14. Dieu connaît-il nos énonciations? 15. La science de Dieu
est-elle soumise au changement? 16. Dieu a-t-il des choses une connaissance
spéculative, ou une connaissance pratique?
Objections:
1. Il semble qu'il n'y ait pas de science en Dieu. En
effet, la science est un habitus, et l'habitus n'a pas de place en Dieu, car il
tient le milieu entre la puissance et l'acte. Il n'y a donc pas de science en
Dieu.
2. La science, ayant pour objet les conclusions, est une
connaissance causée par autre chose qu'elle, à savoir par la connaissance des
principes. Mais il n'y a rien de causé en Dieu. Donc il n'y a pas de science en
Dieu.
3. Toute science est ou générale ou particulière. Mais
en Dieu, ni le général ni le particulier ne se rencontrent, comme on l'a montré
précédemment. Il n'y a donc pas de science en Dieu.
Cependant:
l'Apôtre
écrit (Rm 11, 33): "O profondeur inépuisable de la sagesse et de la
science de Dieu !"
Conclusion:
En
Dieu il y a science, le plus parfaitement qui soit. Pour s'en convaincre, il
faut observer que les êtres doués de connaissance se distinguent des
non-connaissants en ce que ceux-ci n'ont d'autre forme que leur forme propre;
tandis que l'être connaissant, par nature, la capacité de recevoir, en outre, la
forme d'autre chose: car la forme du connu est dans le connaissant. Et il est
évident par là que la nature du non-connaissant est plus restreinte et plus
limitée; celle, au contraire, des connaissants ayant une plus grande ampleur et
une plus large extension. Ce qui a fait dire au Philosophe que "l'âme est
d'une certaine manière toutes choses". Or, c'est par la matière que la
forme est restreinte, et c'est pourquoi nous disions plus haut que les formes, à
mesure qu'elles sont plus immatérielles, accèdent à une sorte d'infinité. On
voit donc que l'immatérialité d'un être est ce qui fait qu'il soit doué de
connaissance, et son degré de connaissance se mesure à son immatérialité. Aussi
Aristote explique-t-il, dans le traité De l'Ame, que les plantes ne connaissent
pas en raison de leur matérialité. Le sens, lui, est connaissant en raison de
sa capacité à recevoir des formes sans matière; et l'intellect est connaissant
à un plus haut degré encore, parce qu'il est plus séparé de la matière, et non
mélangé à elle, dit Aristote. Comme Dieu est au sommet de l'immatérialité, ainsi
qu'on l'a vu par ce qui précède, il est en conséquence au sommet de la
connaissance.
Solutions:
1. Parce que les perfections qui procèdent de Dieu dans
les créatures, sont chez lui, selon un mode supérieur, comme il a été dit plus
haute, quand nous attribuons à Dieu un nom tiré de quelque perfection de la
créature, nous devons exclure de sa signification tout ce qui tient au mode
imparfait propre à la créature. C'est pourquoi la science en Dieu n'est pas une
qualité, ou un habitus, mais substance et acte pur.
2. Nous avons vu que ce qui est divisé et multiple dans
les créatures se trouve en Dieu simple et un. Dans l'homme, selon la diversité
des connus, il y a diverses sortes de connaissances: ainsi, "principes",
on dit "intelligence", "science", selon qu'il connaît les
conclusions; "sagesse", selon qu'il connaît la cause suprême; "conseil"
ou "prudence", selon qu'il connaît ce qui est à faire. Mais Dieu
connaît toutes ces choses d'une simple et unique connaissance, ainsi qu'on le
verra. C'est pourquoi la connaissance de Dieu peut recevoir absolument tous ces
noms, à la condition qu'on écarte de chacun d'eux, lorsqu'il est attribué à
Dieu, tout ce qu'il comprend d'imparfait, et qu'on en retienne tout le parfait.
C'est ainsi qu'il est écrit (Jb 12, 13): "En lui résident la sagesse et la
puissance; le conseil et l'intelligence lui appartiennent."
3. La science emprunte ses caractères à la manière
d'être du sujet connaissant, car l'objet connu est dans celui qui le connaît
selon la manière d'être de ce dernier. Puisque l'essence divine a un mode
d'être supérieur à celui des créatures, la science divine ne sera pas comme la
science créée: ni universelle ni particulière, ni en disposition habituelle, ni
en puissance, ni sous aucun autre mode pareil.
Objections:
1. Il semble que Dieu ne se connaît pas lui-même, car il
est dit au Livre des Causes: "Tout être connaissant sa propre essence
revient à son essence par un retour complet." Or Dieu ne quitte pas sa
propre essence; il ne se meut en aucune façon; il ne peut donc faire ainsi
retour, pour la connaître, à son essence. Donc il ne se connaît pas.
2. Connaître est un certain "pâtir", un "être
mû", comme il est dit au livre De l'Ame; la science est encore une assimilation
de l'esprit à la chose connue; enfin, ce que l'on sait est une perfection de
celui qui sait. Or, nul ne pâtit de lui-même, ne se perfectionne lui-même, n'est
semblable à lui-même, comme l'observe S. Hilaire.
3. Nous sommes semblables à Dieu surtout par
l'intelligence, parce que c'est l'esprit, dit S. Augustin, qui nous fait à
l'image de Dieu. Mais notre intellect ne parvient pas à se connaître lui-même, si
ce n'est en connaissant d'autres choses, comme l'affirme le livre De l'Ame.
Donc Dieu non plus ne se connaît pas, si ce n'est peut-être en connaissant
autre chose que lui.
Cependant:
l'Apôtre
écrit (1 Co 2, 11): "Nul ne connaît ce qui concerne Dieu, si ce n'est
l'Esprit de Dieu."
Conclusion:
Dieu
se connaît, et il se connaît par lui-même. Pour le comprendre, il faut savoir
que si, dans le cas d'opérations qui s'étendent à un effet extérieur, l'objet
de l'opération, c'est-à-dire son terme, est quelque chose d'extérieur au sujet
opérant, au contraire, quand il s'agit d'opérations qui sont dans le sujet
opérant lui-même, l'objet en lequel se termine l'opération est dans le sujet
opérant, et en cela même consiste l'opération: que l'objet est dans le sujet.
Aussi est-il dit au livre De l'Ame que le sensible en acte est identique au
sens en acte, et que l'intelligible en acte est identique à l'intellect en
acte. Car sentir ou connaître intellectuellement en acte quelque chose, cela
vient de ce que notre intellect ou notre sens est actuellement informé par la
force du sensible ou de l'intelligible. Et si le sens ou l'intelligence
diffèrent du sensible ou de l'intelligible, c'est seulement quand ils sont l'un
et l'autre en puissance. Donc, comme en Dieu rien n'est potentiel, mais qu'il
est l'acte pur, il y a nécessité qu'en lui l'intellect et l'objet de l'intellect
soient identiques de toute manière; de telle sorte que jamais il ne soit
dépourvu de forme intelligible, comme nous quand nous ne connaissons qu'en
puissance; et que, d'autre part, la forme intelligible ne soit pas distincte de
la substance même de l'intellect divin, comme il arrive pour notre intellect
quand il est actuellement connaissant. En conséquence, la forme intelligible
dont on parle est l'intellect divin lui-même, et ainsi il se connaît lui-même
par lui-même.
Solutions:
l.
· Faire retour à sa propre essence", c'est simplement subsister en soi. En
effet, la forme, en tant qu'elle parfait la matière en lui donnant l'être, se
répand en quelque sorte dans cette matière. Mais en tant qu'elle a l'être en
elle-même, elle revient à elle. Donc, les facultés cognitives non subsistantes,
mais qui sont l'acte d'organes corporels, ne se connaissent pas elles-mêmes, comme
on le voit de nos divers sens. Au contraire, les facultés cognitives qui
subsistent par elles-mêmes peuvent se connaître elles-mêmes. C'est ce que
déclare le Livre des Causes quand il dit: "Celui qui connaît sa propre
essence fait retour à son essence." Or, subsister par soi-même est
souverainement le cas de Dieu. Donc, selon cette façon de parler, on devra dire
que souverainement aussi Dieu fait retour à son essence, et se connaît
lui-même.
2. "Être mû", "pâtir", ces mots sont
pris équivoquement quand on dit que l'intellection est un "être mû", un
"pâtir", comme l'explique Aristote au livre De l'Ame. Car connaître
intellectuellement n'est pas un mouvement, lequel est l'acte de l'imparfait, c'est-à-dire
un passage de la puissance à l'acte; c'est un acte du parfait, c'est-à-dire un
acte qui demeure dans l'agent. De même, que l'intellect soit actué par
l'intelligible, ou encore qu'il lui devienne assimilé, cela convient à
l'intellect auquel il arrive d'être en puissance. Étant en puissance, il
diffère de son intelligible et lui est assimilé par une forme intelligible, qui
est la similitude de la chose connue, et il tient d'elle sa perfection, comme
la puissance est perfectionnée par l'acte. Mais l'intellect divin, qui n'est
d'aucune manière en puissance, n'est pas perfectionné par l'intelligible, il ne
lui est pas assimilé; il est lui-même sa propre perfection et son propre
intelligible.
3. La matière première, qui est pure puissance, n'est
capable de l'être naturel que dans la mesure où elle est actualisée par la
forme. Or, notre intellect passif est dans l'ordre de l'intelligible ce qu'est
la matière première dans l'ordre des choses naturelles, car il est en puissance
à l'égard des intelligibles comme la matière première à l'égard des choses
naturelles. Il s'ensuit que notre intellect passif ne peut connaître les
intelligibles que s'il est actualisé par une forme intelligible. Et ainsi il se
connaît lui-même, comme il connaît tout le reste, au moyen d'une forme
intelligible; car il est évident que, connaissant un objet intelligible, il
connaît sa propre intellection, et par cet acte il connaît sa puissance
intellectuelle. Mais Dieu, lui, est acte pur aussi bien dans l'ordre de la
connaissance que dans l'ordre de l'existence, et c'est pourquoi il se connaît
lui-même par lui même.
Objections:
1. Il ne le semble pas, car S. Augustin écrit: "Un
être qui se comprend est fini pour lui-même." Or, Dieu est de toute
manière infini: donc il ne peut se comprendre lui-même.
2. Si l'on dit: Dieu est infini pour nous, bien que fini
pour lui-même, on peut objecter encore: Ce qui est vrai pour Dieu est plus vrai
que ce qui est vrai pour nous. Donc, si Dieu est pour lui-même fini, il est
plus vrai de dire: Dieu est fini, que de dire: Dieu est infini. Or, cela
contredit tout ce qui a été déterminé plus haut. Donc Dieu ne se comprend pas
lui-même.
Cependant:
S.
Augustin écrit au même endroit: "Tout être qui se connaît
intellectuellement se comprend."
Conclusion:
Dieu
a de lui-même une connaissance compréhensive, et en voici la preuve. On dit
d'une chose qu'elle est comprise lorsqu'on est parvenu au terme extrême de sa
connaissance, et cela se produit lorsque cette chose est connue aussi
parfaitement qu'elle est connaissable. Par exemple, une proposition susceptible
d'être démontrée est comprise quand elle est connue par démonstration, non
quand elle est connue par une raison simplement plausible. Or il est manifeste
que Dieu se connaît parfaitement comme il est parfaitement connaissable. En
effet, chaque être est connaissable dans la mesure où il est en acte; car on ne
connaît pas une chose selon qu'elle est en puissance, mais selon qu'elle est en
acte, ainsi qu'il est dit dans la Métaphysique. Or, la vertu cognitive de Dieu
égale l'actualité de son être, car, si Dieu est connaissant, cela vient de ce
qu'il est en acte et dégagé de toute matière, de toute potentialité, ainsi
qu'on l'a montré. Il est donc évident qu'il se connaît lui-même autant qu'il
est connaissable. Et c'est pourquoi il se comprend parfaitement.
Solutions:
l.
A le prendre en toute propriété de termes, "comprendre" signifie
avoir en soi et inclure quelque chose. Ainsi, tout ce qui est "compris"
est nécessairement fini comme tout ce qui est inclus. Mais quand on dit de Dieu
qu'il est compris par lui-même, on n'entend pas dire que son intellect soit
autre que son être, qu'il le prend en lui et l'inclut. De telles expressions
doivent être interprétées négativement. De même que l'on dit: Dieu est en
lui-même pour dire qu'il n'est contenu par rien d'extérieur, ainsi dit-on qu'il
se comprend lui-même pour exprimer que rien de lui-même ne lui échappe. C'est
ce qui fait dire à S. Augustin: "Une chose est comprise quand on la voit
de telle sorte que rien d'elle n'échappe à celui qui voit."
2. Quand on dit: Dieu est fini pour lui-même, cela ne
doit s'entendre que d'une sorte d'égalité de proportion, et cela signifie: Dieu
ne dépasse pas plus la capacité de sa propre intelligence qu'un être fini ne
dépasse la capacité d'un esprit fini. Mais on n'entend pas que Dieu soit fini
pour lui-même en ce sens que lui-même se comprendrait comme fini.
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Objections:
1. Il semble que non. Car connaître est une opération.
Or, une opération signifie quelque chose qui procède d'un opérant. Donc le
connaître de Dieu n'est pas sa substance même.
2. Connaître que l'on connaît, ce n'est pas connaître
quelque chose d'important, de principal, mais quelque chose de secondaire et
d'accessoire. Donc, si Dieu est identique à son intellection, connaître sera
pour Dieu comme pour nous connaître que nous connaissons, et le connaître de
Dieu ne sera rien de grand.
3. Connaître, c'est connaître quelque chose. Donc, quand
Dieu se connaît lui-même, si lui-même n'est autre que son propre connaître, il
connaît seulement son connaître, et ainsi à l'infini. Il n'est donc pas
possible que le connaître de Dieu soit sa substance.
Cependant:
S.
Augustin affirme:
"Pour
Dieu, être, c'est être sage." Etre sage, ici, c'est connaître. Donc, pour
Dieu, être, c'est connaître par l'intelligence. Or, nous avons vu plus haut que
l'être de Dieu est identique à sa substance; donc, l'intellection, en Dieu, est
identique à sa substance.
Conclusion:
On
doit dire nécessairement que le connaître, en Dieu, est identique à sa
substance. Car si l'intellection de Dieu était distincte de sa substance, il
s'ensuivrait, selon le Philosophe au livre XII de la Métaphysique, que cette
substance divine trouverait son acte et sa perfection dans autre chose
qu'elle-même, à l'égard de quoi elle entretiendrait la relation de puissance à
un acte, ce qui est tout à fait impossible, car le connaître est la perfection
et l'acte du connaissant.
Comment
cela se fait, il faut l'examiner. Nous avons dit plus haut que l'intellection
n'est pas une action sortant de l'agent et passant en quelque chose d'extérieur,
mais qu'elle demeure en lui comme son actualité et sa perfection, à la manière
dont l'être même est la perfection de l'existant. En effet, comme l'être est
consécutif à la forme, ainsi l'intellection est consécutive à la forme
intelligible. Mais en Dieu, il n'y a pas de forme qui soit autre que son être
même, ainsi qu'on l'a montré. Il en résulte donc nécessairement son essence
même étant forme intelligible, comme on l'a dit également _ que son connaître
lui-même est et son essence et son être.
De
tout ce qui précède il résulte qu'en Dieu, l'intellect, le connu, la forme
intelligible et le connaître lui-même sont absolument une seule et même chose.
Manifestement donc, dire de Dieu qu'il connaît n'introduit dans sa substance
aucune multiplicité.
Solutions:
1. L'intellection n'est pas une opération sortant de
l'opérant, mais elle demeure en lui.
2. Connaître le connaître qui n'est pas subsistant n'est
pas connaître grand-chose, comme lorsque nous connaissons notre propre
connaître. Mais il n'en va pas de même du connaître divin, qui est subsistant.
3. Le connaître divin, qui est subsistant en lui-même, est
connaissance de soi-même, et non de quelque chose d'autre qu'il faudrait
poursuivre indéfiniment.
Objections:
1. Il semble que Dieu ne connaisse pas les autres. Car
tout ce qui est autre que Dieu lui est extérieur. Or S. Augustin nous dit: "Dieu
ne voit rien en dehors de lui-même." Donc il ne connaît pas les autres.
2. Le connu est la perfection du connaissant. Donc, si
Dieu connaît les autres, quelque chose d'autre sera sa perfection, et sera plus
noble que lui. Ce qui est impossible.
3. L'intellection est spécifiée par l'intelligible, comme
tout autre acte est spécifié par son objet; et de là vient que le connaître est
d'autant plus noble que la chose connue est plus noble. Or, Dieu est lui-même
sa propre intellection, avons-nous dit. Donc, si Dieu connaît autre chose que
lui, Dieu même est spécifié par autre chose, ce qui est impossible. Il ne
connaît donc pas les choses autres que lui-même.
Cependant:
on
lit dans l'épître aux Hébreux (4, 13): "Toutes choses sont à nu et à
découvert devant ses yeux."
Conclusion:
De
toute nécessité il faut dire que Dieu connaît les autres. Il est manifeste, en
effet, qu'il se connaît parfaitement lui-même, sans quoi son être ne serait pas
parfait, puisque son être est son connaître. Or, si quelque chose est connu
parfaitement, il est nécessaire que son pouvoir soit connu parfaitement. Mais
le pouvoir d'un agent ne peut être connu parfaitement sans que soient connues
les choses auxquelles s'étend ce pouvoir. Comme le pouvoir de Dieu s'étend aux
autres, puisqu'il est la première cause efficiente de toutes choses, comme on
l'a démontré précédemment, il est donc de toute nécessité que Dieu connaisse
les autres. Cela devient plus évident encore si l'on ajoute que l'être même de
la cause première, qui est Dieu, est son connaître, et que toutes choses sont
en lui à la manière dont l'intelligible est dans l'intellect. Car tout ce qui
est dans un autre y est toujours selon le mode propre de celui en qui il est.
Pour
savoir comment Dieu connaît ainsi les autres, il faut remarquer qu'il y a deux
manières, pour une chose, d'être connue: en elle-même, et en une autre. On
connaît une chose en elle-même quand on la connaît par le moyen de sa propre
forme intelligible, adéquate à elle, comme lorsque l'oeil voit un homme par la
forme sensible, en lui, de cet homme. On connaît au contraire en un autre ce
que l'on voit par la forme cognitive propre de ce qui le contient, comme
lorsque l'on voit une partie d'un tout par la forme cognitive du tout, ou un
homme dans un miroir par l'image que donne ce miroir, ou de quelque autre
manière dont une chose puisse être vue dans une autre.
Partant
de là, il faut dire que Dieu se voit lui-même en lui-même, puisqu'il se voit
par sa propre essence. Mais quant aux autres êtres, il ne les voit pas en
eux-mêmes, il les voit en lui-même, selon que son essence a en elle la
similitude de tout ce qui est autre que lui.
Solutions:
1. Quand S. Augustin écrit: "Dieu ne voit rien en
dehors de lui-même", il ne faut pas comprendre qu'il ne verrait rien de ce
qui se trouve hors de lui-même, mais bien que ce qui est en dehors de lui-même,
il ne le voit ou ne le regarde qu'en lui-même, ainsi qu'on vient de
l'expliquer.
2. Si le connu est la perfection du connaissant, ce
n'est point par sa substance, c'est par sa forme intelligible, selon laquelle
il se trouve dans l'intellect comme sa forme et sa perfection. "Ce n'est
pas la pierre, dit Aristote eu qui est dans l'âme, mais sa forme." Quant
aux réalités autres que Dieu, elles sont connues par Dieu selon que son essence
comprend leurs formes intelligibles ainsi qu'on vient de le voir. Il ne
s'ensuit donc pas qu'une autre réalité soit la perfection de l'intellect divin,
en dehors de l'essence divine.
3. La vision intellectuelle n'est pas spécifiée par ce
qui est vu dans un autre, mais par le connu principal dans lequel les autres
choses sont connues. Le connaître, en effet, est spécifié par son objet en
raison de ce que la forme intelligible est le principe de l'opération
intellectuelle; car toute opération est spécifiée par la forme qui est le
principe de cette opération, comme l'échauffement est spécifié par la chaleur.
L'opération intellectuelle reçoit son espèce de la forme intelligible qui fait
que l'intellect est en acte. Et cette forme intelligible est celle du connu
principal qui, en Dieu, n'est autre que son essence même, en laquelle toutes
les formes représentatives des êtres sont comprises. Il ne s'impose donc pas
que l'intellection divine, ou plutôt Dieu lui-même, soit spécifiée par autre
chose que l'essence de Dieu.
Objections:
1. Il ne le semble pas, car Dieu connaît toutes choses, on
vient de le voir, comme elles sont en lui-même. Mais les autres choses sont en
Dieu comme dans la cause première et universelle. Donc, elles sont également
connues de lui comme dans leur cause première et universelle, et c'est là
connaître en général, non d'une connaissance propre. Donc Dieu connaît les
autres choses en général, non d'une connaissance propre à chacune.
2. L'essence divine est distante de l'essence de la
créature autant que l'essence de la créature l'est d'elle. Or, par l'essence de
la créature, l'essence divine ne peut être connue. Et ainsi, Dieu ne
connaissant rien que par son essence, il s'ensuit qu'il ne connaît pas la
créature dans son essence, de façon à savoir "ce qu'elle est", ce qui
est avoir d'elle une connaissance propre.
3. On ne peut connaître proprement une chose que par sa
propre raison formelle. Or Dieu connaît toutes choses par son essence. Il
semble donc qu'il ne connaisse pas chaque chose par sa raison formelle propre, car
le même ne peut pas être la raison formelle de choses multiples et diverses.
Dieu n'a donc pas des choses une connaissance propre, mais une connaissance
générale.
Cependant:
avoir
des choses une connaissance propre, c'est les connaître non seulement en
général, mais selon qu'elles se distinguent les unes des autres. Or, c'est
ainsi que Dieu connaît les choses, selon ces paroles de l'épître aux Hébreux (4,
12): "Elle va (la parole de Dieu) jusqu'à distinguer l'âme et l'esprit, les
jointures et les moelles; elle démêle les sentiments et les pensées du coeur.
Aussi nulle créature n'est cachée devant Dieu."
Conclusion:
A
cet égard, certains philosophes se sont égarés, disant que Dieu ne connaît les
autres réalités qu'en général, c'est-à-dire en tant qu'ils sont des étants. De
même, en effet, que le feu, s'il se connaissait lui-même comme principe de la
chaleur, connaîtrait la nature de la chaleur et, avec elle, toutes les autres
choses chaudes, en tant que chaudes: ainsi Dieu, en tant qu'il se connaît comme
principe de l'être, connaît la nature de l'étant et de toutes les autres choses
en tant qu'elles sont des étants. Mais cela ne se peut pas. En effet, connaître
quelque chose en général et non en ce qu'il a de distinct, c'est le connaître
d'une manière imparfaite. Aussi notre intelligence, quand elle passe de la
puissance à l'acte, accède-t-elle d'abord à une connaissance générale et
confuse des choses, avant d'en avoir une connaissance propre, allant ainsi de
l'imparfait au parfait, dit Aristote. Donc, si la connaissance que Dieu a des
choses autres que lui-même était générale seulement et non distincte, il
s'ensuivrait que son intellection ne serait pas de toute manière parfaite, ni, en
conséquence, son être lui-même, ce qui contredit à nos précédentes
déterminations. Il faut donc affirmer que Dieu connaît les réalités autres que
lui d'une connaissance propre, non pas seulement selon qu'elles ont en commun
la raison formelle d'étant, mais selon qu'elles se distinguent les unes des
autres.
Pour
le mettre en évidence, il faut observer que certains, voulant montrer que Dieu connaît
des choses multiples, emploient des comparaisons comme celles-ci: le centre
d'un cercle, s'il se connaissait lui-même, connaîtrait toutes les lignes qui
partent de lui; la lumière, si elle se connaissait elle-même, connaîtrait
toutes les couleurs. Mais ces exemples, bien qu'ils soient valables sur un
point, à savoir quant à la causalité universelle, sont déficients en ce que la
multitude et la diversité qu'ils envisagent ne sont pas causés par ce principe
universel unique en ce qui les distingue, mais seulement en ce qui leur est
commun. Ainsi, la diversité des couleurs n'a pas pour cause la lumière seule, mais
la disposition du milieu qui la reçoit; de même, la diversité des rayons du
cercle provient de leurs positions diverses. De là vient que cette diversité ou
multitude ne peut pas être connue dans son unique principe d'une connaissance
propre, mais seulement en général. Or, en Dieu, il n'en est pas ainsi. On l'a
montré plus haut, tout ce qu'il y a de perfection, en quelque créature que ce
soit, préexiste et se trouve contenu en Dieu d'une façon suréminente. Et dans
les créatures il n'y a pas seulement ce qu'elles ont de commun, à savoir leur
être, qui appartient à leur perfection, il y a aussi ce par quoi elles
diffèrent les unes des autres, comme vivre, connaître, et les autres caractères
par lesquels se distinguent les vivants et les non-vivants, les intelligents et
les non-intelligents. Et toute forme par laquelle une chose quelconque est
constituée en sa propre espèce est une perfection. Ainsi, toutes choses
préexistent en Dieu non seulement quant à ce qui est commun à toutes, mais
encore quant à ce qui les distingue. En conséquence, Dieu contenant en lui
toutes les perfections, l'essence de Dieu entretient avec les essences de
toutes choses non le rapport du commun au propre, de l'unité aux nombres ou du
centre aux lignes divergentes, mais le rapport de l'acte parfait aux actes
imparfaits, comme si je disais: de l'homme à l'animal, ou de six, nombre entier,
aux fractions qu'il renferme. Or, il est clair que par l'acte parfait on peut
connaître les actes imparfaits non seulement en général, mais d'une
connaissance propre. Celui qui connaît le nombre six connaît sa moitié: trois, d'une
connaissance propre.
Ainsi
donc, comme son essence comprend tout ce qu'il y a de perfection dans l'essence
de quelque autre chose que ce soit, et bien davantage, Dieu peut connaître en
lui-même toutes choses d'une connaissance propre. Car la nature propre d'un
être quelconque a consistance selon qu'elle participe en quelque manière la
perfection divine. Or Dieu ne se connaîtrait point parfaitement lui-même, s'il
ne connaissait toutes les manières dont sa perfection peut être participée par
d'autres. Et la nature même de l'être ne lui serait pas connue parfaitement, s'il
ne connaissait tous les modes d'être. Il est donc manifeste que Dieu connaît
toutes choses d'une connaissance propre, selon que chacune se distingue des
autres.
Solutions:
1. Connaître une chose comme elle est dans le sujet
connaissant peut se comprendre de deux manières. Ou bien l'adverbe "comme"
signifie le mode de connaissance du point de vue de la chose connue, et alors
il est faux. Car le connaissant ne connaît pas toujours le connu selon l'être
qu'il a en lui; l'oeil ne connaît pas la pierre quant à l'être qu'elle a en lui;
mais, par la forme intentionnelle de la pierre qu'il a en lui, il connaît la
pierre telle qu'elle est en dehors de l'oeil. Et quand un connaissant connaît
ce qu'il connaît selon l'être qu'il a en lui, il ne le connaît pas moins aussi
selon l'être qu'il a en dehors de lui. Ainsi l'intellect connaît la pierre
selon l'être intelligible qu'elle a en lui, pour autant qu'il réfléchit sur son
acte; mais en même temps il connaît l'être de la pierre en sa nature propre.
Mais, si l'adverbe "comme" signifie le mode de connaissance du point
de vue du connaissant, alors il est vrai que le connaissant ne connaît le connu
que pour autant qu'il est en lui; car le mode de connaître est d'autant plus
parfait que le connu est plus parfaitement dans le connaissant.
En
conséquence, il faut dire ceci: Dieu ne
connaît
pas seulement que les choses sont en lui, mais, en raison de ce qu'il les
contient en lui, il les contient selon leur propre nature, et d'autant plus
parfaitement que plus parfaitement chacune est en lui.
2. L'essence de la créature est à l'essence de Dieu ce
que l'acte imparfait est à l'acte parfait. Ainsi l'être de la créature ne peut
suffire à conduire à la connaissance de l'essence divine; mais l'inverse est
vrai.
3. Le même ne peut être pris comme raison formelle de
choses diverses s'il est égal à chacune. Mais l'essence divine est quelque
chose qui transcende toutes les créatures. C'est pourquoi l'on peut voir en
elle la raison formelle de toutes choses, étant participable et imitable par
toutes les créatures, chacune à sa manière.
Objections:
l.
Il semble que la science de Dieu soit discursive. En effet, la science de Dieu
ne désigne pas une disposition habituelle, mais une intellection actuelle. Or, le
Philosophe nous dit que, si l'on peut savoir beaucoup de choses simultanément
de façon habituelle, on ne peut en connaître en acte qu'une seule. Donc, comme
Dieu connaît des choses multiples, connaissant et lui-même et tout le reste, ainsi
qu'on l'a montré, il semble qu'il ne connaisse pas toutes choses à la fois, mais
qu'il passe d'un objet à l'autre de façon discursive.
2. Connaître l'effet par la cause, c'est connaître
discursivement. Or Dieu connaît tout le reste par lui-même, comme l'effet par
sa cause. Donc sa connaissance est discursive.
3. Dieu connaît chaque créature plus parfaitement que
nous ne pouvons la connaître; or nous connaissons dans les causes créées leurs
effets, et ainsi nous procédons discursivement des causes aux effets. Il semble
donc que pour Dieu il en soit de même.
Cependant:
S.
Augustin écrit: "Dieu voit toutes choses non une à une et par un regard
alternatif, comme s'il voyait ici puis là; il voit tout en même temps."
Conclusion:
Dans
la science divine, il n'y a rien de discursif, et en voici la preuve. Dans
notre science on trouve un double processus discursif. Un selon la succession, comme
lorsque, après avoir considéré une chose, nous passons à la considération d'une
autre. L'autre, selon la causalité: comme lorsque, par la vertu des principes, nous
parvenons à la connaissance des conclusions. Le premier processus discursif ne
peut convenir à Dieu; car nous-mêmes, qui concevons successivement des choses
diverses quand nous considérons chacune en elle-même, nous les connaissons
ensemble si nous les connaissons toutes dans un médium unique; par exemple, quand
nous connaissons les parties dans le tout, et quand nous voyons divers objets
dans le miroir. Or Dieu voit tout en un seul médium, qui est lui-même, ainsi
qu'on l'a établi. Il voit donc toutes choses ensemble, et non pas successivement.
Semblablement, le second processus discursif ne peut convenir à Dieu. Tout
d'abord parce que ce second sens présuppose le premier; car ceux qui passent
des prémisses aux conclusions ne les considèrent pas ensemble. Ensuite parce
que cette démarche va du connu à l'inconnu; il est donc clair que, le premier
terme connu, on ignore encore l'autre, et le second n'est pas alors connu "dans"
le premier, mais "à partir" du premier. Le terme de la démarche a
lieu quand le second terme est vu dans le premier, les effets se résolvant dans
les causes; mais alors la démarche discursive cesse. Donc, puisque Dieu voit
ses effets en lui-même comme dans leur cause, sa connaissance n'est pas
discursive.
Solutions:
1. Bien que le connaître actuel soit un en lui-même, cependant
il arrive que, dans un seul connaître, on atteigne de nombreux connus, comme on
vient de le dire.
2. Dieu ne connaît pas premièrement la cause, ensuite et
par elle ses effets d'abord inconnus: il connaît les effets dans la cause, ainsi
qu'on vient de le dire.
3. Dieu voit, beaucoup mieux que nous, les effets des
causes créées dans les causes elles-mêmes; mais la connaissance de ces effets
n'est pas causée en lui par la connaissance des causes créées, comme c'est le
cas pour nous, et sa science n'est donc pas discursive.
Objections:
1. Il semble que non, car Origène dit ceci: "Ce
n'est pas parce que Dieu sait qu'une chose doit être un jour, que cette chose
sera; mais parce qu'elle doit être, Dieu sait d'avance qu'elle sera."
2. Une fois la cause posée, l'effet aussi est posé. Or
la science de Dieu est éternelle. Donc, si la science de Dieu était la cause
des choses créées, il semble que les créatures existeraient de toute éternité.
3. Le connaissable précède la science, et la mesure, dit
Aristote. Mais ce qui est ainsi postérieur et mesuré ne peut pas être cause.
Cependant:
S.
Augustin écrit: "Dieu ne connaît pas l'universalité des créatures
spirituelles ou corporelles parce qu'elles sont; mais elles sont parce qu'il
les connaît."
Conclusion:
La
science de Dieu est la cause des choses; car la science de Dieu est à l'égard
des choses créées ce qu'est la science de l'artisan à l'égard de ses oeuvres.
Or, la science de l'artisan est bien la cause de ce qu'il produit, du fait
qu'il agit par son intelligence, et que par conséquent la forme intelligible
est le principe de son opération, comme la chaleur est le principe de
l'échauffement. Toutefois, il faut considérer que la forme naturelle n'est pas
dite principe d'action en tant qu'elle est immanente à ce qu'elle fait exister,
mais bien en tant qu'elle est ordonnée à l'effet. De même, la forme
intelligible n'est pas dite principe d'action par le seul fait qu'elle est la
forme intelligible dans le connaissant, si elle n'est pas complétée par une
ordination à l'effet, laquelle vient de la volonté. En effet, comme la forme
intelligible est indifférente à l'égard de l'un ou l'autre des opposés (puisque
c'est la même science qui considère les opposés), elle ne produirait pas
d'effet déterminé, si elle-même n'était déterminée à son égard par l'appétit.
C'est ce qu'explique Aristote. Or, il est manifeste que Dieu cause toutes
choses par son intelligence, puisque son être et son intellection sont
identiques. Il est donc nécessaire de dire que sa science est la cause des
choses, conjointement avec sa volonté. C'est pourquoi la science de Dieu, envisagée
comme cause des choses, est ordinairement appelée "science d'approbation".
Solutions:
1. Origène n'a envisagé ici que l'aspect de connaissance,
et nous avons dit que la connaissance n'est pas cause indépendamment de la
volonté. Mais quand il dit que Dieu prévoit telles choses parce qu'elles sont à
venir, il faut comprendre ce "parce que" d'une causalité logique, non
ontologique. Cette conséquence est exacte, en effet: s'il est vrai d'une chose
qu'elle sera, il est vrai que Dieu l'a prévue; mais les choses futures ne sont
pas cause que Dieu les connaisse.
2. La science de Dieu est cause des choses selon la
manière dont ces choses sont en elle. Or il n'y a pas eu dans la science de
Dieu que les choses seraient depuis toujours. Bien que la science de Dieu, elle,
soit éternelle, il ne s'ensuit donc pas que les créatures existent depuis
toujours.
3. Les choses naturelles sont intermédiaires entre la
science de Dieu et la nôtre; car nous tirons notre science de ces mêmes choses
naturelles dont la science de Dieu est la cause. Et c'est pourquoi, de même que
les connaissables naturels sont antérieurs à notre science et la mesurent, ainsi
la science de Dieu est première par rapport aux choses naturelles et les mesures.
Ainsi, une maison est intermédiaire entre la science de l'architecte qui l'a
construite, et la science de l'observateur qui en prend connaissance après sa
construction.
Objections:
1. Il semble que non, car il n'y a de science en Dieu
que des choses vraies, et il y a attribution réciproque entre le vrai et
l'étant. Donc il n'y a pas en Dieu la connaissance des non-étants.
2. La connaissance requiert une similitude entre celui
qui sait et ce qu'il sait. Or ce qui n'est pas ne peut avoir aucune
ressemblance avec Dieu, qui est l'être même. Donc ce qui n'est pas ne peut pas
être connu par Dieu.
3. La science de Dieu est cause des choses. Mais elle
n'est pas cause des non-étants, car le non-étant n'a pas de cause. Donc Dieu
n'a pas la science de ce qui n'est pas.
Cependant:
l'Apôtre
écrit (Rm 4, 17): Dieu "appelle les choses qui ne sont pas, comme celles
qui sont".
Conclusion:
Dieu
connaît toutes choses, de quelque manière qu'elles soient. Or rien n'empêche
que des choses qui, purement et simplement, ne sont pas, soient cependant en
quelque manière. Sont purement et simplement celles qui sont en acte. Celles
qui ne sont pas en acte sont en puissance: en la puissance de Dieu ou en celle
de la créature, qu'il s'agisse de puissance active ou de puissance passive, ou
du pouvoir de penser, d'imaginer, d'exprimer en quelque manière que ce soit.
Toutes choses, donc, qui peuvent être faites, pensées ou dites par la créature,
et aussi toutes celles que lui-même peut faire, Dieu les connaît, même si elles
ne sont pas en acte. En ce sens, on peut dire qu'il a la connaissance des
non-étants.
Mais
entre les choses qui ne sont pas en acte, il faut noter une diversité.
Certaines, bien que n'étant pas actuellement, ont été ou seront, et celles-là
on dit que Dieu les connaît d'une "science de vision"; comme le
connaître de Dieu, qui est son être même, a pour mesure l'éternité, laquelle, étant
elle-même sans succession, englobe la totalité du temps, le regard de Dieu, éternellement
présent, porte sur la totalité du temps, et sur toutes les choses qui sont dans
quelque partie du temps que ce soit, comme sur des réalités qui lui sont
présentes. D'autres, qui ne sont pas en acte, sont dans la puissance de Dieu ou
de la créature, et cependant ne sont pas, ni ne seront, ni n'ont jamais été. A
l'égard de celles-là, Dieu est dit avoir non une science de vision, mais une
science de "simple intelligence". Et l'on s'exprime ainsi parce que, parmi
nous, les choses qu'on voit ont un être propre en dehors du sujet qui voit.
Solutions:
1. Les choses qui ne sont pas en acte ont leur vérité
comme choses en puissance, car il est vrai qu'elles sont en puissance. Et c'est
ainsi que Dieu les connaît.
2. Dieu étant l'être même, dans la mesure où une chose
est, elle participe à sa ressemblance, de même qu'une chose chaude, dans la
mesure où elle est chaude, participe de la chaleur. Et ainsi les choses qui
sont en puissance, bien qu'elles ne soient pas en acte, sont connues de Dieu.
3. La science de Dieu n'est cause des choses que si sa
volonté s'y adjoint. Il n'est donc pas nécessaire que tout ce que Dieu sait
existe, ait existé ou doive un jour exister, mais cela seulement dont il veut
ou dont il permet qu'il soit. Et, encore une fois, ce qui est dans la science
de Dieu, ce n'est pas que ces choses sont, mais qu'elles peuvent être.
Objections:
1. Il semble qu'il ne connaisse pas les maux car, d'après
Aristote, un intellect qui n'est pas en puissance ne connaît pas la privation;
or le mal, selon S. Augustin, est la privation du bien. Comme l'intelligence divine
n'est jamais en puissance, mais toujours en acte, ainsi qu'on l'a vu, il semble
que Dieu ne connaisse pas le mal.
2. Toute science est cause de ce qu'elle connaît, ou est
causée par lui. Or la science de Dieu n'est pas cause du mal; elle n'est pas non
plus causée par lui. Donc il n'y a pas en Dieu la connaissance des maux.
3. Ce que l'on connaît, on le connaît soit par son
semblable, soit par son opposé. Or, tout ce que Dieu connaît, il le connaît par
son essence, ainsi qu'on l'a montré. Et l'essence divine ne ressemble pas au
mal et n'a pas le mal pour contraire, car elle n'a pas de contraire, affirme S.
Augustin.
4. Ce qui est connu par autre chose n'est pas connu par
soi-même et n'est donc pas connu parfaitement. Or le mal n'est pas connu de
Dieu par soi-même, car il faudrait pour cela que le mal fût en Dieu; en effet, le
connu doit être dans le connaissant. Et si le mal est connu de Dieu par autre
chose, à savoir par le bien, il sera connu de lui imparfaitement, ce qui est
impossible, car nulle connaissance, en Dieu, n'est imparfaite. Donc Dieu n'a
pas la connaissance des maux
Cependant:
on
lit au livre des Proverbes (15, 11): "Le séjour des morts et la perdition
sont en présence du Seigneur."
Conclusion:
Celui
qui connaît parfaitement quelque chose, il faut qu'il connaisse tous les
accidents qui peuvent lui survenir. Or il y a des choses bonnes auxquelles il
peut arriver d'être détériorées par des maux. Dieu ne connaîtrait donc pas en
perfection les choses bonnes s'il ne connaissait pas aussi les maux. Mais une
chose quelconque est connaissable dans la mesure où elle est. Comme l'être du
mal n'est que la privation du bien, par cela seul que Dieu connaît les biens, il
connaît aussi les maux, comme on connaît les ténèbres par la lumière. C'est ce
qui fait dire à Denys: "Dieu tire de lui-même la vue des ténèbres; ce
n'est pas autrement que par la lumière qu'il les connaît."
Solutions:
1. Le Philosophe veut dire que l'intellect qui n'est pas
en puissance ne connaît pas la privation par le moyen d'une privation qui
serait en lui. Car il avait dit précédemment que le point, ou tout autre
indivisible, n'est connu que par la privation de la division. La raison en est
que les formes simples et indivisibles ne sont pas en acte dans notre
intelligence, mais seulement en puissance; si elles étaient en acte, on ne les
connaîtrait pas par le détour de la privation. Or c'est ainsi, sans détour, et
sans utiliser la privation, que les substances séparées connaissent les
réalités simples. Dieu ne connaît donc pas le mal par une privation existant en
lui, mais par son opposé, le bien.
2. La connaissance de Dieu n'est pas cause du mal, mais
de la chose bonne par l'intermédiaire de laquelle le mal est connu.
3. Quoique le mal ne soit pas opposé à l'essence divine,
qui n'est pas corruptible, il est cependant opposé aux oeuvres de Dieu: Dieu
connaît celle-ci par son essence et, les connaissant, il connaît les maux
opposés.
4. Connaître indirectement quelque chose, c'est le
connaître imparfaitement, s'il s'agit de choses connaissables par elles-mêmes.
Mais le mal n'est pas connaissable par lui-même; car ce qui caractérise le mal,
c'est d'être privation du bien; et ainsi il ne peut être défini ni connu, si ce
n'est par l'intermédiaire du bien.
Objections:
1. Il ne semble pas, car l'intelligence divine est plus
immatérielle que l'intelligence humaine; or, l'intelligence humaine, à cause de
son immatérialité, ne connaît pas les singuliers, car il est dit au livre De
l'Ame: "La raison connaît l'universel; les sens, eux, les singuliers."
2. Les seules facultés, en nous, qui connaissent les
singuliers sont celles qui reçoivent les formes intentionnelles non abstraites
des conditions matérielles. Or les choses sont en Dieu abstraites au maximum de
toute matérialité. Donc Dieu ne connaît pas les singuliers.
3. Toute connaissance se fait par le moyen d'une
similitude. Or, la similitude des êtres singuliers, en tant précisément que
singuliers, ne semble pas pouvoir être en Dieu; car le principe de la
singularité des êtres est la matière, et la matière, n'étant qu'en puissance, est
entièrement dissemblable de Dieu, qui est l'acte pur. Donc Dieu ne connaît pas
les singuliers.
Cependant:
On
lit au livre des Proverbes (16, 2): "Toutes les voies de l'homme sont à
découvert devant ses yeux."
Conclusion:
Dieu
connaît les singuliers. En effet, toutes les perfections qui se rencontrent
dans les créatures préexistent en Dieu d'une manière plus excellente, on l'a
montré plus haut. Or, connaître les singuliers appartient à notre perfection.
Il est donc nécessaire que Dieu les connaisse. Aristote tient pour inacceptable
que quelque chose soit connu par nous et ne le soit pas par Dieu. C'est
pourquoi, argumentant contre Empédocle, il lui oppose que Dieu serait bien
imparfait s'il ignorait la discorde. Toutefois, les perfections qui se trouvent
divisées dans les choses inférieures se trouvent en Dieu sous forme simple et
une. C'est pourquoi, alors que nous connaissons les universaux qui sont
immatériels par une faculté, et par une autre les singuliers matériels, Dieu, lui,
par son intellect un et simple connaît les uns et les autres.
Mais,
comment cela peut se faire, certains, pour le montrer, ont dit que Dieu connaît
les singuliers par les causes universelles, car il n'y a rien dans le singulier
qui ne provienne de quelque cause universelle. Et ils donnent cet exemple: si
un astronome connaissait dans leurs principes universels tous les mouvements du
ciel, il pourrait annoncer toutes les éclipses futures. Mais cela n'est pas
suffisant. Car les êtres particuliers reçoivent des causes générales certaines
formes d'être et certains pouvoirs d'action; mais, si proche du concret que
soit leur conjonction, ces pouvoirs et ces formes ne sont jamais rendus
individuels que dans et par la matière individuelle. Aussi, celui qui connaît
Socrate en ce qu'il est blanc, qu'il est fils de Sophronisque, ou par quelque
autre caractéristique de ce genre, ne connaîtrait pas Socrate selon qu'il est
cet homme-là. On voit donc que, de la manière indiquée, Dieu ne connaîtrait pas
les singuliers dans leur singularité.
D'autres
ont dit que Dieu connaît les singuliers en appliquant les causes universelles à
leurs effets singuliers. Mais cela ne signifie rien, car nul ne peut appliquer
une chose à une autre s'il ne connaît d'abord celle-là. Ainsi donc l'application
en question ne saurait être la raison explicative de la connaissance des
singuliers, qu'elle présuppose.
Il
faut donc parler autrement. Dieu étant cause des choses par sa science, comme
on l'a dit, la science de Dieu a la même extension que sa causalité. Et comme
la vertu active de Dieu ne s'étend pas seulement aux formes à partir desquelles
est dégagé l'universel, mais à la matière même, ainsi qu'on le montrera, il est
donc de toute nécessité que la science de Dieu s'étende aux singuliers, qui
tiennent leur individualité de la matière. En effet, comme Dieu connaît les
autres par l'intermédiaire de sa propre essence, en tant que cette essence est
la similitude des choses, ou encore leur principe efficient, il est nécessaire
que son essence suffise à lui faire connaître toutes les choses qui sont faites
par lui, et cela non seulement dans leur nature universelle, mais aussi dans
leur singularité. Il en serait ainsi de la science de l'artisan lui-même, si
elle produisait toute la chose, au lieu de lui donner uniquement sa forme.
Solutions:
1. Par l'abstraction, notre intellect dégage la forme
intelligible des principes individuants de son objet. Il s'ensuit que cette
forme intelligible ne peut pas être la similitude des caractéristiques
individuelles, et c'est pour cette raison que notre intellect ne connaît pas le
singulier. Mais la forme intelligible de l'intellect divin, qui est l'essence
de Dieu, n'est pas immatérielle par abstraction; elle l'est par elle-même, et
c'est d'elle que proviennent tous les principes constitutifs de la chose, ceux
de la nature spécifique ou ceux de l'individuation. Par elle, Dieu peut donc
connaître non seulement les universaux, mais aussi les singuliers.
2. Bien que la forme intelligible de l'intellect divin
ne comprenne pas en elle-même des conditions matérielles, comme il en est avec
les formes cognitives dans l'imagination et dans le sens, toutefois, par sa
vertu réalisatrice, elle s'étend également et aux choses immatérielles et aux
choses matérielles, comme on vient de le dire.
3. Bien que la matière s'éloigne de la ressemblance avec
Dieu en raison de sa potentialité, toutefois, en tant que, même ainsi, elle a
l'être, elle retient une certaine ressemblance avec l'être divin.
Objections:
1. Il semble que Dieu ne puisse connaître une infinité de
choses. En effet, l'infini en tant que tel est inconnu: selon la formule
d'Aristote, il est "ce dont on peut toujours prendre davantage, quelle que
soit la quantité déjà prise". S. Augustin dit aussi "Ce qui est
embrassé par la science devient fini par la compréhension de celui qui le sait."
Or, l'infini ne peut devenir fini.
2. On dira peut-être: ce qui est infini en soi est fini
pour la science de Dieu. Mais alors, voici l'objection. La nature même de
l'infini est de ne pouvoir être parcouru, comme il est dit dans la Physique
d'Aristote. Mais l'infini ne peut être parcouru ni par le fini, ni par l'infini,
ce que prouve le même ouvrage. Donc l'infini ne peut être borné, pas même par
l'infini. Et ainsi l'infinité des choses n'est pas incluse dans la science de
Dieu, même si celle-ci est infinie.
3. La science de Dieu est la mesure de ce que Dieu sait;
or il est contraire à la nature de l'infini que l'infini soit mesuré.
Cependant:
S.
Augustin s'exprime ainsi: "Quoique les nombres infinis soient sans nombre,
ils n'échappent pas à celui dont la science est sans nombre."
Conclusion:
Étant
donné que Dieu connaît non seulement ce qui est en acte, mais aussi ce qui est
contenu dans sa puissance ou dans celle de la créature, ainsi qu'on l'a montré,
et puisque ces possibles sont évidemment en nombre infini, il est nécessaire
d'admettre que Dieu connaît une infinité de choses. Quant à la science de
vision, qui a pour objet uniquement les choses qui sont, ou seront ou ont été, bien
que certains disent qu'elle n'embrasse pas une infinité d'objets, puisque nous
n'admettons pas que le monde a toujours été, ni que la génération et le
mouvement doivent durer sans fin, de sorte que les individus seraient
multipliées à l'infini, toutefois, si l'on y regarde de plus près, on doit dire
nécessairement que Dieu, même par sa science de vision, connaît une infinité de
choses. Car Dieu connaît même les pensées et les affections des coeurs, qui
seront dans l'avenir multipliées à l'infini, puisque les créatures rationnelles
doivent durer sans terme.
Voici
pourquoi: la connaissance d'un objet s'étend aussi loin que le permet la forme
qui est en lui le principe de la connaissance. La forme cognitive sensible, dans
le sens, ne représente qu'un seul individu; il s'ensuit que par cette forme un
seul individu peut être connu. Au contraire, la forme intelligible, dans notre
esprit, représente la chose quant à sa nature spécifique, nature qui peut être
participée par une infinité de choses particulières. De là vient que notre
intellect, au moyen du concept d'homme, connaît en quelque sorte une infinité
d'hommes. Il ne les connaît pas selon qu'ils se distinguent les uns des autres,
mais selon qu'ils ont en commun une nature spécifique. C'est que la forme
intelligible, en nous, ne représente pas les hommes quant à leurs principes
individuels, elle représente seulement les principes constitutifs de l'espèce.
Mais l'essence divine, par laquelle l'intellect divin connaît, est une
représentation suffisante de toutes les choses qui sont ou peuvent être, non
seulement quant aux principes communs à plusieurs, mais aussi quant à ce qui
est propre à chacune, ainsi qu'on l'a montré. Il s'ensuit que la science de
Dieu s'étend à une quantité infinie de choses, même selon qu'elles sont
distinctes les unes des autres.
Solutions:
1. D'après le Philosophe, l'infini concerne la quantité.
Et la raison formelle de quantité comporte un ordre entre les parties. En
conséquence, connaître l'infini selon le mode propre de l'infini, c'est le
connaître partie après partie, et de cette façon l'infini échappe à toute
connaissance; car, quel que soit le nombre des parties que l'on puisse
embrasser, il en restera indéfiniment hors de prise. Mais Dieu ne connaît pas
l'infini, ou des objets en nombre infini en énumérant, pour ainsi dire, partie
après partie; nous avons expliqué qu'il connaît d'une connaissance simultanée, non
successive. Rien ne s'oppose donc, en ce qui le concerne, à la connaissance
d'une infinité d'objets.
2. Une traversée suppose une succession de parties, et
de là vient que l'infini ne peut être parcouru, ni par le fini, ni par
l'infini. Au contraire, la raison formelle de compréhension exige seulement
l'adéquation à ce qui est compris, car on appelle "compris" ce dont
rien ne reste extérieur à ce qui le comprend. La raison formelle de l'infini
n'exclut donc pas qu'il soit compris par un infini. Et ainsi, ce qui est infini
en soi peut être fini pour la science de Dieu, en ce sens qu'il y est inclus, mais
non en ce sens qu'il serait parcouru ou traversé.
3. La science de Dieu est bien la mesure des choses;
mais ce n'est pas une mesure quantitative, et c'est à une telle mesure
qu'échappent les choses en nombre infini. La science de Dieu mesure l'essence
et la vérité de chaque chose, car chaque chose participe à la vérité de sa
nature dans la mesure où elle est conforme à la science de Dieu: telle l'oeuvre
d'art qui concorde avec l'art lui même. A supposer donc qu'il y ait en acte des
êtres en nombre infini, par exemple une infinité d'hommes; ou bien qu'il y ait
une infinité en étendue, comme l'air, selon d'anciens philosophes, il est
manifeste que l'être de chaque chose n'en serait pas moins déterminé et fini, car
il serait renfermé dans les bornes de certaines natures particulières; ces
choses seraient donc mesurables à l'égard de la science de Dieu.
Objections:
1. Il semble que non. En effet, une cause nécessaire
produit un effet nécessaire. Mais la science de Dieu est cause de ce qu'elle
sait, avons-nous dit. Comme la science de Dieu est nécessaire, son objet doit
l'être aussi. La science de Dieu n'atteint donc pas les contingents.
2. Dans toute proposition conditionnelle, si
l'antécédent est absolument nécessaire, le conséquent est absolument nécessaire
aussi; car l'antécédent est au conséquent ce que les principes sont à la
conclusion, et les Derniers Analytiques nous enseignent que, de principes
nécessaires, ne peuvent découler que des conclusions nécessaires. Or cette
proposition conditionnelle est vraie: Si Dieu a su que cela est à venir, cela
sera; car la science de Dieu est toujours vraie. Et l'antécédent de cette
proposition est absolument nécessaire, d'abord parce qu'il est éternel; ensuite
parce qu'il est exprimé au passé. Donc le conséquent est aussi absolument
nécessaire. Et ainsi tout ce qui est su par Dieu est nécessaire, de sorte qu'il
n'y a pas en Dieu de science des contingents.
3. Tout ce qui est su par Dieu existe nécessairement, puisque
même tout ce qui est su par nous existe nécessairement, alors que la science de
Dieu est plus certaine que notre science. Or, aucun futur contingent n'existe
nécessairement. Donc aucun futur contingent n'est su par Dieu.
Cependant:
le
Psaume (33, 15) dit de Dieu à l'égard des hommes: "Il forme le coeur de
chacun; il connaît toutes leurs actions." Or, les actions des hommes sont
contingentes, puisqu'elles dépendent de leur libre arbitre. Dieu connaît donc
les futurs contingents.
Conclusion:
Comme
on a montré plus haut que Dieu connaît toutes les choses, non seulement celles
qui sont en acte, mais aussi celles qui sont en sa puissance ou en la puissance
de la créature, et comme certaines choses parmi ces dernières sont des
contingents futurs pour nous, il s'ensuit que Dieu connaît les futurs
contingents.
Pour
établir clairement cette conclusion, il faut observer qu'un contingent peut être
considéré sous un double aspect. D'abord en lui-même, lorsqu'il s'est déjà
produit, et alors il n'est plus considéré comme futur, mais comme présent; ni
comme pouvant être ou ne pas être, mais comme déterminé à une branche de
l'alternative. Pour cette raison, il peut, pris ainsi, tomber infailliblement
sous une connaissance certaine, sous le sens de la vue, par exemple comme
lorsque je vois Socrate assis. D'une autre manière, le contingent peut être
considéré tel qu'il est dans sa cause. Sous cet aspect il est considéré comme
futur et comme contingent, non encore déterminé à être ou à ne pas être, à être
ceci ou cela, car la cause contingente est celle qui peut ceci ou son
contraire. Dans ce cas le contingent ne peut être connu avec certitude. En
conséquence, celui qui ne connaît un effet contingent que dans sa cause, n'a de
lui qu'une connaissance conjecturale. Mais Dieu, lui, connaît tous les
contingents non seulement en tant qu'ils sont dans leurs causes, mais aussi
selon que chacun d'eux est actuellement réalisé en lui-même.
Et,
bien que les contingents se réalisent successivement, Dieu ne les connaît pas
en eux-mêmes successivement comme nous, mais simultanément. Car sa connaissance,
tout autant que son être, a pour mesure l'éternité; or l'éternité, qui est tout
entière à la fois, englobe la totalité du temps, ainsi qu'il a été dit. De la
sorte, tout ce qui se trouve dans le temps est éternellement présent à Dieu, non
seulement en tant que Dieu a présentes à son esprit les raisons formelles de
toutes choses, ainsi que certains le prétendent, mais parce que son regard se
porte éternellement sur toutes les choses, en tant qu'elles sont présentes.
Il
est donc manifeste que les contingents sont connus de Dieu infailliblement en
tant que présents sous le regard divin dans leur présence, et cependant, par
rapport à leurs propres causes, ils demeurent des futurs contingents.
Solutions:
1. Même si la cause éloignée est nécessaire, l'effet
peut être contingent du fait de la cause prochaine, si elle est contingente.
Ainsi la germination d'une plante est un effet contingent en raison de sa cause
prochaine, bien que la cause prochaine de cette germination, le mouvement
solaire, soit une cause nécessaire. De même, les causes contingentes que Dieu
connaît sont contingentes en raison de leurs causes prochaines, bien que la
science de Dieu, qui est leur cause première, soit une cause nécessaire.
2. Certains disent que cet antécédent: Dieu a su que tel
fait contingent sera, n'est pas nécessaire, mais contingent, car, bien qu'il
soit passé, il se rapporte à l'avenir. Mais cela ne l'empêche pas d'être
nécessaire car, ce qui a eu un rapport au futur, il est nécessaire qu'il l'ait
eu, même si parfois ce futur n arrive pas.
D'autres
disent que l'antécédent en question est contingent, parce qu'il est composé de
nécessité et de contingence, comme cette proposition: Socrate est un homme
blanc, est une proposition contingente. Mais cela non plus ne signifie rien, car,
quand on dit: "Dieu a su que tel contingent sera", "contingent"
ne figure dans la proposition que comme l'élément matériel de l'affirmation, non
comme son élément principal; de sorte que cette contingence, aussi bien que la
nécessité qui pourrait y être substituée, ne fait pas que la proposition soit
nécessaire ou contingente, vraie ou fausse. Ainsi, il peut être vrai que j'aie
dit: "l'homme est un âne", aussi bien que: "Socrate court",
ou: "Dieu est". Il en est de même, si je parle de nécessité ou de
contingence.
Il
faut donc reconnaître que cet antécédent est nécessaire absolument. Certains
disent qu'il ne s'ensuit pas que le conséquent soit nécessaire absolument, parce
que l'antécédent est cause éloignée du conséquent, et que ce conséquent est
contingent en raison de sa cause prochaine. Mais cela ne prouve rien, car une
proposition conditionnelle dont l'antécédent serait une cause éloignée
nécessaire, et le conséquent un effet contingent, serait une proposition fausse,
comme si je disais: "Si le soleil se meut, l'herbe germera."
Il
faut donc s'exprimer autrement et dire ceci: Quand, dans l'antécédent, on
introduit quelque chose relevant d'une opération de l'esprit, le conséquent
doit être compris non selon l'être réel, tel qu'il est en soi, mais selon
l'être intentionnel qu'il a dans l'esprit. Autre, en effet, est l'être d'une
chose en elle-même, autre son être dans l'esprit. Par exemple, quand je dis: "Si
l'âme connaît quelque chose, ce quelque chose est immatériel", il faut
comprendre que cela est immatériel dans l'intellect, non selon son être réel.
De même, quand je dis: "Si Dieu a su quelque chose, cela sera", le
conséquent doit être compris de l'être selon lequel la chose est présente.
Ainsi compris, il est nécessaire aussi bien que l'antécédent, car "ce qui
est, quand c'est, il est nécessaire que ce soit", selon Aristote.
3. Les choses qui se réalisent temporellement sont
connues successivement par nous dans le temps, mais par Dieu dans l'éternité, qui
est au-dessus du temps. En conséquence, du fait que nous connaissons les futurs
contingents en tant que tels, ils ne peuvent pas être certains pour nous; mais
pour Dieu seul, dont le connaître est dans l'éternité, qui transcende le temps.
Il en est comme de celui qui marche sur un chemin et ne voit pas ceux qui le
suivent, alors que l'homme posté sur une hauteur, regardant tout le chemin, voit
à la fois tous ceux qui y passent. Ainsi ce qui est su par nous avec certitude
doit être nécessaire aussi en soi-même; car les choses qui en soi sont des
futurs contingents, nous ne pouvons les connaître avec certitude. Mais les
choses qui sont sues par Dieu, il suffit qu'elles soient nécessaires de la
nécessité de leur présence sous le regard de la science divine, nous l'avons
dit, mais il n'est pas requis qu'elles le soient en elles-mêmes quand on les
considère dans leurs causes. En conséquence, cette proposition: "Tout ce
que Dieu sait est nécessairement", on a coutume de la distinguer. Elle
peut se rapporter à la chose dont elle parle, ou au dire. Si on l'entend de la
chose, la proposition est prise en un sens divisé, et elle est fausse; car cela
veut dire: Toute chose que Dieu sait est nécessaire. Mais elle peut également
être comprise du dire. Alors la proposition est prise en un sens composé, et
elle est vraie; car cela signifie: ce dire, "une chose sue par Dieu est"
est nécessaire.
Mais
certains objectent à cela que cette distinction a sa place quand il s'agit de
formes séparables de leur sujet. Si, par exemple, je dis: "Ce qui est
blanc peut être noir", cette proposition, fausse quant au dire, est vraie
quant à la chose, car la chose qui est blanche peut être noire, alors que cette
assertion "Ce qui est blanc est noir", ne peut jamais être vraie.
Mais, quand il s'agit de formes inséparables de leur sujet, la distinction, affirment
ces auteurs, n'est pas de mise; car si je dis, par exemple: "le corbeau
noir peut être blanc", la proposition est fausse dans les deux sens. Or, qu'une
chose soit sue par Dieu, c'est là un attribut inséparable de cette chose; car
ce qui est su par Dieu ne peut en aucune manière être ignoré de lui. A la
vérité, cette instance serait irrecevable, si être connu de Dieu comportait
dans le sujet quelque disposition inhérente. Mais, comme cela ne comporte que
d'être l'objet d'un acte du connaissant, à la chose sur elle-même, bien qu'elle
soit toujours sue, quelque chose peut être attribué qui lui convient selon ce
qu'elle est en elle-même, et qui ne lui convient pas en tant qu'elle est
l'objet de l'acte de connaître. Ainsi l'être matériel est attribué à la pierre
telle qu'elle est en elle-même, alors qu'il ne saurait lui être attribué en
tant qu'elle est un objet intelligible.
Objections:
1. Il ne semble pas, car connaître des énonciations
convient à notre esprit en tant qu'il compose entre eux ou écarte l'un de
l'autre deux concepts. Mais dans l'intelligence divine il n'y a aucune composition.
2. Toute connaissance se fait au moyen d'une similitude.
Mais en Dieu il n'y a aucune similitude, puisque Dieu est absolument simple.
Cependant:
On
lit dans le Psaume (94, 11): "Dieu connaît les pensées des hommes."
Or dans les pensées des hommes il y a des énonciations. Donc Dieu connaît
celle-ci.
Conclusion:
Puisque
former des énonciations est au pouvoir de notre intelligence, et puisque Dieu
connaît tout ce qui est en son propre pouvoir ou au pouvoir de sa créature, comme
on l'a dit précédemment, c'est une nécessité que Dieu connaisse toutes les
énonciations qu'il est possible de former. Seulement, de même qu'il connaît les
choses matérielles immatériellement et les choses composées simplement, Dieu
connaît les énonciations, non en énonçant lui-même comme s'il y avait dans son
esprit la composition ou la division qui caractérise l'énonciation, mais il
connaît chaque chose par une intuition simple, en pénétrant par elle l'essence
de chaque chose. Il en est comme si, en appréhendant l'essence de l'homme, nous
connaissions par là même tous les prédicats qui peuvent être attribués à
l'homme. Cela n'a pas lieu dans le cas de notre intellect, qui passe d'un terme
à l'autre parce que la forme intelligible représente un terme de telle manière
qu'elle n'en représente pas un autre. Aussi, en connaissant l'essence de
l'homme, nous ne connaissons pas par cela même les autres attributs de l'homme,
mais successivement. En raison de quoi les raisons formelles que nous
connaissons à part l'une de l'autre, il nous faut les ramener à l'unité par
composition ou division, en formant des énonciations. Mais la forme
intelligible de l'intellect divin, qui est son essence, suffit à tout
manifester. En connaissant son essence, Dieu connaît donc les essences de
toutes choses, et tout ce qui peut leur arriver.
Solutions:
1. L'objection proposée n'aurait de valeur que si Dieu
connaissait les énonciations par mode énonciatif.
2. La composition dans l'énonciation signifie quelque
être de la chose; c'est ainsi que Dieu, par son être, qui est son essence, est
la similitude de tous les modes d'être qui sont signifiés.
Objections:
1. Il semble que oui. Car la science est relative à la
chose sue. Or, ce qui implique relation avec la créature s'attribue à Dieu
temporellement et varie selon les variations de la créature. Donc la science de
Dieu elle-même varie selon les variations de la créature.
2. Tout ce que Dieu peut faire, il peut le savoir. Mais
Dieu peut faire plus de choses qu'il n'en fait. Il peut donc savoir plus de
choses qu'il n'en sait, et ainsi sa science peut varier par augmentation ou
diminution.
3. Dieu a su autrefois que le Christ naîtrait. Mais
maintenant il ne sait pas que le Christ naîtra, puisque le Christ n'est plus à
naître. Donc Dieu ne sait pas tout ce qu'il a su, et ainsi sa connaissance
semble être variable.
Cependant:
il
est dit dans l'épître de S. Jacques (1, 17): en Dieu "il n'existe aucune
vicissitude, ni ombre de changement".
Conclusion:
D'après
nos précédentes déterminations, la science de Dieu est sa substance même. Comme
sa substance est absolument immuable, ainsi que nous l'avons également montré, il
y a nécessité que sa science soit tout à fait invariable.
Solutions:
1. Des appellations de Dieu comme Seigneur, Créateur, etc.
impliquent des relations consécutives à des actes conçus comme ayant pour terme
les créatures selon l'être qu'elles ont en elles-mêmes. C'est pourquoi de
telles relations sont attribuées à Dieu de manière changeante, selon les
changements des créatures. Mais la science, l'amour, etc. impliquent des
relations consécutives à des actes conçus comme immanents en Dieu, et c'est
pourquoi ces attributs sont appliqués à Dieu de manière invariable.
2. Dieu connaît aussi les choses qu'il peut faire et ne
fait pas. Par conséquent, de ce qu'il peut faire des choses qu'il ne fait pas, on
ne peut conclure qu'il puisse savoir plus de choses qu'il n'en sait, à moins
qu'on ne l'entende de sa science de vision, par laquelle il est dit savoir les
choses qui sont en acte à un moment quelconque de la durée. Cependant, que Dieu
sache que des choses sont possibles qui ne sont pas, ou que des choses qui sont
pourraient ne pas être, il ne s'ensuit pas que sa science soit variable, mais
seulement qu'il connaît la variabilité des choses. Si cependant quelque chose
était, dont Dieu ignorerait d'abord qu'elle est et le saurait ensuite, sa
science serait soumise à la variation. Mais cela ne se peut pas; car Dieu, dans
son éternité, sait tout ce qui est ou peut être en un temps quelconque. Aussi, dire
d'une chose qu'elle est à quelque moment que ce soit de la durée, c'est dire
par là même que cela est su par Dieu depuis l'éternité. Par conséquent, on ne
doit pas concéder que Dieu puisse savoir plus de choses qu'il n'en sait, car
cette proposition implique que Dieu eût ignoré d'abord ce qu'il aurait su
ensuite.
3. Les anciens nominalistes ont dit que "Le Christ
naît", "le Christ naîtra", "le Christ est né", sont un
même énoncé, pour cette raison que la chose énoncée est la même, à savoir la
naissance du Christ. A partir de là on conclut que tout ce que Dieu a su, il le
sait; car il sait maintenant que le Christ est né, ce qui, dans l'hypothèse, a
la même signification que: Il naîtra. Mais cette opinion est fausse. D'abord
parce que la diversité dans les termes d'une proposition donne naissance à des
énonciations diverses. Ensuite parce que, dans ce cas, une proposition vraie
une fois serait vraie toujours, ce que nie à bon droit le Philosophe, selon qui
cette proposition: "Socrate est assis", est vraie tant qu'il est assis,
mais si Socrate se lève, la proposition devient fausse. On doit donc concéder
que cette proposition: Tout ce que Dieu a su, il le sait, n'est pas vraie en
tant qu'énoncé. Mais il ne s'ensuit pas que la science de Dieu soit variable.
Car, de même qu'aucune variation ne s'introduit dans la connaissance de Dieu du
fait qu'il sait, d'une seule et même chose, tantôt qu'elle est, et tantôt
qu'elle n'est pas, de même c'est sans aucune variation de la science divine que
Dieu sait d'un énoncé tantôt qu'il est vrai, tantôt qu'il est faux. Il y aurait
variation dans la science de Dieu si Dieu connaissait les énoncés par mode
d'énonciation, à savoir en composant et divisant des concepts, comme fait notre
propre intellect. De là vient en effet que notre connaissance varie, soit du
vrai au faux, comme lorsque, une chose ayant changé, nous retenons à son égard
l'opinion ancienne; soit d'une opinion à une autre opinion, comme si, ayant dit
d'abord que quelqu'un est assis, nous disons ensuite qu'il ne l'est pas. Mais
rien de tout cela ne peut se produire en Dieu.
Objections:
1. Il semble que Dieu n'ait pas une connaissance
spéculative des choses, car la science de Dieu est cause des choses, comme on
l'a montré. Or une science spéculative des choses n'est pas cause des choses
sues. Donc la science de Dieu n'est pas spéculative.
2. La connaissance spéculative s'obtient par abstraction
à partir des choses concrètes, ce qui ne convient pas à la science de Dieu.
Donc la science de Dieu n'est pas spéculative.
Cependant:
ce
qui est plus noble doit être attribué à Dieu. Mais la science spéculative est
plus noble que la science pratique, comme le montre le Philosophe au début de
la Métaphysique. Donc Dieu a des choses une connaissance spéculative.
Conclusion:
Il
y a une sorte de science qui n'est que spéculative; une autre qui n'est que
pratique; une troisième enfin qui est spéculative sous un aspect, et pratique
sous un autre. Pour le comprendre, il faut savoir qu'une science peut être dite
spéculative de trois façons. Premièrement, en raison des choses dont elle est
la science, et qui ne sont pas réalisables par celui qui sait: ainsi la science
que l'homme a des choses de la nature ou de Dieu. Deuxièmement, en raison de la
façon de connaître, comme un architecte qui étudie une maison en la définissant,
en la classant et en en considérant les caractéristiques générales. Procéder
ainsi, c'est étudier des choses réalisables d'une manière spéculative et non en
tant qu'elles sont à réaliser, car une chose se fait par application d'une
forme à une matière, non par la réduction analytique du composé en ses
principes universels. Troisièmement, en raison de la fin poursuivie, car, dit
Aristote, "l'intellect pratique diffère de l'intellect spéculatif par la
finalité". En effet, l'intellect spéculatif est la considération de la
vérité. Donc, si un architecte se demande, au sujet d'une maison, comment elle
pourrait être construite, non afin de la construire, mais simplement pour le
savoir, ce sera, en ce qui concerne le but poursuivi, une recherche spéculative,
bien qu'elle porte sur une opération. Donc la connaissance qui est spéculative
en raison de la chose connue est uniquement spéculative; celle qui est
spéculative quant au mode ou quant à la fin est en partie spéculative et en
partie pratique; et, quand elle est ordonnée à réaliser ce qui est la fin de
l'opération, uniquement pratique.
En
conséquence, il faut dire que Dieu a de lui-même une connaissance uniquement
spéculative, car lui-même n'est pas quelque chose susceptible d'être produit.
Mais, de tout le reste il a une connaissance à la fois spéculative et pratique.
Spéculative, sans doute, quant au mode de connaître, car tout ce que nous
concevons spéculativement, en définissant et en distinguant des concepts, Dieu
le connaît d'une façon infiniment plus parfaite.
Quant
aux choses qu'il peut faire, mais ne fait être réellement en aucun temps, Dieu
n'en a pas une connaissance pratique selon qu'une connaissance est appelée
pratique du fait de sa finalité; il a, en ce sens-là, une connaissance pratique
des choses qu'il fait être. Quant aux maux, bien qu'ils ne soient pas
réalisables par lui, ils n'en tombent pas moins, comme les choses bonnes, sous
sa connaissance pratique, pour autant que Dieu les permet, les empêche, ou les
réduit à l'ordre. C'est ainsi que les maladies sont un objet de connaissance
pratique pour le médecin, en tant que, par son art, il les soigne.
Solutions:
l. La science de Dieu est cause non de lui-même, mais
des autres choses: de certaines en acte ce sont celles qui sont réalisées à un
moment quelconque du temps; d'autres virtuellement ce sont celles qu'il a le
pouvoir de faire, mais qui ne sont jamais faites.
2. Tirer la science des choses sues ne convient pas à la
science spéculative en tant que telle, mais par accident, en tant qu'elle est
humaine.
Quant
à l'objection En sens contraire, il
faut y répondre ceci. Des choses réalisables, il n'y a pas science parfaite, si
elles ne sont pas connues en tant que réalisables. Aussi, puisque la science de
Dieu est parfaite de toute manière, Dieu doit connaître les choses réalisables
en tant que réalisables, et non seulement en tant que spéculativement
connaissables. Cependant la noblesse de la science spéculative ne lui est pas
retirée, car toutes les choses autres que lui, c'est en lui-même qu'il les voit,
et c'est spéculativement qu'il se connaît lui-même. Ainsi, dans la connaissance
spéculative qu'il a de lui-même, il a une connaissance à la fois spéculative et
pratique de toutes les autres choses.
Objections:
1. Il semble qu'il n'y ait pas d'idées en Dieu, car
Denys affirme que Dieu ne connaît pas les choses par une idée. Mais, si l'on
parle d'idées en Dieu, c'est seulement afin que les choses soient connues par
elles. Donc il n'y a pas d'idées en Dieu.
2. Comme on l'a dit plus haut, Dieu connaît toutes les
choses en lui-même. Or, il ne se connaît pas lui-même par une idée. Donc pas
davantage les autres choses.
3. L'idée est introduite comme principe de connaissance
et d'action. Mais l'essence divine est le principe suffisant du connaître et du
faire à l'égard de toutes les choses. Il n'est donc pas nécessaire d'introduire
en elle des idées.
Cependant:
S.
Augustin écrit "Il y a dans les idées une telle force que, sans elles, personne
ne peut être sage."
Conclusion:
Il
est nécessaire de dire qu'il y a des idées dans l'esprit divin.
"Idée",
en grec, c'est ce que nous appelons forme en latin. Par idées on entend donc
les formes, considérées comme existant par soi, de toutes les choses. Or la
forme d'une chose quelconque, existant en dehors d'elle, peut avoir deux rôles:
ou elle est le modèle de la chose dont elle est dite être la forme, ou elle est
le principe par lequel on la connaît, dans le sens où l'on dit que les formes
des connaissables sont dans le connaissant. C'est pour l'un et l'autre rôle
qu'il est nécessaire de reconnaître qu'il y a des idées en Dieu.
En
voici la preuve. Dans toutes les choses qui ne sont pas le fruit du hasard, il
y a nécessité que la forme de l'engendré soit la fin à laquelle tend la
génération. Or l'agent n'agirait pas en vue de la forme s'il n'avait en lui la
similitude de cette forme. Mais cela peut avoir lieu de deux façons. En
certains agents, la similitude de la chose à faire préexiste selon son être
naturel; c'est le cas des êtres qui agissent par nature, comme l'homme engendre
l'homme et le feu engendre le feu. En d'autres, cette similitude préexiste
selon l'être intelligible, comme chez ceux qui agissent par leur intelligence.
C'est ainsi que la représentation de la maison est dans l'esprit de
l'architecte. Et cette similitude peut être dite alors l'idée de la maison, parce
que l'homme de l'art entend faire la maison à la ressemblance de la forme que
son esprit a conçue.
Donc,
puisque ce monde n'est pas l'oeuvre du hasard, mais a été fait par Dieu qui
agit par son intelligence, ainsi qu'on le verra, il est nécessaire d'admettre
dans l'esprit divin une forme à la ressemblance de laquelle soit fait le monde,
et c'est en cela que consiste formellement l'idée.
Solutions:
1. Dieu ne conçoit pas les choses au moyen d'une idée
existant hors de lui-même. Déjà Aristote rejetait la doctrine de Platon, qui
imaginait des idées existant par elles-mêmes, et non dans l'intellect.
2. Quoique Dieu connaisse par sa propre essence et
lui-même et toutes choses, son essence est un principe d'opération à l'égard de
toutes les choses, non à l'égard de lui-même. Et c'est pourquoi elle a valeur
d'idée selon qu'elle se rapporte aux autres créatures, non en tant qu'elle se
rapporte à lui-même.
3. Dieu est selon son essence la représentation de
toutes choses. Ainsi l'idée de Dieu n'est-elle pas autre chose que son essence.
Objections:
1. Il semble qu'il n'y ait pas plusieurs idées, car
l'idée en Dieu est l'essence divine. Mais celle-ci est une. Donc l'idée aussi.
2. L'idée est un principe de connaissance et d'action, comme
l'art et la sagesse. Or, en Dieu, il n'y a pas plusieurs arts, ni plusieurs
sagesses. Il n'y a donc pas plusieurs idées.
3. Si quelqu'un dit: Les idées sont multipliées selon
leurs rapports aux diverses créatures, on pourra objecter: La pluralité des
idées est éternelle. Donc, si les idées sont multiples alors que les créatures
sont temporelles, le temporel sera cause de l'éternel.
4. Ou bien les rapports dont on parle ne sont réels que
dans la créature, ou bien ils sont réels en Dieu aussi. S'ils ne sont réels que
dans les créatures, qui ne sont pas éternelles, la multiplicité des idées ne
sera pas éternelle si elles sont multipliées uniquement par ces rapports. S'ils
sont réellement en Dieu, il s'ensuit qu'il y a en Dieu une autre pluralité
réelle que la pluralité des Personnes, et cela contredit S. Jean Damascène
affirmant que "dans la Divinité tout est un, sauf le non-engendrement, l'engendrement
et la procession". Donc il n'y a pas plusieurs idées en Dieu.
Cependant:
on
lit dans S. Augustin: "Les idées sont comme les formes premières ou les
raisons permanentes et immuables des choses. Elles ne sont pas formées, elles
sont éternelles et toujours les mêmes, et l'intelligence divine les contient.
Mais, tandis qu'elles-mêmes ne commencent ni ne finissent, c'est d'après elles
qu'on dit être formé tout ce qui peut commencer et finir."
Conclusion:
Il
est nécessaire d'admettre la pluralité des idées. Pour le prouver, il faut
observer qu'en tout effet l'intention de l'agent principal porte expressément
sur ce qui est la fin dernière: ainsi l'ordre de l'armée pour le chef. Or, ce
qu'il y a de meilleur dans les choses, c'est le bien de l'ordre universel, comme
on le voit dans la Métaphysique d'Aristote. Donc l'ordre de l'univers est
expressément l'objet de l'intention divine, et non le résultat fortuit des
actions sans lien entre elles d'agents successifs, comme le soutiennent
certains, qui ont dit que Dieu n'a créé qu'une première créature, à partir de
laquelle la chaîne de productions a abouti à la grande multitude actuelle.
Selon cette opinion, Dieu n'aurait l'idée que du premier créé. Mais, si c'est
l'ordre du monde qui est formellement créé et que Dieu s'est expressément
proposé comme fin, il faut que Dieu ait l'idée de l'ordre universel. Or, on ne
peut concevoir un tout sans avoir la conception précise des éléments qui le
constituent; par exemple, un constructeur ne pourrait pas concevoir le plan de
la maison, s'il n'avait pas en lui la représentation propre de chacune de ses
parties. Il faut donc que dans l'esprit divin se trouvent les raisons formelles
propres de toutes choses. C'est ce qui fait dire à S. Augustin: "Toutes
les choses, chacune selon ce qu'elle a en propre, ont été créées par Dieu",
et il s'ensuit donc qu'il y a en Dieu une pluralité d'idées.
Comment
cela ne s'oppose pas à la simplicité divine, c'est ce qu'il est facile de voir,
si l'on observe que l'idée d'une oeuvre est dans l'esprit de l'opérateur comme
ce qui est connu, non comme la forme intelligible par quoi cela est connu et
par laquelle est actualisé son intellect. Dans l'esprit du constructeur, la
forme de la maison est quelque chose qu'il connaît, et c'est à sa ressemblance
qu'il donnera forme à la maison dans la matière. Or, il n'est pas contraire à
la simplicité de l'intelligence divine qu'elle connaisse beaucoup de choses: ce
qui serait contraire à sa simplicité, c'est qu'elle soit actualisée par
plusieurs formes intelligibles. Donc, s'il y a dans l'esprit divin de multiples
idées, c'est d'une multiplicité d'objets connus qu'il s'agit.
On
peut se représenter les choses ainsi. Dieu connaît parfaitement son essence, il
la connaît donc de toutes les manières dont elle est connaissable. Or elle peut
être connue non seulement en elle-même, mais selon qu'elle est participable, par
mode d'une certaine ressemblance, par les créatures. Mais chaque créature a sa
nature propre, selon le mode dont elle participe de la ressemblance de
l'essence divine. Ainsi, quand Dieu connaît sa propre essence comme imitable de
manière déterminée par telle créature, il la connaît comme étant la raison
propre et l'idée de cette créature, et de même pour les autres.
Solutions:
1. Ce qu'on appelle idée ne désigne pas l'essence divine
en elle-même, mais en tant qu'elle est similitude ou raison formelle de telle
ou telle chose. Pour autant donc que plusieurs raisons formelles sont connues à
partir de l'essence une, les idées sont dites multiples.
2. La sagesse et l'art signifient ce par quoi Dieu
connaît; l'idée, ce qu'il connaît. Or Dieu, par un médium unique, connaît des
choses qui sont multiples, et non seulement selon qu'elles sont en elles-mêmes,
mais aussi selon qu'elles sont dans l'intellect comme connues, et c'est là
connaître les raisons formelles des choses en leur multiplicité. Ainsi
l'architecte, quand il connaît la forme de la maison réalisée dans la matière, on
dit qu'il connaît la maison; quand il connaît la même forme dans son esprit, on
dit qu'il connaît l'idée ou la raison formelle de la maison. Or, non seulement
Dieu connaît la multitude des choses par son essence, mais il connaît qu'il la
connaît ainsi. Cela revient à dire qu'il connaît une pluralité de raisons des
choses, ou encore qu'il connaît qu'il y a dans son intellect une pluralité
d'idées connues.
3. Ces rapports, selon lesquels les idées sont
multipliées, ne sont pas causés par les choses, mais par l'intellect divin, quand
il compare son essence aux choses.
4. Ces rapports qui multiplient les idées ne sont pas
dans les choses créées, mais en Dieu. Cependant, ce ne sont pas des relations
réelles, comme celles qui distinguent les Personnes divines: ils sont l'objet
de l'intellection divine.
Objections:
1. Il semble qu'il n'y ait pas en Dieu des idées de
toutes les choses qu'il connaît. L'idée du mal, en effet, n'est pas en Dieu, car
il s'ensuivrait que le mal est en Dieu. Or les choses mauvaises sont connues de
Dieu. Donc il n'y a pas en Dieu des idées de toutes les choses qu'il connaît.
2. Nous avons dit que Dieu connaît les choses qui ne
sont, ni ne seront, ni n'ont été. Or, de toutes ces choses il n'y a pas d'idées,
car Denys écrit: "Ce sont des modèles pour la volonté divine, qui définit
et réalise les choses." Donc il n'y a pas en Dieu des idées de toutes les
choses qu'il connaît.
3. Dieu connaît la matière première dont il ne peut pas
avoir d'idée, puisqu'elle n'a aucune forme.
4. Il est certain que Dieu ne connaît pas seulement les
espèces, mais aussi les genres, les singuliers et les accidents. Or, de toutes
ces choses il n'y a pas d'idées, selon Platon, le premier qui a introduit la
théorie des idées, au dire de S. Augustin.
Cependant:
Les
idées sont les raisons formelles des choses dans l'esprit divin, comme le montre
S. Augustin. Or, de toutes les choses qu'il connaît, Dieu a dans son esprit les
raisons formelles propres. Donc il a une idée de toutes les choses qu'il
connaît.
Conclusion:
Puisque
l'idée a été conçue par Platon comme le principe de la connaissance des choses
et de leur génération, c'est avec ce double rôle que nous les attribuons à
Dieu. Selon que l'idée est un principe formateur des choses, on peut dire
qu'elle est un modèle, et elle concerne la connaissance pratique. Selon qu'elle
est un principe de connaissance, on l'appelle proprement une raison formelle, et
elle peut même concerner la connaissance spéculative. En conséquence, comme
modèle l'idée concerne toutes les choses que Dieu fait en un temps quelconque;
mais, comme principe de connaissance, elle concerne toutes les choses qui sont
connues par Dieu, même si elles ne sont réalisées à aucun moment du temps; et
toutes les choses qui sont connues par Dieu selon leur raison propre, même
celles qui sont connues par Dieu spéculativement seulement.
Solutions:
1. Le mal est connu de Dieu non par une raison formelle
qui lui serait propre, mais par la raison formelle de bien. Et c'est pourquoi
il n'a pas d'idée en Dieu, ni au sens de modèle, ni au sens de raison formelle.
2. Des choses qui ne sont, ni ne seront, ni n'ont été, Dieu
n'a pas une connaissance pratique, si ce n'est virtuellement. Donc, à l'égard
de ces choses il n'y a pas d'idée en Dieu au sens de modèle, mais seulement au
sens de raison formelle.
3. Platon, au dire de certains, pensait que la matière
est incréée; en conséquence il n'y avait pas pour lui une idée de la matière, mais
l'idée "causait avec" la matière. Pour nous, qui pensons que la
matière est créée par Dieu, non à part de la forme, il y a bien en Dieu une
idée de la matière, mais une idée qui n'est autre que celle du composé
hylémorphique. Car la matière, par elle-même, n'est pas connaissable.
4. Les genres ne peuvent avoir d'idée autre que celle de
l'espèce, si par idée on entend un modèle; car le genre ne se réalise jamais autrement
que dans une certaine espèce. Il en est de même des accidents inséparables de
leur sujet, parce qu'ils se réalisent toujours avec ce sujet. Au contraire, les
accidents qui surviennent après coup comportent une idée spéciale. En effet, l'homme
de l'art qui a conçu la forme d'une maison réalise avec cette forme toutes les
particularités accidentelles qui, dès le principe, faisaient partie du projet
de la maison. Mais, ce qu'il ajoute à la maison déjà
Puisque la science a pour objet des
choses vraies, après avoir étudié la science de Dieu, il faut chercher ce
qu'est la vérité.
1. La vérité
est-elle dans la chose, ou seulement dans l'intelligence? 2. Est-elle dans
l'intelligence seulement quand elle compose et divise? 3. Du vrai, comparé à
l'étant. 4. Du vrai comparé au bon. 5. Dieu est-il la vérité? 6. Toutes choses
sont-elles vraies d'une seule vérité, ou de plusieurs? 7. L'éternité de la
vérité. 8. Son immutabilité.
Objections:
1. Il semble que la vérité n'est pas dans l'intelligence,
mais plutôt dans les choses. En effet, S. Augustin, dans les Soliloques rejette
cette définition du vrai: "Le vrai est ce que l'on voit"; car, dit-il,
en ce cas, les pierres qui se trouvent dans les profondeurs de la terre ne
seraient pas de vraies pierres, parce qu'elles ne se voient pas. Il repousse
également cette autre définition: "Le vrai est ce qui est tel qu'il
apparaît au sujet connaissant, si celui-ci veut et peut le connaître", car,
dans ces conditions, rien ne serait vrai, si personne ne pouvait le connaître.
Et lui-même définit ainsi le vrai: "Le vrai, c'est ce qui est." Il
semble donc que le vrai soit dans les choses, et non dans l'intelligence.
2. Tout ce qui est vrai, est vrai par la vérité. Donc, si
la vérité est uniquement dans l'intelligence, rien ne sera vrai sinon dans la
mesure où il est connu par l'intelligence, ce qui est l'erreur des anciens
philosophes disant: "Tout ce qui apparaît est vrai." Il s'ensuit que
des propositions contradictoires sont vraies simultanément, car des
propositions contradictoires paraissent vraies simultanément à diverses
personnes.
3. "Ce qui fait qu'une chose est telle, est cela
encore davantage", disent les Derniers Analytiques. Or, du fait qu'une
chose est ou n'est pas, l'opinion ou la parole concernant cette chose sera
vraie ou fausse, dit Aristote. Donc la vérité est dans les choses plutôt que
dans l'intelligence.
Cependant:
le
Philosophe dit: "Le vrai et le faux ne sont pas dans les choses, mais dans
l'intelligence."
Conclusion:
De
même qu'on nomme "bon" ce à quoi tend l'appétit, de même on nomme "vrai"
ce à quoi tend l'intelligence. Mais il y a cette différence entre l'appétition
et l'intellection, ou tout autre mode de connaissance, que la connaissance
consiste en ce que le connu est dans le connaissant, tandis que l'appétition
consiste dans le penchant du sujet vers la chose même qui l'attire. Ainsi le
terme de l'appétition, qui est le bon, se trouve dans la chose attirante, mais
le terme de la connaissance, qui est le vrai, est dans l'intelligence.
Or,
de même que le bien est dans la chose, en tant qu'elle est ordonnée à l'appétit,
en raison de quoi la raison formelle passe de la chose attirante à l'appétit
lui-même, de telle sorte que l'appétit est dit bon dès lors que ce qui l'attire
est bon, de même, le vrai étant dans l'intelligence selon que celle-ci se
conforme à la chose connue, il est nécessaire que la raison formelle de vrai
passe à la chose par dérivation, de sorte que cette dernière soit dite vraie
elle aussi en tant qu'elle est en rapport avec l'intelligence.
Mais
cette chose peut se rapporter à l'intelligence par soi ou par accident. Elle se
rapporte par soi à l'intelligence dont elle dépend selon son être; elle se
rapporte par accident à l'intelligence par laquelle elle est connaissable.
Comme si nous disions que la maison a un rapport essentiel à l'intelligence de
son architecte, et un rapport accidentel aux intelligences dont elle ne dépend
pas. Or, une chose ne se juge pas en considération de ses caractères accidentels,
mais en raison de ses caractères essentiels. On dira donc qu'une chose est
vraie, absolument parlant, par comparaison avec l'intelligence dont elle
dépend. De là vient que les productions de l'art sont dites vraies par rapport
à notre intelligence; par exemple, une maison est dite vraie quand elle revêt
la forme d'art qui a été conçue par son architecte; une parole est dite vraie
quand elle est le signe d'une connaissance intellectuelle vraie. Pareillement, les
choses naturelles sont dites vraies en tant que se réalise en elles la
similitude des formes intelligibles qui sont dans l'intelligence divine: on
appelle une vraie pierre celle qui a la nature propre de la pierre, telle que
l'a préconçue l'intelligence de Dieu. Ainsi donc, la vérité est principalement
dans l'intelligence, secondairement dans les choses, en tant que reliées à
l'intelligence comme à leur principe.
C'est
pour cela qu'on a pu définir diversement la vérité. S. Augustin, dans son
traité De la Vraie Religion la définit ainsi: "La vérité est ce par quoi
est manifesté ce qui est." S. Hilaire: "Le vrai est la déclaration ou
la manifestation de l'être." Et cela se rapporte à la vérité dans
l'intelligence. Sur la vérité des choses rapportée à l'intelligence, on peut
citer cette autre définition de S. Augustin: "La vérité est la parfaite
similitude de chaque chose avec son vrai principe, sans aucune dissemblance."
Et celle-ci, de S. Anselme: "La vérité est une rectitude que l'esprit seul
peut percevoir." Car cela est droit ou correct qui concorde avec son
principe. On cite encore cette définition d'Avicenne: "La vérité de chaque
chose consiste dans la propriété de son être tel qu'il lui a été conféré."
Quant à la définition: "La vérité est l'adéquation entre la chose et
l'intelligence", elle peut se rapporter à l'un et l'autre aspects de la
vérité.
Solutions:
1. S. Augustin parle ici de la vérité des choses, et il
en exclut le rapport de cette vérité avec notre esprit. Car ce qui est
accidentel doit être exclu de toute définition.
2. Les anciens philosophes ne faisaient pas procéder les
essences des choses naturelles d'une intelligence, mais du hasard, et comme ils
se rendaient compte du rapport qu'il y a entre le vrai et l'intelligence, ils
étaient contraints de mettre la vérité des choses dans leur rapport à notre
intelligence; d'où toutes sortes d'inconvénients que dénonce Aristote au livre
IV de la Métaphysique. Mais ces inconvénients sont écartés si nous faisons
consister la vérité des choses dans leur rapport avec l'intellect divin.
3. Quoique la vérité de notre intelligence soit causée
par la chose, il ne s'ensuit pas que la raison formelle de vérité se trouve
d'abord dans la chose, pas plus que la raison formelle de la santé ne se trouve
en priorité dans le remède plutôt que dans l'animal. C'est en effet la vertu
active du remède, non sa "santé", qui cause la santé du patient; car
il s'agit là d'un agent non univoque. De même, c'est l'être de la chose, et non
sa vérité, qui cause la vérité dans l'intelligence. Aussi Aristote dit-il k: "Une
opinion ou une parole est vraie du fait que la chose est, et non parce que la
chose est vraie.
Objections:
1. Il semble que la vérité n'existe pas dans
l'intelligence seulement quand elle compose et divise. En effet, pour le
Philosophe, "les sens sont toujours vrais quand ils perçoivent leurs
sensibles propres; et de même l'intelligence lorsqu'elle connaît l'essence
d'une chose". Mais la composition et la division ne se trouvent ni dans la
sensation, ni dans l'intellection de l'essence. Donc la vérité ne se trouve pas
seulement dans l'acte de l'intelligence qui compose et divise.
2. Isaac définit la vérité comme "l'adéquation de
la chose et de l'intellect". Mais, de même que la saisie intellectuelle
des objets complexes peut être adéquate aux choses, de même l'intelligence des
objets non complexes, et aussi la perception par le sens de la chose telle
qu'elle est. Donc la vérité n'est pas seulement dans la composition et la
division opérées par l'intelligence.
Cependant:
Aristote
affirme m qu'à l'égard des objets simples et de l'essence, il n'y a vérité ni
dans les choses ni dans l'intellect.
Conclusion:
On
l'a déjà dit", le vrai, selon sa raison formelle première, est dans
l'intelligence. Puisque toute chose est vraie selon qu'elle possède la forme
qui est propre à sa nature, il est nécessaire que l'intellect en acte de
connaître soit vrai en tant qu'il y a en lui la similitude de la chose connue, similitude
qui est sa forme propre en tant qu'il est connaissant. Et c'est pour cela que
l'on définit la vérité par la conformité de l'intellect et de la chose. Il en
résulte que connaître une telle conformité, c'est connaître la vérité. Or, cette
conformité, le sens ne la connaît en aucune manière; car, bien que l'oeil, par
exemple, ait en lui la similitude intentionnelle du visible, il ne saisit pas
le rapport qu'il y a entre la chose vue et ce qu'il en appréhende.
L'intellect,
lui, peut connaître sa conformité à la chose intelligible. Ce n'est pourtant
pas dans l'acte par lequel il connaît l'essence de la chose qu'il appréhende
cette conformité. Mais quand il juge que la chose est bien telle que la
représente la forme intelligible qu'il en tire, c'est alors qu'il commence à
connaître et à dire le vrai. Et cela, il le fait en composant et en divisant, car,
en toute proposition, il applique à une chose signifiée par le sujet une forme
signifiée par le prédicat, ou bien il l'en écarte. C'est pourquoi il se trouve,
certes, que le sens est vrai à l'égard d'une chose donnée, ou l'intellect dans
l'acte par lequel il connaît une essence, mais non qu'il connaisse ou dise le
vrai. Et il en va de même pour les mots, qu'ils soient simples ou composés.
Donc, si la vérité peut se trouver dans le sens ou dans l'intelligence
connaissant l'essence, c'est comme dans une chose vraie, mais non comme le
connu est dans le connaissant, ce que veut dire le mot "vrai". La
perfection de l'intellect, en effet, c'est le vrai en tant qu'il est connu. En
conséquence, à parler proprement, la vérité est dans l'intelligence qui compose
et divise, non dans le sens, et pas davantage dans la simple intellection de
l'essence.
Par
là sont résolues les Objections.
Objections:
1. Il semble que le vrai et l'être ne sont pas
convertibles. Car on a dit que le vrai est proprement dans l'intelligence. Or
l'étant est proprement dans l'univers réel. Donc ils ne sont pas convertibles.
2. Ce qui englobe l'étant et le non-étant n'est pas
convertible avec l'étant. Mais c'est le cas du vrai, car il est vrai que ce qui
est, est; et que ce qui n'est pas, n'est pas.
3. Deux choses dont l'une est antérieure à l'autre ne
semblent pas convertibles. Or, le vrai semble antérieur à l'étant, car celui-ci
n'est objet de l'intelligence que sous la raison de vrai.
Cependant:
le
Philosophe assure que la situation des choses est la même dans l'ordre de l'être
et dans l'ordre de la vérité.
Conclusion:
Comme
le bon se définit par rapport à l'appétit, de même le vrai par rapport à la
connaissance. Or, dans la mesure où une chose
participe
de l'être, dans cette mesure elle est connaissable. Et c'est ce qui fait dire à
Aristote que "l'âme est en quelque manière toutes choses", selon le
sens et selon l'intellect. Il en résulte que, comme le bon est convertible avec
l'étant, ainsi le vrai. Toutefois, de même que le bien ajoute à l'être la
raison formelle d'attirance, de même le vrai ajoute à l'être un rapport à
l'intelligence.
Solutions:
1. Comme on l'a dit, le vrai est dans l'intelligence et
dans les choses. Le vrai qui est dans les choses s'identifie substantiellement
à l'être. Mais le vrai qui est dans l'intelligence s'identifie à l'étant, comme
ce qui manifeste s'identifie à ce qui est manifesté. Car cela appartient à la
raison formelle du vrai, nous l'avons dit'. Toutefois, on peut dire encore que
l'étant aussi, comme le vrai, est à la fois dans les choses et dans
l'intelligence, bien que le vrai soit principalement dans l'intelligence, et
l'étant principalement dans les choses; ce qui a lieu parce que le vrai et
l'être diffèrent formellement.
2. Le non-étant n'a pas en soi de quoi être connu; il
est connu uniquement pour autant que l'intelligence le rend connaissable. Le
vrai est donc fondé sur l'étant, en ce que le non-étant est un être de raison, c'est-à-dire
un étant dont l'être consiste en son appréhension par la raison
3. Lorsqu'on dit que l'étant ne peut être appréhendé que
sous la raison de vrai, cela peut se comprendre de deux façons. On peut
comprendre que l'étant n'est pas appréhendé si la raison formelle de vrai ne
résulte pas de l'appréhension de l'étant, et en ce sens l'affirmation est
exacte. Mais on pourrait comprendre aussi que l'étant ne pourrait être
appréhendé sans que soit d'abord appréhendée la raison de vrai, et cela est
faux. A l'inverse, le vrai ne pourrait être appréhendé si d'abord ne l'était
celle de l'étant, car l'étant est inclus dans la raison de vrai. On pourrait de
même comparer l'intelligible à l'étant. On ne pourrait pas, en effet, connaître
l'étant s'il n'était pas intelligible; et pourtant l'étant peut être
intellectuellement connu sans que soit connue son intelligibilité. De même, l'étant
que connaît l'intelligence est vrai, mais, en connaissant l'étant, on ne
connaît pas pour autant le vrai.
Objections:
1. Il semble que, selon l'ordre rationnel, le bien soit
antérieur au vrai. En effet, selon le Philosophe, ce qui est le plus universel
est premier selon l'ordre de la raison. Or le bien est plus universel que le
vrai, car le vrai est un certain bien, celui de l'intelligence. Donc le bien
est rationnellement antérieur au vrai.
2. Le bien est dans les choses; le vrai est dans la
composition et la division opérées par l'intelligence, nous l'avons dit. Mais
les choses qui sont dans le réel sont antérieures à celles qui sont dans
l'intelligence. Donc, selon l'ordre rationnel, le bon est antérieur au vrai.
3. La vérité est rangée par Aristote parmi les vertus;
or la vertu est comprise dans la catégorie du "bon", étant, selon S.
Augustin, "une bonne qualité de l'âme". Le bien est donc antérieur au
vrai.
Cependant:
ce
qui se trouve dans un plus grand nombre de choses a la priorité selon l'ordre
de raison; or le vrai se rencontre parmi les choses où il n'y a pas de bien, par
exemple dans les entités mathématiques. Donc le vrai est antérieur au bien.
Conclusion:
Quoique
le bon et le vrai, quant au suppôt qu'ils qualifient, soient convertibles avec
l'étant, ils diffèrent par leur raison formelle. Et, sous ce rapport, le vrai, absolument
parlant, a priorité sur le bien. On peut le montrer de deux façons. Tout
d'abord, par le fait que le vrai est plus proche que le bon de l'étant, qui, lui,
est premier. En effet, le vrai concerne l'être lui-même immédiatement, tandis
que la raison formelle de bon est consécutive à l'être en tant qu'il est, d'une
certaine manière, parfait, car c'est ainsi qu'il est attirant. En second lieu, par
nature, la connaissance précède l'appétit. Donc, puisque le vrai a rapport à la
connaissance, et le bien à l'appétit, le vrai, selon l'ordre de la raison, aura
la priorité sur le bien.
Solutions:
1. La volonté et l'intelligence s'incluent l'une l'autre,
car l'intelligence connaît la volonté, et la volonté veut que l'intelligence
connaisse. Ainsi donc, parmi les choses qui ont rapport à l'objet de la volonté,
se trouvent également les choses de l'intelligence, et réciproquement. Par
suite, dans le domaine de l'appétibilité, le bien se présente comme universel, et
le vrai comme particulier; mais, dans l'ordre de l'intelligibilité, c'est
l'inverse. Donc, de ce qu'on observe que le vrai est un certain bien, il suit
que le bien est premier dans le domaine de l'appétibilité, non purement et
simplement.
2. Est antérieur dans l'ordre rationnel ce qui tombe
d'abord sous les prises de l'intellect. Or, l'intellect appréhende d'abord
l'étant lui-même; deuxièmement, il s'appréhende lui-même connaissant l'étant;
et troisièmement, il s'appréhende comme désirant l'étant. Aussi, la raison
d'étant est première; celle de vrai, deuxième; et celle de bon, troisième, quoique
le bien soit dans les choses.
3. La vertu appelée vérité n'est pas la vérité en
général, mais cette vérité particulière qui consiste à se montrer tel qu'on est,
en paroles et en actes. La vérité de la vie est prise dans ce sens particulier
que l'homme réalise dans sa vie ce à quoi il est ordonné par l'intelligence
divine, dans le même sens où l'on dit qu'il y a de la vérité dans les autres
choses. Quant à la vérité de la justice, elle consiste en ce que l'homme
observe ce qu'il doit à autrui, selon la loi. Mais il ne faut pas, à partir de
ces vérités particulières, passer à la vérité commune.
Objections:
l.
Il semble que non. En effet, la vérité consiste dans une composition ou une
division opérée par l'intelligence. Or, en Dieu il n'y a rien de tel.
2. Selon S. Augustin, la vérité d'une chose consiste à
ressembler à son principe. Mais Dieu n'a pas de principe. Donc il n'y a pas de
vérité en lui.
3. Ce que l'on dit de Dieu, on le dit toujours comme de
la cause suprême; par exemple, l'être de Dieu est cause de tout être, et sa
bonté est cause de tout bien. Donc, si Dieu est vérité, tout ce qui est vrai
viendra de lui. Or, que tel homme pèche, cela est vrai. Donc cela viendra de
Dieu, ce qui est évidemment faux.
Cependant:
il
est dit en S. Jean (14, 6): "Moi, je suis la voie, la vérité et la vie."
Conclusion:
D'après
ce qui précède, la vérité se trouve dans l'intelligence selon que celle-ci
appréhende une chose telle qu'elle est, et dans la chose selon qu'elle a un
être qui peut se conformer à l'intellect. Or cela se trouve en Dieu au plus
haut degré. Car son être non seulement est conforme à son intelligence, mais il
est son intellection même, et celle-ci est la mesure et la cause de tout être
distinct du sien, de toute intelligence autre que la sienne; et lui-même est
son propre être et sa propre intellection. Il s'ensuit que non seulement la
vérité est en lui, mais que lui-même est la souveraine et première vérité.
Solutions:
1. Il n'y a en Dieu ni composition ni division de
concepts, mais par la simple vue de son intelligence, il juge de tout et il
connaît tous les objets complexes. Et c'est ainsi que la vérité est dans son
intellect.
2. Le vrai de notre intellect est dans sa conformité à
son principe, à savoir aux choses dont il dépend pour connaître. Le vrai des
choses, lui aussi, est dans leur conformité à leur principe, qui est
l'intelligence divine. Mais, à proprement parler, cela ne peut pas se dire de
la vérité divine, à moins peut-être qu'il ne s'agisse d'une appropriation de la
vérité au Fils qui a un principe. Mais, si l'on parle de la vérité selon sa
raison formelle, la parole de S. Augustin ne peut se comprendre de Dieu si l'on
ne retrouve sous la proposition affirmative la négative qui s'y cache, comme
lorsqu'on dit: "le Père est par lui-même", pour dire qu'il n'est pas
par un autre. De la même manière on peut dire que la vérité divine est la
similitude de son principe, pour signifier que l'être de Dieu n'est pas
dissemblable de son intelligence.
3. Le non-étant et les privations n'ont pas de vérité
par eux-mêmes, ils en ont seulement dans l'appréhension de notre esprit. Or
toute appréhension de l'intellect a Dieu pour cause. De sorte que tout ce qu'il
y a de vérité dans mon énonciation: "cet homme commet un péché d'impureté",
cette vérité vient tout entière de Dieu. Mais si l'on veut conclure que ce
péché est causé par Dieu, il y a là ce qu'on appelle le sophisme de l'accident.
Objections:
1. Il semble qu'il y a une seule vérité, selon laquelle
toutes chose sont vraies. En effet, S. Augustin a dit: "Rien n'est plus
grand que l'esprit humain, si ce n'est Dieu." Or la vérité est plus grande
que l'esprit humain; autrement l'esprit serait juge de la vérité, alors qu'en
fait il juge selon la vérité et non pas d'après lui-même. Donc Dieu est vérité.
Il n'y a donc pas d'autre vérité que Dieu.
2. S. Anselme dit que la vérité est aux choses vraies ce
que le temps est aux choses temporelles. Or, il n'y a qu'un seul temps de
toutes les choses temporelles, donc il y a une seule vérité de tout ce qui est
vrai.
Cependant:
dans
le Psaume (12, 2 Vg) on trouve ces paroles: "Les vérités ont disparu de
chez les enfants des hommes."
Conclusion:
En
un sens, il y a une seule vérité par laquelle tout est vrai. Pour s'en
convaincre, il faut savoir que, si un attribut est dit de plusieurs sujets
univoquement, cet attribut se trouve selon sa raison formelle en chacun, comme
la nature animale en chaque espèce d'animal. Mais quand l'attribut est dit de
plusieurs analogiquement, il se trouve selon sa raison formelle propre dans un
seul d'entre eux, en fonction duquel les autres sont dénommés par cet attribut.
Ainsi "sain" est dit de l'animal, de l'urine et du médicament, non
que la santé soit ailleurs que dans le seul animal, mais en fonction de la
santé de l'animal, le médicament est dit sain parce qu'il est cause de cette
santé, et l'urine parce qu'elle en est le signe. Et quoique la santé ne soit ni
dans le médicament ni dans l'urine, il y a dans l'un et dans l'autre quelque
chose par quoi l'un cause et l'autre signifie la santé.
Or,
on a dit plus haut a que la vérité est premièrement dans l'intelligence, et
secondairement dans les choses, en tant que les choses sont référées à
l'intelligence divine. Donc, si nous parlons de la vérité en tant qu'elle est
dans l'intelligence selon sa propre raison formelle, il y a, en plusieurs
intelligences créées, plusieurs vérités, et aussi dans la même intelligence
selon la pluralité de choses connues. C'est ce qui fait dire à la Glose, sur
ces mots du Psaume: "Les vérités ont disparu de chez les enfants des
hommes", que d'une même vérité divine résultent plusieurs vérités, comme
d'un unique visage d'homme résultent plusieurs images dans le miroir. Mais, si
nous parlons de la vérité selon qu'elle est dans les choses, alors toutes
choses sont vraies par une seule et première vérité, à laquelle chacune est
assimilée selon son entité. Et ainsi, bien qu'il y ait diverses essences ou
formes des choses, cependant la vérité de l'intellect divin est unique, par
rapport à laquelle toutes les choses sont dénommées vraies.
Solutions:
1. Notre esprit juge de toutes les choses non pas selon
une vérité quelconque, mais selon la vérité première, en tant qu'elle se
reflète en lui comme dans un miroir, sous la forme des intelligibles premiers.
Il s'ensuit que la vérité première est plus grande que l'âme. Et cependant, la
vérité créée qui est dans notre intelligence, est plus grande que l'âme, elle
aussi, mais non purement et simplement: sous un certain rapport, en tant
qu'elle en est la perfection. En ce sens, on pourrait dire aussi de la science
qu'elle est plus grande que l'âme.
2. La parole de S. Anselme est vraie des choses qui sont
dites vraies par rapport à l'intellect divin.
Objections:
l.
Il semble que la vérité créée soit éternelle, car S. Augustin affirme: "Rien
n'est plus éternel que la définition du cercle et que deux et trois font cinq."
Or ce sont là des vérités créées.
2. Ce qui est toujours est éternel. Or les universaux
sont partout et toujours. Ils sont donc éternels. Donc aussi la vérité, qui est
ce qu'il y a de plus universel.
3. Si ceci est vrai présentement, il a toujours été vrai
que ceci serait vrai. Or, de même qu'une proposition au présent est une vérité
créée, de même celle d'une proposition au futur. Donc quelque vérité créée est
éternelle.
4. Ce qui n'a ni commencement ni fin est éternel. Mais
la vérité de nos énonciations n'a ni commencement ni fin. Parce que, si la
vérité commençait, alors qu'auparavant elle n'était pas, il était vrai alors
que la vérité n'était pas. Cela était donc doté de quelque vérité, si bien que
la vérité était avant d'avoir commencé. Pareillement, si l'on suppose que la
vérité a une fin, il s'ensuit qu'elle est après avoir cessé, car il sera vrai
que la vérité n'est pas. Donc la vérité est éternelle.
Cependant:
Dieu
seul est éternel, comme on l'a établi plus haut.
Conclusion:
La
vérité de nos énonciations n'est pas autre que la vérité de notre intelligence.
En effet, une énonciation est d'une part dans l'intelligence, d'autre part dans
la parole. Selon qu'elle est dans l'intelligence, elle est par elle-même
susceptible de vérité. Selon qu'elle est proférée, l'énonciation est dite vraie
en tant qu'elle signifie la vérité de l'intellect, non en raison d'une vérité
qui serait en elle comme dans son sujet. Ainsi l'urine est dite saine non en
raison d'une santé qui serait en elle, mais en raison de la santé de l'animal, qu'elle
signifie. Semblablement, nous avons dit que les choses sont dénommées vraies
par dérivation de la vérité qui est dans l'intelligence. Donc, s'il n'y avait
pas d'intelligence éternelle, il n'y aurait pas de vérité éternelle. Mais comme
seule l'intelligence divine est éternelle, c'est en elle seule que la vérité
est éternelle. Et il ne s'ensuit pas qu'il y ait quelque chose d'autre que Dieu
qui soit éternel, car la vérité de l'intelligence divine est Dieu même, ainsi
qu'on l'a montrée.
Solutions:
1. La définition du cercle et "deux et trois font
cinq" sont éternels dans l'esprit divin.
2. Que quelque chose existe partout et toujours, cela
peut s'entendre de deux façons. Ou bien on entend que ce quelque chose a en soi
de quoi s'étendre à tout temps et à tout lieu, comme il convient à Dieu d'être
partout et toujours. Ou bien on veut dire qu'il n'a en soi rien qui le détermine
à quelque lieu et à quelque temps, à l'exclusion d'un autre. C'est ainsi que la
matière première est dite une, non qu'elle ait une forme d'existence une, comme
l'homme est un en raison de l'unité de sa forme; mais on la qualifie ainsi en
raison du défaut de toutes les formes qui pourraient y introduire des
distinctions. De cette manière-là, tout ce qui est universel est dit exister
partout et toujours, parce que les universaux font abstraction de l'espace et
du temps. Mais il ne s'ensuit pas qu'ils soient éternels, si ce n'est dans un
intellect, s'il en est, qui soit éternel.
3. Ce qui est maintenant a été futur avant d'être, parce
qu'il était dans sa cause comme devant être fait. Donc, cette cause écartée, sa
venue à l'être ne serait pas un futur. Or, seule la cause première est
éternelle. Par conséquent, si l'on peut dire qu'il a toujours été vrai que les
choses qui existent maintenant étaient futures, cela vient de ce qu'il a été
inscrit dans une cause éternelle qu'ils seraient. Et celle-ci, c'est Dieu seul.
4. Parce que notre intellect n'est pas éternel, la
vérité des énonciations que nous formons n'est pas éternelle. Elle a commencé.
Et avant que cette vérité existât, il n'était pas vrai de dire que cette vérité
n'était pas, sauf si cela était dit par l'intelligence divine, en qui seule la
vérité est éternelle. Mais maintenant il est vrai de dire que cette vérité
n'était pas alors. Et encore, cela n'est vrai que de la vérité présente
maintenant à notre intelligence, non d'une vérité qui serait dans la chose. Car
cette vérité-là concerne le non-étant; or le non-étant n'est pas vrai en
lui-même, il n'est vrai que par l'intellect qui l'appréhende. Donc, dire d'une
vérité qu'il fut un temps où elle n'était pas, n'est vrai que si nous
appréhendons son non-être comme antérieur à son être.
Objections:
1. Il semble que la vérité soit immuable. Car S.
Augustin a dit: "La vérité n'est pas égale à l'esprit humain, car elle
serait alors changeante comme lui."
2. Ce qui demeure après toute mutation est immuable;
ainsi la matière première ne peut être ni engendrée ni détruite parce qu'elle
demeure après toute génération et toute destruction. Or, la vérité demeure
après toute mutation, car après toute mutation il est vrai de dire: ceci est ou
ceci n'est pas.
3. Si la vérité d'un énoncé devait changer, ce serait
surtout selon le changement de la chose. Or c'est ce qui n'a pas lieu. En effet,
selon S. Anselme, la vérité est une certaine rectitude, consistant en ce qu'une
chose réalise ce qu'il en est d'elle dans l'esprit divin. Or, cette proposition:
"Socrate est assis" tient de l'esprit divin de signifier que Socrate
est assis, et elle signifie cela même lorsque Socrate n'est pas assis. La
vérité de la proposition ne change donc en aucune manière.
4. La cause étant la même, l'effet est aussi le même. Or,
c'est la même réalité qui est cause de vérité pour ces trois propositions: "Socrate
est assis, sera assis, a été assis." Donc la vérité en est la même. Il
faut cependant que l'une de ces trois propositions soit vraie; par conséquent, leur
vérité commune demeure immuable, ce qu'on dirait, pour le même motif, de toute
autre proposition.
Cependant:
le
Psaume (12, 2 Vg) dit: "Les vérités ont disparu de chez les enfants des
hommes."
Conclusion:
Comme
on l'a dit plus haut, la vérité est proprement dans la seule intelligence, et
les choses sont dites vraies en raison d'une vérité qui est dans un intellect.
La mutabilité du vrai doit donc être étudiée par rapport à l'intellect, dont la
vérité consiste dans sa conformité avec les choses qu'il connaît. Or cette
conformité peut varier de deux façons, comme toute autre ressemblance, par la
mutation de l'un de ses deux extrêmes. La vérité varie du fait de
l'intelligence si, la chose restant comme elle est, quelqu'un change d'opinion
à son sujet. D'une autre façon, la vérité varie si, l'opinion demeurant la même,
c'est la chose qui change. Dans ces deux cas, il y a passage du vrai au faux.
Donc,
s'il se trouve une intelligence en laquelle ne puisse se produire aucune
alternance d'opinion, ou aux prises de laquelle aucune chose n'échappe, la
vérité, en cette intelligence-là, sera immuable. Or, telle est l'intelligence
divine, comme il est évident d'après ce qui précède. La vérité de
l'intelligence divine est donc immuable. Mais la vérité de notre intelligence
est changeante. Non qu'elle-même soit le sujet de ce changement, mais selon que
notre intelligence passe du vrai au faux.Car c'est ainsi que des formes peuvent
être dites changeantes. C'est selon la vérité de l'intellect divin que les
choses naturelles sont dites vraies, et cette vérité est absolument immuable.
Solutions:
1. S. Augustin parle de la vérité divine.
2. Le vrai et l'étant sont convertibles. Or, l'étant
n'est ni engendré ni corrompu par soi, mais par accident, selon que cet
étant-ci ou celui-là est corrompu ou engendré, selon Aristote. De même, la
vérité est changée, non qu'il ne reste plus aucune vérité, mais parce que cette
vérité, qui était auparavant, n'est plus.
3. Une proposition n'est pas vraie seulement comme les
autres choses sont dites vraies parce qu'elles réalisent ce que l'intellect
divin a ordonné à leur sujet, mais aussi d'une manière qui lui est propre en
tant qu'elle signifie la vérité de l'intelligence, laquelle consiste dans la
conformité de cette intelligence avec ce qui est. Si cette conformité disparaît,
la vérité du jugement change, et par suite la vérité de la proposition. Ainsi
cette proposition: "Socrate est assis" est vraie, lorsque Socrate est
assis, d'une double vérité: d'une vérité de chose en tant qu'elle est une
expression vocale, et d'une vérité de signification, comme exprimant un
jugement vrai. Si Socrate se lève, la première vérité demeure, mais la seconde
est changée.
4. Le fait d'être assis, pour Socrate, qui cause la
vérité de cette proposition: "Socrate est assis" ne se comporte pas
de la même manière quand Socrate est assis, et quand il ne l'est plus, ou pas
encore. Donc la vérité causée ainsi n'est pas non plus la même, elle est
signifiée diversement par les propositions au présent, au passé et au futur.
Par conséquent, bien qu'une de ces propositions soit vraie, on ne peut pas en
conclure que la même vérité demeure invariable.
1. La fausseté
est-elle dans les choses? 2. Est-elle dans le sens? 3. Est-elle dans
l'intelligence? 4. L'opposition entre le vrai et le faux.
Objections:
1. Il semble que non car, dit S. Augustin: "Si le
vrai est ce qui est, on devra en conclure que le faux n'est nulle part, malgré
toutes les objections."
2. Falsus (faux) vient de fallere (tromper). Or les
choses ne trompent pas; comme dit S. Augustin: "Elles ne montrent rien
d'autre que leur aspect." Donc le faux ne se trouve pas dans les choses.
3. Le vrai est dit des choses par référence à
l'intellect divin en ceci qu'elles sont à son imitation, ainsi qu'on l'a
expliqué. Mais toute chose, par tout ce qu'elle est, imite Dieu. Donc toute
chose est vraie, sans rien de faux. Et ainsi aucune chose n'est fausse.
Cependant:
S.
Augustin écrit: "Tout corps est corps véritable et fausse unité", pour
cette raison qu'il imite l'unité, mais n'est pas unité. Or toute chose imite la
bonté divine et se trouve en défaut par rapport à elle: donc il y a du faux en
toute chose.
Conclusion:
Puisque
le vrai et le faux s'opposent, et que les termes opposés sont relatifs à un
même sujet, il est nécessaire de chercher tout d'abord la fausseté là où se
trouve d'abord et par priorité la vérité, à savoir dans l'intelligence. Dans
les choses il n'y a ni vérité ni fausseté, si ce n'est par rapport à
l'intelligence. Comme toute chose est nommée purement et simplement d'après ce
qui lui convient par soi, tandis qu'elle n'est nommée que sous un certain
aspect d'après ce qui lui convient par accident, une chose pourrait bien être
dite fausse purement et simplement en référence à l'intelligence dont elle
dépend et avec laquelle il lui est essentiel d'être en rapport, mais en
référence à une autre intelligence à l'égard de laquelle elle n'est en rapport
qu'accidentellement, elle ne pourrait être dite fausse que sous un certain
aspect.
Or
les choses de la nature dépendent de l'intelligence divine comme les choses
artificielles dépendent de l'intelligence humaine. Donc, les choses
artificielles sont dites purement et simplement, et en elles-mêmes, fausses
dans la mesure où elles manquent à être conformes à l'idée de l'artiste; c'est
pourquoi l'on dit d'un artiste qu'il fait une oeuvre fausse quand il manque son
but.
Ainsi
donc, dans les choses produites par Dieu il ne peut se trouver rien de faux, si
l'on considère ces choses dans leur rapport avec l'intelligence divine; car
tout ce qui arrive dans les choses provient des plans de cette sagesse divine.
Il n'y a d'exception peut-être qu'en ce qui concerne les agents volontaires.
Ils ont le pouvoir de se soustraire au plan de l'intellect divin, ce qui
constitue le "mal de faute" ou péché; en raison de quoi les péchés
sont appelés par l'Écriture des erreurs, des mensonges, comme on le voit dans
le Psaume (4, 3): "Jusques à quand aimerez-vous la vanité et
rechercherez-vous le mensonge?" Inversement, l'acte vertueux est appelé "vérité
de la vie" en tant que soumission aux dispositions de l'intelligence
divine, selon la parole de saint Jean (3, 21): "Celui qui fait la vérité
vient à la lumière."
Mais,
par rapport à notre intelligence, à qui se réfèrent par accident les choses
surnaturelles, celle-ci peuvent être dites fausses, non absolument, mais sous
un certain aspect. Et elles peuvent l'être de deux manières. Tout d'abord comme
ce qui est signifié par notre intellect, de telle sorte que l'on appelle faux, dans
une chose, ce que l'on en dit ou que l'on s'en représente faussement. De cette
façon, toute chose peut être dite fausse quant à ce qui n'est pas en elle, comme
si nous disions, avec Aristote, que la diagonale du carré est un "faux
commensurable" ou, avec S. Augustin, qu'un tragédien est un "faux
Hector". Et inversement, cette chose peut être dite vraie quant à ce qui
lui convient. En second lieu comme ce qui cause la connaissance, et alors une
chose est dite fausse si elle est de nature à provoquer sur elle une opinion
fausse. Et parce qu'il nous est naturel de juger des choses par ce qu'on en
voit du dehors, notre connaissance ayant son origine dans les sens, et les sens
ayant pour objet propre et essentiel les accidents extérieurs, pour cette
raison, ce qui présente, parmi les accidents extérieurs des choses, l'apparence
d'autres choses, est appelé faux par rapport à ces choses-là. Ainsi le fiel est
du faux miel, et l'étain est du faux argent. C'est ce que note S. Augustin en
disant que nous appelons fausses les choses que nous trouvons ressembler aux
vraies. Et le Philosophe affirme qu'on dit fausses toutes choses aptes à se
montrer comme elles ne sont pas, ou ce qu'elles ne sont pas. De cette même
manière, l'homme lui aussi peut être appelé faux s'il aime les fausses opinions
et le faux langage, mais non pas s'il est capable de les imaginer car, dans ce
cas, les savants et les sages pourraient être appelés faux, remarque Aristote.
Solutions:
1. La chose référée à l'intelligence est dite vraie
selon ce qu'elle est, et fausse selon ce qu'elle n'est pas. Aussi S. Augustin
remarque-t-il que c'est un vrai tragédien qui est un faux Hector. Ainsi donc, dans
les choses qui sont, se trouve un certain aspect par où elles sont fausses.
2. Les choses ne trompent pas par elles-mêmes, mais par
accident. Car elles donnent occasion à la fausseté en étant revêtues de la
ressemblance de choses dont elles n'ont pas la réalité.
3. Ce n'est pas par référence à l'intellect divin que
les choses sont dites fausses elles le seraient alors purement et simplement
c'est en référence à notre intelligence, c'est-à-dire secondairement.
4. En réponse
à ce qui a été avancé En sens contraire,
il faut dire qu'une image ou une représentation déficiente ne revêt la forme de
la fausseté que si elle donne occasion à une opinion fausse. On ne peut donc
pas dire qu'il y ait fausseté partout où il y a similitude, mais bien là où la
similitude est telle qu'elle est de nature à faire naître une opinion fausse, non
pas en chacun, mais en la plupart.
Objections:
1. Il semble qu'il n'y ait pas de fausseté dans le sens.
Car S. Augustin écrit: "Si tous les sens corporels transmettent leur
impression telle quelle, je ne vois pas ce que nous devrions en exiger de plus."
Il semble donc que nous ne sommes pas trompés par les sens. Ainsi la fausseté
ne se trouve pas dans le sens.
2. Le Philosophe affirme: "La fausseté n'est pas le
propre du sens, mais de l'imagination."
3. Dans l'incomplexe, il n'y a ni vrai ni faux, mais
seulement dans les combinaisons de concepts. Or composer et diviser n'est pas
le fait du sens. Donc la fausseté ne se trouve pas dans le sens.
Cependant:
S.
Augustin écrit: "Dans l'exercice de tous nos sens, il nous arrive d'être
trompés par la séduction d'une ressemblance."
Conclusion:
La
fausseté n'est à chercher dans le sens que de la même manière dont on y trouve
la vérité. Or la vérité n'est pas dans le sens de telle manière qu'il connaisse
la vérité, mais en ceci seulement qu'il a des objets sensibles une appréhension
vraie, nous l'avons dit. Et cela vient de ce qu'il appréhende les choses telles
qu'elles sont. Donc, s'il arrive que le sens soit faux, cela vient de ce qu'il
appréhende ou juge les choses autrement qu'elles ne sont. Or, à l'égard de la
connaissance des choses, le sens se comporte selon que la similitude des choses
est en lui. Mais c'est de trois manières différentes que la similitude d'une
chose est dans le sens. D'abord premièrement et par soi: ainsi la similitude de
la couleur dans la vue, et en général celle des sensibles propres. Deuxièmement
par soi, mais non premièrement: ainsi, dans la vue, la similitude de la
grandeur, de la configuration et des autres sensibles communs. D'une troisième
façon, ni premièrement ni par soi, mais par accident: ainsi, dans la vue, il y
a la similitude d'un homme, non en tant qu'il est homme, mais en tant qu'il se
trouve que ce coloré est un homme.
A
l'égard des sensibles propres, le sens n'a pas de connaissance fausse, si ce
n'est par accident et dans des cas peu nombreux; car cela vient d'une mauvaise
disposition de l'organe, qui reçoit mal la forme sensible, de même que les
autres patients, quand ils sont mal disposés, reçoivent de façon défectueuse la
forme qu'imprime en eux leurs agents. De là vient que certains malades, dont la
langue est en mauvais état, trouvent amères des choses douces.
Mais,
à l'égard des sensibles communs ou des sensibles par accident, il peut y avoir
un jugement faux, même dans un sens bien disposé, car le sens n'est pas ordonné
à ces objets directement, mais par accident ou consécutivement à son ordination
envers l'objet propre.
Solutions:
1. "L'impression qui affecte le sens", c'est
le sentir lui-même. Du fait que les sens transmettent leurs impressions telles
quelles, il s'ensuit que nous ne sommes pas trompés quant au jugement par
lequel nous estimons sentir quelque chose. Mais, étant donné que le sens est
quelquefois affecté autrement que n'est la chose, il s'ensuit qu'il nous
signale quelquefois cette chose autrement qu'elle n'est. Ainsi nos sens nous
trompent sur la chose, non sur le sentir.
2. L'erreur est dite ne pas être le propre du sens parce
qu'il ne se trompe pas à l'égard de son objet propre; c'est ce qu'on voit plus
clairement dans cette autre traduction: "La perception du sensible n'est
jamais fausse." Quant à l'imagination, on lui attribue l'erreur en ce sens
qu'elle représente l'image de la chose, même absente, de sorte que, si le sujet
considère cette image de la chose comme étant la chose même, c'est d'une telle
considération que provient l'erreur. C'est ce qui fait dire au Philosophe que les
ombres, les peintures et les songes sont dits faux parce que les choses
auxquelles ils ressemblent ne sont pas là.
3. Cette raison prouve que l'erreur n'est pas dans le
sens comme dans ce qui connaît le vrai et le faux.
Objections:
1. Il semble que la fausseté ne soit pas dans
l'intelligence. En effet, S. Augustin écrit: "Celui qui se trompe ne
saisit pas par l'intelligence ce en quoi il se trompe." Or, dire d'une
connaissance qu'elle est fausse, c'est dire que nous sommes trompés par elle.
Donc, dans l'intelligence, il n'y a pas d'erreur.
2. Le Philosophe a dit: "L'intelligence est
toujours droite." Il n'y a donc pas de fausseté dans l'intelligence.
Cependant:
le
Philosophe écrit: "Là où se trouvent des combinaisons de concepts, se
trouvent le vrai et le faux." Or les combinaisons de concepts se trouvent
dans l'intelligence. Donc le vrai et le faux se trouvent dans l'intelligence.
Conclusion:
Comme
chaque chose a l'être par sa forme propre, ainsi la faculté cognitive a le
connaître par la similitude propre de la chose connue. Mais une chose de la
nature ne manque pas de l'être qu'elle a en raison de sa forme, tandis qu'elle
peut manquer de certains êtres accidentels, ou encore consécutifs à sa forme.
De même il peut manquer à un homme d'avoir deux pieds, mais non pas d'être
homme. Ainsi une faculté cognitive ne manque pas de connaître la chose même
dont la similitude l'informe; elle peut manquer par contre d'une chose qui lui
est consécutive ou accidentelle. Il en est comme de la vue, dont nous avons dit
qu'elle n'est jamais trompée à l'égard de son sensible propre, mais qu'elle
peut l'être à l'égard des sensibles communs qui sont consécutifs au sensible
propre, et à l'égard des sensibles par accident.
Or,
de même que le sens est informé directement par la similitude des sensibles
propres, l'intellect est informé par la similitude de la quiddité de la chose.
Aussi l'intellect ne se trompe pas plus au sujet de la quiddité que le sens à
l'égard des sensibles propres. Mais lorsqu'il compose ou divise les concepts, il
peut se tromper, en attribuant à la réalité dont il a appréhendé l'essence
quelque chose qui n'est pas consécutif à cette quiddité, ou même qui lui est
opposé. Car il en est alors de l'intellect qui juge de ces choses comme du sens
qui juge des sensibles communs ou accidentels. Avec cette différence, cependant,
conformément à ce qu'on disait plus haut en parlant de la vérité, que la
fausseté peut être dans l'intellect non seulement en ce que la connaissance de
cet intellect est fausse, mais en ce que l'intellect la connaît comme il
connaît la vérité. Dans le sens, au contraire, la fausseté n'est pas en tant
que connue, nous l'avons dit.
Mais,
parce que la fausseté de l'intelligence ne se trouve que dans l'opération par
laquelle elle compose les concepts, dans celle par laquelle elle connaît la
quiddité, la fausseté peut se trouver par accident, lorsque s'y mêle une
composition de concepts. Cela peut se produire de deux façons. Selon la
première, l'intelligence attribue la définition d'une chose à une autre, comme
si l'on attribuait à l'homme la définition du cercle. Alors la définition de
l'un est fausse pour l'autre. Ou, autrement, l'intelligence compose entre elles,
comme parties d'une définition, des notes intelligibles qui ne sont pas
conciliables. Dans ce cas, la définition n'est pas seulement fausse à l'égard
d'une certaine chose, mais en elle-même. Par exemple, si l'intellect construit
cette définition: "Animal raisonnable quadrupède", l'intellect est
faux dans cette définition, parce qu'il est faux en construisant cette
proposition: "Un animal raisonnable est quadrupède." Et c'est
pourquoi, dans l'acte de connaître les essences simples, l'intellect ne peut
être faux, mais ou bien il est vrai, ou bien il ne connaît rien du tout.
Solutions:
1. L'essence de la chose étant l'objet propre de
l'intelligence, nous connaissons à proprement parler une chose quand, la
ramenant à son essence, nous en jugeons selon ce qu'elle est, comme cela se
passe dans les démonstrations qui sont sans faute. C'est ainsi qu'il faut
comprendre la parole de S. Augustin, pour qui celui qui se trompe ne saisit pas
par l'intelligence ce en quoi il se trompe et non pas en ce sens qu'on ne se
trompe jamais par une opération intellectuelle.
2. L'intelligence est toujours droite, si l'on entend
par "intelligence" la saisie des premiers principes: ce n'est pas à
leur égard, en effet, que l'intellect est induit en erreur, pour la même raison
qu'il n'est pas induit en erreur à l'égard de la quiddité. Car les principes
immédiatement connus sont ceux qui sont connus aussitôt que leurs termes sont
saisis par l'intellect, leur prédicat étant inclus dans la définition du sujet.
Objections:
1. Il semble que le vrai et le faux ne soient pas
contraires. En effet, ils s'opposent comme ce qui est et ce qui n'est pas, car "le
vrai, c'est ce qui est", dit S. Augustin. Or ce qui est et ce qui n'est
pas ne s'opposent pas comme des contraires. Donc le vrai et le faux ne sont pas
contraires.
2. Un contraire ne saurait exister dans son contraire;
or le faux est dans le vrai puisque, selon S. Augustin, "un tragédien ne
pourrait être un faux Hector, s'il n'était un vrai tragédien".
3. En Dieu il n'y a aucune contrariété, car rien n'est
contraire à la substance divine, selon S. Augustin. Or le faux s'oppose à Dieu,
car dans l'Écriture une idole est appelée un mensonge puisque, à ces mots de
Jérémie (8, 5): "Ils s'attachent avec force au mensonge", la Glose
ajoute: "C'est-à-dire à l'idole." Le vrai et le faux ne sont donc pas
contraires.
Cependant:
le
Philosophe estime qu'une opinion fausse est le contraire d'une vraie.
Conclusion:
Le
vrai et le faux s'opposent comme des contraires, et non comme l'affirmation et
la négation, ainsi que certains l'ont prétendu. Pour s'en convaincre, il faut
observer que la négation ne dit rien de positif et n'implique pas un sujet
déterminé, en raison de quoi elle peut être dite aussi bien de l'étant que du
non-étant, comme non voyant, non assis. La privation, elle, ne dit rien de
positif non plus, mais elle implique un sujet déterminé, car elle est, dit
Aristote, une négation dans un sujet: on ne peut appeler aveugle qu'un sujet à
qui il convient par nature de voir. Quant au "contraire", il dit
quelque chose de positif et, à la fois, il implique un sujet déterminé: ainsi
le noir est une certaine espèce de couleur. Or le faux pose quelque chose, car
le faux provient, dit Aristote, de ce que l'on dit ou croit que quelque chose
est, alors qu'il n'est pas; ou n'est pas, alors qu'il est. De même, en effet, que
parler de vrai, c'est porter un jugement conforme à ce qui est ainsi, parler de
faux, c'est porter un jugement qui n'y est pas conforme. Il est donc manifeste
que le vrai et le faux sont contraires.
Solutions:
1. Ce qui est dans les choses, c'est la vérité de la
chose, mais ce dont l'être consiste à être connu, c'est le vrai de
l'intelligence, en laquelle se trouve d'abord la vérité. Donc le faux, lui
aussi, est ce qui, en tant qu'appréhendé par l'intelligence, n'est pas. Entre
l'appréhension de l'être et celle du non-être, il y a contrariété. Aussi le
philosophe prouve-t-il que cette affirmation: "Le bon est bon", et
cette autre: "Le bon n'est pas bon", sont deux affirmations
contraires.
2. Le faux n'est pas fondé sur le vrai qui lui est
contraire (pas plus que le mal sur le bien qui lui est contraire), mais sur le
vrai qui est son sujet. La raison en est, dans les deux cas, que le vrai et le
bien sont des transcendantaux, convertibles avec l'étant. Aussi, de même que
toute privation est fondée sur un sujet qui est un étant, ainsi tout mal est
fondé sur quelque bien, et tout faux sur quelque vrai.
3. Comme les contraires et les termes opposés par
manière de privation se rapportent naturellement à un même sujet, il en résulte
que rien n'est contraire à Dieu si on le considère tel qu'il est en lui-même, ou
selon sa bonté, ou selon sa vérité (car dans son intelligence il ne peut y
avoir d'erreur). Mais dans l'esprit qui l'appréhende, Dieu a un contraire, car
une opinion vraie à son sujet a pour contraire une opinion fausse. Et c'est
ainsi que les idoles sont appelées des mensonges opposés à la vérité divine:
c'est-à-dire que la fausse opinion que l'on a des idoles est contraire à
l'opinion vraie sur l'unité de Dieu.
1. Y a-t-il une
volonté en Dieu? 2. Dieu veut-il autre chose que lui-même? 3. Tout ce que Dieu
veut, le veut-il nécessairement? 4. La volonté de Dieu est-elle cause des
choses? 5. Peut-on attribuer une cause à la volonté divine? 6. La volonté
divine s'accomplit-elle toujours? 7. La volonté de Dieu est-elle sujette au
changement? 8. La volonté de Dieu rend-elle nécessaires les choses qu'elle veut?
9. Y a-t-il en Dieu la volonté des choses mauvaises? 10. Dieu a-t-il le libre
arbitre? 11. Doit-on distinguer en Dieu une "volonté de signe"? 12.
Convient-il de proposer cinq signes de la volonté divine?
Objections:
1. Il semble qu'en Dieu il n'y ait pas de volonté. Car
l'objet de la volonté, c'est la fin, c'est le bien. Or on ne saurait assigner à
Dieu une fin. Donc il n'y a pas en lui de volonté.
2. La volonté est une faculté de désir. Or le désir, relatif
à ce qu'on n'a pas, marque une imperfection qui ne convient pas à Dieu.
3. D'après le Philosophe, la volonté est un moteur mû;
or Dieu est le premier moteur immobile, comme le prouve Aristote lui-même. Donc
il n'y a pas de volonté en Dieu.
Cependant:
l'Apôtre
écrit (Rm 12, 2): "Sachez reconnaître quelle est la volonté de Dieu."
Conclusion:
Il
y a en Dieu une volonté comme il y a en lui un intellect, car la volonté est
consécutive à l'intelligence. En effet, comme une chose de la nature est en
acte par sa forme, ainsi l'intelligence, par la forme intelligible, est en acte
par le connu. Or, toute chose est à l'égard de sa forme naturelle dans un
rapport tel que si elle n'a pas cette forme, elle y tend; et quand elle l'a, elle
s'y repose. Il en est de même de toute perfection naturelle, qui est un bien de
nature; et cette relation au bien, dans les choses privées de connaissance, est
appelée appétit naturel. Ainsi la nature intellectuelle a une relation
semblable au bien qu'elle appréhende par le moyen de la forme intelligible, de
telle sorte que si elle a ce bien, elle s'y repose, et si elle ne l'a pas, elle
le cherche. Or, se reposer dans le bien, comme le chercher, relève de la
volonté. Aussi, en toute créature douée d'intelligence y a-t-il une volonté, de
même qu'en toute créature douée de sensation il y a un appétit animal. Ainsi, en
Dieu, il faut qu'il y ait une volonté, puisqu'il y a en lui une intelligence.
Et comme son intellection est son être même, ainsi en est-il de son vouloir.
Solutions:
1. Bien que rien d'extérieur à Dieu ne soit une fin pour
lui-même, lui-même est la fin pour toutes les choses qui sont faites par lui.
Et cela par essence, puisqu'il est bon par son essence, ainsi qu'on l'a montré
précédemment. La fin, en effet, est formellement ce qui est bon.
2. La volonté appartient en nous à la partie appétitive.
Celle-ci, bien qu'elle tire son nom du désir, n'a pas pour acte unique de
désirer ce qu'elle n'a pas, mais aussi d'aimer ce qu'elle a et d'en jouir. Et
c'est sous cet aspect que la volonté est attribuée à Dieu, car elle a toujours
le bien qui est son objet puisqu'il ne diffère pas de Dieu selon l'essence, comme
on l'a dit dans la solution précédente.
3. Une volonté dont l'objet principal est un bien
extérieur à celui qui veut doit être mue par quelque cause. Mais l'objet de la
volonté divine est sa bonté même, qui est son essence. C'est pourquoi, puisque
la volonté de Dieu, aussi, est son essence, ce n'est pas par un autre que soi, c'est
par elle-même qu'elle est mue, dans le sens où l'on dit que connaître
intellectuellement et vouloir sont des mouvements. C'est en ce sens que Platon
a dit du premier Principe qu'il se meut lui-même.
Objections:
1. Il semble que non. Car son vouloir est identique à
son être. Or Dieu n'est pas autre chose que lui-même. Donc il ne veut pas autre
chose que lui-même.
2. Ce qui est voulu meut la volonté, comme l'objet
désiré meut le désir, selon Aristote. Donc, si Dieu veut autre chose que lui, sa
volonté sera mise en mouvement par quelque chose d'autre, ce qui est
impossible.
3. Toute volonté à qui suffit un objet voulu ne
recherche rien d'autre. Mais à Dieu suffit sa bonté, et sa volonté en est
rassasiée. Donc Dieu ne veut rien d'autre que lui-même.
4. L'acte de volonté est multiplié selon la multiplicité
des objets voulus. Donc, si Dieu veut et lui-même et d'autres choses, il
s'ensuit que son acte de volonté est multiple, et par suite aussi son être, qui
est son vouloir. Or cela est impossible. Il ne veut donc pas autre chose que
lui-même.
Cependant:
l'Apôtre
écrit (1 Th 4, 3): "Voici quelle est la volonté de Dieu: votre
sanctification."
Conclusion:
Il
faut dire que Dieu veut non seulement lui-même, mais aussi d'autres choses. On
le voit par la comparaison proposée précédemment. Un objet de nature n'a pas
seulement une inclination naturelle à l'égard de son propre bien, pour
l'acquérir lorsqu'il lui fait défaut ou pour s'y reposer lorsqu'il le tient, mais
encore pour le communiquer à d'autres autant qu'il est possible. Aussi
voyons-nous que tout agent, pour autant qu'il est en acte et achevé, produit
son semblable 2. Donc la raison formelle de bonté comprend ceci: que chacun
communique à d'autres le bien qu'il a, autant qu'il est possible. Et cela
convient principalement à la volonté divine, d'où toute perfection provient
selon quelque ressemblance. Ainsi donc, si les choses naturelles, dans la
mesure où elles sont achevées, communiquent leur bonté à d'autres, bien plus
encore appartient-il à la volonté divine de communiquer à d'autres son bien par
manière de ressemblance, autant que c'est possible. Dieu veut donc et que
lui-même et que les autres choses soient, lui-même étant la fin, les autres
étant ordonnées à la fin, en tant qu'il appartient aussi à la bonté divine, par
mode de convenance, d'être participée par d'autres.
Solutions:
1. Bien que le vouloir de Dieu soit son être en réalité,
il en diffère pourtant conceptuellement, en raison des manières différentes
dont nous connaissons et signifions l'un et l'autre, ainsi qu'on l'a vu. Quand
je dis que Dieu est, cette affirmation ne comporte pas une relation à quelque
chose, comme lorsque je dis: Dieu veut. En conséquence, bien que Dieu ne soit
pas autre que lui-même, il veut pourtant autre chose que lui-même.
2. Dans les choses que nous voulons en vue d'une fin, c'est
dans la fin que se trouve tout le principe du mouvement, et c'est elle qui meut
la volonté. On le voit clairement dans le cas des choses qui ne sont voulues
qu'en raison de la fin. Par exemple, celui qui veut prendre une potion amère, ne
veut rien d'autre que la santé. Il en va autrement pour celui qui prend une
potion agréable, qu'il peut vouloir, non seulement pour la santé, mais pour
elle-même. Ainsi donc puisque c'est en vue de cette fin qu'est sa propre bonté
que Dieu veut des choses autres que lui-même, comme on vient de le dire, il ne
s'ensuit pas que quelque chose d'autre que sa bonté meuve sa volonté. Et ainsi,
de même que Dieu connaît les autres êtres en se connaissant lui-même, il veut
aussi tout le reste en voulant sa propre bonté.
3. De ce que la bonté de Dieu suffit à sa volonté il ne
s'ensuit pas qu'il ne veuille rien d'autre, mais bien qu'il ne veut rien qu'en
raison de sa bonté. De même que l'intelligence divine bien qu'elle ait toute sa
perfection en cela même qu'elle connaît l'essence divine, n'en connaît pas moins
dans cette essence les autres choses.
4. De même que l'intellection divine est une, parce
qu'elle ne voit une multitude de choses que dans l'un, ainsi le vouloir divin
est un et simple parce qu'il ne veut une multitude de choses que comprises en
une, sa bonté.
Objections:
1. Il semble bien que Dieu veuille nécessairement tout
ce qu'il veut. Car tout ce qui est éternel est nécessaire, et tout ce que Dieu
veut, il le veut éternellement, sans quoi sa volonté serait changeante.
2. Dieu veut les choses autres que lui en tant qu'il
veut sa propre bonté. Mais Dieu veut sa bonté nécessairement. Donc il veut tout
le reste nécessairement.
3. Tout ce qui est naturel à Dieu est nécessaire; car il
est par soi l'être nécessaire et le principe de toute nécessité, ainsi qu'on
l'a montré. Or il lui est naturel de vouloir tout ce qu'il veut, car en lui
rien ne peut être hors de sa nature, dit Aristote. Donc tout ce qu'il veut, il
le veut par nécessité.
4. N'être pas nécessaire et pouvoir ne pas être sont des
propositions équivalentes. Donc, s'il n'est pas nécessaire que Dieu veuille une
des choses qu'il veut, il est possible qu'il ne veuille pas cette choselà et il
est possible encore qu'il la veuille, puisqu'il la veut. Donc la volonté de
Dieu est contingente à l'égard du vouloir et du nonvouloir de cette chose.
Ainsi elle est imparfaite car tout ce qui est contingent est imparfait.
5. D'une cause qui peut indifféremment faire ceci ou son
contraire, nulle action ne sort, à moins qu'elle ne soit poussée à l'un des
deux par l'action d'une autre. Donc, si la volonté de Dieu est indifférente à
l'égard de certains vouloirs il s'ensuit qu'elle est déterminée à produire tel
effet par quelque agent étranger, et ainsi qu'elle a une cause antérieure à
elle.
6. Tout ce que Dieu sait, il le sait nécessairement.
Mais, de même que la science de Dieu est son essence même, ainsi sa volonté.
Donc tout ce que Dieu veut, il le veut nécessairement.
Cependant:
l'Apôtre
dit de Dieu (Ep 1, 11): "Il opère toutes choses d'après le conseil de sa
volonté." Or, ce que nous opérons d'après une délibération volontaire, nous
ne le voulons pas nécessairement. Donc Dieu ne veut pas nécessairement tout ce
qu'il veut.
Conclusion:
Quelque
chose est dit nécessaire en deux sens: absolument, et conditionnellement.
Quelque chose est jugé absolument nécessaire selon la relation des termes de la
proposition qui l'exprime: que le prédicat appartienne à la définition du sujet,
comme il est nécessaire que l'homme soit un animal; ou bien que le sujet entre
dans la notion du prédicat, comme il est nécessaire qu'un nombre soit pair ou
impair. Mais il n'est pas nécessaire de cette façon que Socrate soit assis;
aussi n'est-ce pas nécessaire absolument parlant; mais cela peut être dit
nécessaire conditionnellement; car à supposer qu'il soit assis, il est
nécessaire qu'il soit assis lorsqu'il est assis.
Au
sujet des vouloirs divins, on doit donc considérer qu'il est nécessaire
absolument, qu'il y ait un bien qui soit voulu pour lui-même par Dieu, mais
cela n'est pas vrai de tout ce qu'il veut. En effet, la volonté divine a un
rapport nécessaire avec la bonté divine qui est son objet propre. Dieu veut
donc nécessairement que sa bonté soit, comme notre volonté veut nécessairement
la béatitude, comme du reste toute autre faculté de l'âme a un rapport
nécessaire à son objet propre et principal, par exemple la vue à la couleur;
car il est de sa nature même qu'elle y tende. Mais les choses autres que lui, Dieu
les veut en tant qu'elles sont ordonnées à sa bonté comme à leur fin. Or les
choses qui sont ordonnées à une fin, nous ne les voulons pas nécessairement en
voulant la fin, à moins qu'elles ne soient telles que sans elles la fin ne
puisse être: ainsi, voulant conserver la vie, nous voulons nous nourrir et
voulant faire une traversée, nous voulons un navire. Mais nous ne voulons pas
aussi nécessairement les choses sans lesquelles la fin peut être atteinte, comme
un cheval pour voyager; car sans cheval on peut faire sa route, et il en est
ainsi de tout le reste. Aussi, puisque la bonté de Dieu est parfaite et peut
être sans les autres choses, puisque sa perfection ne s'accroît en rien par les
autres, il s'ensuit que vouloir d'autre choses que lui-même n'est pas pour Dieu
nécessaire absolument. Cela est pourtant nécessaire conditionnellement; car à
supposer qu'il veuille, Dieu ne peut pas ne pas vouloir, parce que sa volonté
ne peut pas changer.
Solutions:
1. De ce que Dieu veut éternellement quelque chose, il
ne s'ensuit pas qu'il le veuille nécessairement, si ce n'est pas
conditionnellement.
2. Bien que Dieu veuille nécessairement sa bonté, il ne
veut pas nécessairement les choses qu'il veut en vue de sa bonté; car sa bonté
peut être sans les autres choses.
3. Ce n'est pas naturellement que Dieu veut n'importe
laquelle de ces autres choses qu'il ne veut pas nécessairement; cela n'est pas
non plus contre sa nature, c'est volontaire.
4. Il arrive qu'une cause nécessaire en elle-même ait un
rapport non nécessaire à tel de ses effets, et cela par le défaut de l'effet, non
par la défaillance de la cause. Ainsi la vertu du soleil a un rapport non
nécessaire à tel effet contingent d'ici-bas, non par la défaillance de la vertu
solaire, mais par celle de l'effet, qui procède de cette cause non
nécessairement. De même, que Dieu veuille non nécessairement certaines des
choses qu'il veut, cela ne vient pas d'une défaillance de la volonté divine, mais
d'un défaut qui affecte par nature la chose voulue: à savoir qu'elle est telle
que, sans elle, la parfaite bonté de Dieu peut être. Or tout bien créé comporte
ce défaut-là.
5. Une cause contingente par elle-même a besoin d'être
déterminée à son effet par quelque chose d'extérieur. Mais la volonté divine, qui
de soi est nécessaire, se détermine d'elle-même à vouloir un bien auquel elle a
un rapport non nécessaire.
6. De même que l'être divin, le vouloir divin et le
savoir divin sont en eux-mêmes nécessaires; mais, alors que le savoir divin a
un rapport nécessaire aux choses qu'il sait, il n'en est pas de même du vouloir
à l'égard des choses voulues. La raison en est qu'on a la science des choses
selon que les choses sont dans le sujet qui connaît; au contraire, la volonté a
rapport aux choses selon qu'elles sont en elles-mêmes. Donc, parce que toutes
les choses autres que Dieu ont un être nécessaire selon qu'elles sont en Dieu, mais
non selon qu'elles sont en elles-mêmes, en raison de cela toutes les choses que
Dieu sait, il les sait nécessairement; mais toutes les choses qu'il veut, il ne
les veut pas nécessairement.
Objections:
1. Il semble que non, car Denys écrit: "De même que
notre soleil illumine par son être même, non par raisonnement et par choix, toutes
les choses qui veulent participer de sa lumière: ainsi le bien divin, par son
essence même, projette sur tous les existants les rayons de sa bonté." Or,
agir par volonté, c'est agir par raisonnement et par choix. Donc Dieu n'agit
point par volonté, et ainsi sa volonté n'est pas cause des choses.
2. En tout ordre de choses, ce qui est tel par essence
est toujours premier; ainsi, parmi les choses ignées, il y en a une qui est
première, celle qui est le feu par essence. Or Dieu est l'agent premier. Donc
il agit par son essence, qui est sa nature. Il agit donc par nature et non par
volonté. La volonté divine n'est donc pas cause des choses.
3. Tout ce qui est cause d'un effet par cela qui fait
qu'il est tel, est cause par nature et non par volonté: car le feu par exemple
est cause de l'échauffement parce qu'il est chaud; au contraire l'artisan est
cause de la maison parce qu'il veut la faire. Or Augustin écrit: "Parce
que Dieu est bon, nous sommes." Donc Dieu est cause des choses par nature
et non par volonté.
4. Une même chose ne peut avoir qu'une cause. Or on a
établi plus haut que la science de Dieu est cause des choses créées. Donc on ne
doit pas dire que la volonté de Dieu en soit la cause
Cependant:
il
est écrit au livre de la Sagesse (11, 25): "Comment une chose pourrait
elle subsister, si tu ne l'avais voulue?"
Conclusion:
Il
est nécessaire de dire que la volonté de Dieu est la cause des choses, et que
Dieu agit par volonté, non par nécessité de nature comme certains l'ont pensé.
On peut le montrer de trois façons.
1. A partir de l'ordre des causes agentes. Comme "l'intelligence
et la nature" agissent l'une et l'autre en vue d'une fin, ainsi que le
prouve Aristote, il est nécessaire qu'à celui qui agit par nature, soient
déterminés d'avance par une intelligence supérieure la fin et les moyens
nécessaires à cette fin. Ainsi, à la flèche sont fixés d'avance, par l'archer, et
sa cible et son trajet. Aussi est il nécessaire que dans l'ordre des agents, celui
qui est intellectuel et volontaire soit premier par rapport à celui qui agit
par nature. Et comme le premier dans l'ordre des agents est Dieu, il est
nécessaire qu'il agisse par intelligence et par volonté.
2. A partir de la raison formelle d'agent naturel, auquel
il appartient de produire un seul effet; car la nature, à moins d'empêchement, opère
toujours de la même manière. La raison en est que l'agent naturel agit selon
qu'il est tel, de sorte que, tant qu'il demeure tel, il ne produit que tel
effet. Or, tout étant qui agit par nature a un être limité. Donc, puisque
l'être de Dieu n'est pas limité, mais contient en lui toute la perfection de
l'être, il est impossible qu'il agisse par nécessité de nature à moins qu'il ne
cause quelque chose d'illimité et d'infini dans l'être, ce qui est impossible, comme
il ressort de ce qui précède. Dieu n'agit donc point par nécessité de nature;
mais des effets limités procèdent de son infinie perfection, selon la
détermination que leur imposent sa volonté et son intelligence.
3. A partir du rapport de l'effet à sa cause. Car les
effets procèdent de leur cause agente selon qu'ils préexistent en elle, parce
que tout agent produit son semblable. Or les effets préexistent dans leur cause
selon la manière d'être de cette cause. Aussi, puisque l'être de Dieu est son
intellection même, ses effets préexistent-ils en lui intelligiblement. Et par
conséquent, il procèdent de lui selon l'intelligence. Et ainsi donc, selon la
volonté, car l'impulsion à faire ce qui a été conçu par l'intelligence relève
de la volonté. La volonté de Dieu est donc cause des choses.
Solutions:
1. Denys n'entend pas refuser à Dieu le choix de façon
absolue, mais de façon relative: en ce que sa bonté se communique non seulement
à quelques-uns, mais à tous. Il s'agit donc du choix selon qu'il implique une
discrimination.
2. Parce que l'essence de Dieu est identique à son
intellection et à son vouloir, de ce qu'il agit par son essence, il suit qu'il
agit par mode d'intelligence et de volonté.
3. Le bien est l'objet de la volonté. Donc, lorsqu'on
dit: "Parce que Dieu est bon, nous sommes", cela signifie que sa
bonté est en lui la raison de vouloir toutes les autres choses, ainsi qu'on l'a
dit.
4. Même en nous, un unique effet a pour cause la science,
qui conçoit la forme de l'oeuvre, comme directrice, et la volonté comme
motrice. Car la forme, selon qu'elle est dans l'intelligence seule, n'est
déterminée que par la volonté à être ou ne pas être dans l'effet. Aussi
l'intellect spéculatif ne dit-il rien du faire. Quant à la puissance, elle est
cause comme exécutant; car ce mot désigne le principe immédiat de l'opération.
Mais tous ces attributs sont un en Dieu.
Objections:
1. Il semble qu'on puisse attribuer une cause à la
volonté divine. Car S. Augustin demande: "Qui oserait dire que Dieu a tout
créé sans raison?" Or, quand il s'agit d'un agent volontaire, ce qui est
la raison d'agir est aussi la cause du vouloir. Donc la volonté de Dieu a une
cause.
2. A tout ce que fait un agent volontaire qui n'a pas de
cause de son vouloir, on ne peut attribuer d'autre cause que le vouloir de
celui qui veut. Or la volonté de Dieu est cause de toutes choses, ainsi qu'on
l'a montré. Donc, s'il n'y a aucune cause de sa volonté, il n'y aura pas
d'autre cause à chercher pour tous les êtres de nature, sinon la seule volonté
divine. Et ainsi toutes les sciences seraient superflues, elles qui s'efforcent
de trouver les causes des effets. Cela ne semble pas admissible.
3. Ce qui est produit par un agent volontaire sans
aucune cause dépend de sa seule volonté. Donc, si la volonté de Dieu n'a pas de
cause, il s'ensuit que tout ce qui se produit dépend de sa simple volonté et
n'a pas d'autre cause, ce qui ne peut non plus s'admettre.
Cependant:
S.
Augustin écrit: "Toute cause efficiente est supérieure à ce qu'elle fait;
or rien n'est supérieur à la volonté divine; il n'y a donc pas à en chercher la
cause."
Conclusion:
On
ne peut d'aucune manière attribuer une cause à la volonté divine. Pour s'en
convaincre, il faut observer que, la volonté procédant de l'intelligence, être
cause qu'une volonté veuille et qu'une intelligence connaisse, cela se fait de
la même manière. Or ce qui se passe dans l'intellect, c'est que, s'il conçoit
d'un côté le principe, et d'un côté la conclusion, l'intelligence du principe
cause la science de la conclusion. Mais si l'intellect voyait directement la
conclusion dans le principe, saisissant l'un et l'autre d'un seul regard, la
science de la conclusion ne serait pas causée en lui par l'intelligence des
principes, car le même n'est pas cause de soimême. Toutefois l'intellect
comprendrait que les principes sont cause de la conclusion. Il en va de même
pour la volonté, pour laquelle la fin est à l'égard des moyens ce que sont pour
l'intelligence les principes à l'égard des conclusions. Par conséquent, si
quelqu'un, par un acte, veut la fin, et par un autre acte les moyens, le
vouloir de la fin sera pour lui la cause du vouloir des moyens. Mais si par un
seul acte il veut la fin et les moyens relatifs à cette fin, cela ne pourra pas
être, car le même n'est pas cause de soimême. Cependant, il sera vrai de dire
que cet être veut ordonner les moyens à la fin.
Or,
de même que Dieu, par un seul acte, voit toutes les choses dans son essence, ainsi
par un seul acte veut-il tout dans sa bonté. Aussi, de même qu'en Dieu
connaître la cause ne cause pas la connaissance des effets, mais il connaît les
effets dans leurs causes, ainsi vouloir la fin n'est-il pas en Dieu cause qu'il
veuille les moyens; mais il veut que les moyens soient ordonnés à la fin. Il
veut donc que ceci soit pour cela, mais ce n'est pas à cause de cela qu'il veut
ceci.
Solutions:
1. La volonté de Dieu est raisonnable; non en ce sens
qu'il y aurait en Dieu une cause de son vouloir, mais en ce sens qu'il veut que
telle chose soit en raison d'une autre.
2. Puisque Dieu veut que les effets soient de telle
manière qu'ils proviennent de causes déterminées, afin que soit respecté
l'ordre des choses, il n'est pas superflu de chercher d'autres causes outre la
volonté de Dieu. Ce qui serait superflu, ce serait de chercher d'autres causes
premières qui ne dépendraient pas de la volonté divine, et c'est ce que dit S.
Augustin: "La vanité des philosophes a voulu attribuer aux effets
contingents d'autres causes, dans l'impuissance où ils étaient d'apercevoir la
cause supérieure à toutes les causes: la volonté de Dieu."
3. Puisque Dieu veut que les effets soient par les
causes, tous les effets qui présupposent un autre effet ne dépendent pas
seulement de la volonté de Dieu, mais de quelque chose d'autre. Mais les
premiers effets, eux, dépendent de la seule volonté de Dieu. Comme si nous
disions: Dieu a voulu que l'homme ait des mains pour servir son intelligence en
accomplissant toutes sortes d'oeuvres; il a voulu qu'il ait une intelligence
pour être un homme; il a voulu qu'il soit homme afin de pouvoir jouir de son
Créateur, ou encore pour l'achèvement de l'univers. Mais ces dernières
finalités ne se rapportent à nulle autre fin créée. De telles choses dépendent
donc de la simple volonté de Dieu; mais toutes les autres dépendent aussi de
l'enchaînement d'autres causes.
Objections:
1. Il semble que non. En effet, l'Apôtre écrit (1 Tm 2, 4):
"Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la
connaissance de la vérité." Mais cela ne se passe pas ainsi. Donc la
volonté de Dieu ne s'accomplit pas toujours.
2. Ce que la science est au vrai, la volonté l'est au
bien. Or Dieu sait tout le vrai; donc il veut tout ce qui est bon. Pourtant
tout ce qui est bon ne se réalise pas; beaucoup de choses bonnes peuvent être
faites, qui ne sont pas faites. La volonté de Dieu n'est donc pas toujours
accomplie.
3. La volonté de Dieu, cause première, n'exclut pas, a-t-on
dit, les causes intermédiaires. Or l'effet de la Cause première peut être
empêché par la défaillance de la cause seconde, comme il arrive lorsque l'effet
de la vertu motrice de notre corps est empêché par la débilité de la jambe.
Ainsi donc, l'effet de la volonté de Dieu peut être empêché par la défaillance
des causes secondes. La volonté de Dieu ne s'accomplit donc pas toujours.
Cependant:
le
Psaume (115, 3) dit: "Tout ce que Dieu veut, il le fait."
Conclusion:
Il
est nécessaire que la volonté de Dieu soit toujours accomplie. Pour le
découvrir il faut observer que l'effet se conformant à l'agent selon sa forme, le
rapport est le même dans la série des causes agentes et dans celle des causes
formelles. Or l'ordre des causes formelles est tel que si un sujet peut bien, par
sa défaillance, manquer d'une forme particulière, toutefois, à l'égard de la
forme universelle, rien ne peut être manquant. Quelque chose, en effet, peut
être, qui ne soit pas un homme ni un vivant, mais rien ne peut être qui ne soit
pas un étant. Il faut donc qu'il en soit de même dans les causes agentes.
Quelque chose, en effet, peut bien se produire qui échappe à l'ordre de quelque
cause agente particulière; mais non pas à l'ordre d'une cause universelle, sous
l'action de laquelle toutes les causes particulières sont comprises. Parce que,
si quelque cause particulière manque son effet, cela vient de l'empêchement que
lui apporte une autre cause particulière, qui rentre dans l'ordre de la cause
universelle. L'effet ne peut donc en aucune manière se soustraire à
l'ordination posée par la cause universelle. Cela se voit même dans les
réalités corporelles. Ainsi, l'effet d'un astre peut être empêché; mais quel
que soit l'effet produit par un empêchement de cette sorte, dans les réalités
corporelles, cet effet se ramène nécessairement, par telles ou telles causes
intermédiaires, à l'activité universelle du premier ciel.
Donc,
puisque la volonté de Dieu est cause universelle à l'égard de toutes choses, il
est impossible que la volonté de Dieu n'obtienne pas son effet. C'est pourquoi,
ce qui semble s'écarter de la divine volonté dans un certain ordre y retombe
dans un autre. Le pécheur, par exemple, autant qu'il est en lui, s'éloigne de
la divine volonté en faisant le mal; mais il rentre dans l'ordre de cette
volonté par le châtiment que lui inflige la justice.
Solutions:
1. Cette parole de l'Apôtre: "Dieu veut que tous
les hommes soient sauvés", etc. peut se comprendre de trois façons.
D'abord
de telle sorte que l'affirmation distributive soit ainsi interprétée: "Dieu
veut que soient sauvés tous les hommes qui sont sauvés." Comme dit S.
Augustin: "Non pas qu'il n'y ait pas d'hommes dont il ne veuille pas le
salut, mais aucun homme n'est sauvé dont il ne veuille pas le salut."
Deuxièmement,
on peut comprendre cette distribution en l'appliquant aux catégories d'individus,
mais non aux individus de ces catégories, dans le sens suivant: "Dieu veut
que des hommes soient sauvés dans toutes les catégories: hommes et femmes, Juifs
et païens, grands et petits, sans qu'il veuille sauver tous ceux qui
appartiennent à ces catégories."
Troisièmement,
selon le Damascène, ce texte se comprend de la volonté antécédente, non de la
volonté conséquente. Cette distinction ne se prend pas du côté de la volonté
divine elle-même, dans laquelle il n'y a ni avant ni après, mais du côté des
choses voulues. Pour le comprendre, il faut considérer que toute chose, selon
qu'elle est bonne, et dans cette mesure, est voulue par Dieu. Or, quelque chose
peut être, à première vue, considéré en soimême, bon ou mauvais, alors que dans
sa connexion avec autre chose, ce qui est une considération conséquente, on
voit les choses à l'inverse. Ainsi, qu'un homme vive est bon, tuer un homme est
mauvais, si l'on considère la chose en elle-même. Mais si s'ajoute à cela, pour
un homme déterminé, que cet homme est un assassin, ou qu'il est un danger pour
la collectivité, à ce point de vue il est bon que cet homme soit mis à mort, et
il est mauvais qu'il vive. Aussi pourra-t-on dire d'un juge épris de justice:
de volonté antécédente il veut que tout homme vive; mais de volonté conséquente
il veut que l'assassin soit pendu. Semblablement, Dieu veut de volonté
antécédente que tous les hommes soient sauvés; mais de volonté conséquente il
veut que quelques-uns soient damnés, comme sa justice l'exige.
Cependant,
même ce que nous voulons antécédemment nous ne le voulons pas purement et
simplement, mais sous un certain aspect. Car la volonté se rapporte aux choses
telles qu'elles sont en elles-mêmes: et en elles-mêmes elles sont
particularisées. C'est pourquoi nous voulons purement et simplement une chose
quand nous la voulons en tenant compte de toutes les circonstances
particulières, ce qui est vouloir de volonté conséquente. Par conséquent on
peut dire que le juge épris de justice veut purement et simplement que l'assassin
soit pendu; mais sous un certain aspect il voudrait qu'il vive, en tant qu'il
est un homme; ce qu'on peut appeler une velléité plutôt qu'une volonté absolue.
Cela fait bien voir que tout ce que Dieu veut de façon absolue se réalise, bien
que ce qu'il veut de volonté antécédente ne se réalise pas.
2. Par l'acte de la faculté cognitive le connu est dans
le connaissant, tandis que par l'acte de la faculté appétitive, l'opérant est
orienté aux choses selon qu'elles sont en elles-mêmes. Or, tout ce qui peut
avoir raison d'étant et de vrai est tout entier virtuellement en Dieu; mais
tout cela ne se trouve pas dans les choses créées. Et c'est pourquoi Dieu
connaît tout ce qui est vrai, tandis qu'il ne veut pas tout ce qui est bon, si
ce n'est selon qu'il se veut lui-même, en qui, virtuellement, tout bien existe.
3. La cause première peut être empêchée de produire son
effet par une défaillance de la cause seconde, quand elle n'est pas
universellement première, comprenant et se subordonnant toutes les autres causes.
Si elle l'était, l'effet ne pourrait en aucune manière se soustraire à son
ordination. Et il en est ainsi, nous l'avons dit à l'instant, de la volonté de
Dieu.
Objections:
1. Il semble bien, puisque le Seigneur dit dans la
Genèse (6, 7 Vg): "Je me repens d'avoir créé l'homme." Mais celui qui
se repent de ce qu'il a fait a une volonté changeante.
2. Jérémie (18, 78) fait dire au Seigneur: "Tantôt
je parle à propos d'une nation et d'un royaume, d'arracher, d'abattre et de
détruire; mais si cette nation contre laquelle j'ai parlé revient de sa
méchanceté, alors je me repens du mal que j'avais voulu lui faire."
3. Tout ce que Dieu fait, il le fait volontairement; or
Dieu ne fait pas toujours la même chose car à une époque il a prescrit
d'observer la loi juive, et à une autre époque il l'a interdit. Donc sa volonté
est changeante
4. Nous l'avons établi, Dieu ne veut pas nécessairement
ce qu'il veut; il peut donc vouloir ou ne pas vouloir une même chose. Or, tout
ce qui peut ceci ou son opposé est changeant. Par exemple ce qui peut être et
ne pas être est changeant quant à sa substance; ce qui peut être ici et n'y
être pas est changeant selon le lieu, etc. Donc Dieu est changeant quant à la
volonté.
Cependant:
il
est écrit (Nb 23, 19): "Dieu n'est point un homme, pour mentir; il n'est
pas un fils d'homme, pour se repentir."
Conclusion:
La
volonté de Dieu est absolument immuable. Mais à cet égard il faut songer
qu'autre chose est changer de volonté, autre chose est vouloir le changement de
certaines choses. Quelqu'un peut, sa volonté demeurant toujours la même, vouloir
que ceci se fasse maintenant, et que le contraire se fasse ensuite. La volonté
changerait si quelqu'un se mettait à vouloir ce que d'abord il ne voulait pas, ou
à cesser de vouloir ce qu'il voulait d'abord. Cela ne peut arriver que par un
changement soit dans la connaissance, soit dans les conditions existentielles
de celui qui veut. En effet, la volonté, ayant pour objet le bon, un sujet peut
commencer à vouloir une autre chose de deux façons. D'abord, si cette chose
commence à être bonne pour lui, et cela n'est pas sans changement de sa part, comme,
lorsque le froid arrive, il devient bon de s'asseoir près du feu, ce qui
auparavant ne l'était pas. Ou bien le sujet vient à reconnaître que cela lui
est bon, alors qu'il l'ignorait auparavant; car si nous délibérons, c'est pour
savoir ce qui nous est bon. Or, on a montré plus haut, que la substance de Dieu
et sa science sont absolument immuables l'une et l'autre. Il faut donc que sa
volonté, elle aussi, soit absolument immuable.
Solutions:
1. Cette parole doit être comprise comme une métaphore, par
comparaison avec nous. Quand nous nous repentons, nous annulons ce que nous
avons fait. Toutefois, cela peut se produire sans qu'il y ait de changement
dans la volonté; car un homme, sans que sa volonté change, peut vouloir faire
maintenant une chose et, en même temps, se proposer de la détruire ensuite.
Ainsi donc on dit que Dieu s'est repenti par assimilation à notre repentir, puisque
après avoir fait l'homme, il l'a détruit par le déluge sur la surface de la
terre.
2. La volonté de Dieu, Cause première et universelle, n'exclut
pas les causes intermédiaires, qui ont en elles la vertu de produire certains
effets. Mais parce que les causes intermédiaires toutes ensembles n'égalent pas
en vertu la cause première, il y a dans la puissance, la science et la volonté
divine, beaucoup de choses qui ne sont pas contenues dans l'ordre des causes
inférieures. Telle la résurrection de Lazare. Eu égard aux causes inférieures, quelqu'un
pouvait dire: "Lazare ne ressuscitera pas"; le même, considérant la
Cause première, Dieu, pouvait dire: "Lazare ressuscitera." Or, Dieu
veut ces deux choses: que tel événement soit à venir en raison de sa cause
inférieure, et que cependant, il ne soit pas à venir en raison de sa cause
supérieure, ou inversement. On doit donc dire que Dieu, quelquefois, prédit un
événement selon que cet événement est contenu dans l'ordre des causes secondes,
comme sont les dispositions de la nature ou le mérite des hommes; et cependant
cet événement ne se produit pas, parce qu'il en est autrement en vertu de la
causalité divine. C'est ainsi que Dieu a prédit à Ézéchias (Is 38, 1): "Mets
en ordre ta maison, car tu vas mourir, tu ne guériras pas." Et pourtant
cela ne s'est pas produit, parce que depuis l'éternité il en était décidé
autrement dans la science et la volonté de Dieu, qui sont immuables. C'est ce
que veut dire S. Grégoire quand il écrit que Dieu change sa sentence, mais non
pas son conseil, à savoir le conseil de sa volonté. Donc quand Dieu dit: "Je
me repentirai", c'est une métaphore, fondée sur ce que les hommes, quand
ils ne réalisent pas leurs menaces, semblent s'en repentir.
3. On ne peut pas conclure de cet argument que Dieu ait
une volonté changeante, mais qu'il veut des changements.
4. Bien que, si Dieu veut quelque chose, ce vouloir ne
soit pas absolument nécessaire, il l'est pourtant conditionnellement, à cause
de l'immutabilité des vouloirs divins, comme on l'a dit précédemment.
Objections:
1. Il semble bien que oui. En effet, S. Augustin affirme:
"Nul n'est sauvé si ce n'est celui dont Dieu veut qu'il soit sauvé. Il
faut donc le prier pour qu'il veuille, car s'il l'a voulu, il est nécessaire
que cela se produise."
2. Toute cause qui ne peut être empêchée produit
nécessairement son effet; car la nature elle-même produit toujours le même
effet, à moins que quelque obstacle l'entrave, dit Aristote. Or, la volonté de
Dieu ne peut être empêchée; car l'Apôtre dit (Rm 9, 19): "Qui résiste à sa
volonté?" La volonté de Dieu impose donc sa nécessité aux choses qu'elle
veut.
3. Ce qui tient sa nécessité de quelque chose qui lui
est antérieur est nécessaire absolument; ainsi il est nécessaire que l'animal
meure, parce qu'il est composé d'éléments qui se contrarient. Or, pour les
choses créées par Dieu, la volonté divine est comme quelque chose qui leur est
antérieur et dont elles tiennent leur nécessité, car cette proposition
conditionnelle est vraie: Si Dieu veut quelque chose, cela est. Or, toute
proposition conditionnelle vraie est nécessaire. Il s'ensuit donc que tout ce
que Dieu veut est absolument nécessaire.
Cependant:
toutes
les choses bonnes qui sont faites, Dieu veut qu'elles soient faites. Donc, si
sa volonté rend nécessaires les choses qu'il veut, il s'ensuit que toutes les
choses adviennent nécessairement. De la sorte périssent le libre arbitre, la
délibération et tout ce qui s'ensuit.
Conclusion:
La
volonté divine rend nécessaires certaines choses qu'elle veut, mais non pas
toutes. Et certains penseurs ont voulu expliquer ce fait par un appel aux
causes intermédiaires, en disant: les choses que Dieu produit par des causes
nécessaires sont nécessaires; celles qu'il produit par des causes contingentes
sont contingentes. Mais cela ne dit pas assez, semble-t-il, pour deux raisons.
Tout d'abord, l'effet d'une cause première est rendu contingent par la cause
seconde pour ce motif que son effet est empêché de se produire par la
défaillance de celle-ci, comme l'efficacité du soleil est entravée par la
défaillance de la plante. Or nulle défaillance de la cause seconde ne peut
empêcher la volonté de Dieu de produire son effet. Ensuite, si la distinction
entre choses contingentes et choses nécessaires est référée aux seules causes
secondes, il s'ensuit qu'elle échappe à l'intention et à la volonté divine, ce
qui est inadmissible.
Il
est donc mieux de dire que s'il y a des choses auxquelles la volonté divine
confère la nécessité, et d'autres auxquelles elle ne la confère pas; cela
provient de l'efficacité de cette volonté. En effet, lorsqu'une cause est
efficace, l'effet procède de la cause, non seulement quant à ce qui est produit,
mais encore quant à la manière dont cela est produit, ou dont cela est; c'est
en effet l'insuffisante vigueur de la semence qui fait que le fils naisse
dissemblable de son père quant aux caractères individuants, qui font sa manière
d'être un homme. Donc, comme la volonté divine est parfaitement efficace, il
s'ensuit que, non seulement les choses qu'elle veut sont faites, mais qu'elles
se font de la manière qu'il veut. Or Dieu veut que certaines choses se
produisent nécessairement, et d'autres, de façon contingente, afin qu'il y ait
un ordre dans les choses, pour la perfection de l'univers. C'est pourquoi il a
préparé pour certains effets des causes nécessaires, qui ne peuvent défaillir, et
d'où proviennent nécessairement les effets; et pour d'autres effets il a
préparé des causes défectibles, dont les effets se produisent d'une manière
contingente. Ainsi donc, ce n'est pas parce que leurs causes prochaines sont
contingentes que des effets voulus par Dieu arrivent de façon contingente, mais
c'est parce que Dieu a voulu qu'ils arrivent de façon contingente qu'il leur a
préparé des causes contingentes.
Solutions:
1. La nécessité dont parle S. Augustin, dans les choses
voulues par Dieu doit être comprise, non comme absolue, mais comme
conditionnelle. En effet, il est nécessaire que soit vraie cette proposition
conditionnelle: si Dieu veut cela, il est nécessaire que cela soit.
2. Du fait que rien ne résiste à la volonté de Dieu, il
s'ensuit non seulement que se réalise ce que Dieu veut, mais aussi que cela se
réalise de façon contingente ou nécessaire, selon qu'il l'a voulu ainsi.
3. Être nécessaire en raison de quelque chose d'antérieur,
cela s'entend selon le mode de nécessité que confère la chose antérieure. De là
vient que les choses qui sont produites par la volonté de Dieu ont la sorte de
nécessité que Dieu veut pour elles: c'est-à-dire ou une nécessité absolue, ou
une nécessité conditionnelle seulement. Ainsi, toutes les choses ne sont pas
nécessaires absolument.
Objections:
1. Il semble que Dieu veuille les choses mauvaises. Car
toute chose bonne qui est faite, Dieu la veut. Mais il est bon que ces choses
mauvaises soient faites, car S. Augustin a dit: "Bien que les choses
mauvaises ne soient pas bonnes, qu'il y ait non seulement des choses bonnes
mais aussi des choses mauvaises, cela est bon."
2. Denys écrit: "Le mal concourt à la perfection de
l'univers." Et, dit S. Augustin: "La beauté admirable de l'univers
résulte de tout son ensemble; en lui, cela même qu'on appelle mal, ramené à
l'ordre et mis à sa place, fait ressortir davantage les choses bonnes, car
celles-ci plaisent davantage et sont plus dignes de louange quand on les compare
aux mauvaises." Mais Dieu veut tout ce qui appartient à la perfection et à
la beauté de l'univers; car c'est cela que Dieu veut surtout dans les
créatures. Donc Dieu veut le mal.
3. Dire que les choses mauvaises sont faites et qu'elles
ne sont pas faites, ce sont là deux propositions contradictoires. Mais Dieu ne
veut pas que les choses mauvaises ne se produisent pas, car il y en a qui sont
faites, et de ce fait la volonté de Dieu ne se réaliserait pas toujours. Donc
Dieu veut que les choses mauvaises soient faites.
Cependant:
S.
Augustin écrit: "Ce n'est jamais par l'action d'un sage qu'un homme est
avili; or Dieu l'emporte sur le plus sage des hommes. Encore beaucoup moins
donc Dieu n'est cause que quelqu'un soit avili. Or dire que Dieu est cause, c'est
dire qu'il veut." Ce n'est donc pas par la volonté de Dieu qu'un homme
devient vil. Donc Dieu ne veut pas le mal.
Conclusion:
Nous
le disions plus haut, la raison formelle de "bon" est d'être attirant,
et le mauvais est l'opposé du bon. Il est donc impossible qu'une chose mauvaise,
en tant que telle, soit attirante, "appétible", qu'il s'agisse de
l'appétit naturel, de l'appétit animal ou de l'appétit intellectuel, qui est la
volonté. Mais un mal peut devenir attirant par accident, en tant qu'il résulte
d'une chose bonne. Et cela se voit, quelque espèce d'appétit que l'on
considère. Car un agent naturel ne tend jamais à la privation de la forme ou à
la destruction totale, mais à une forme à laquelle est liée la privation d'une
autre forme; il veut la génération d'une réalité, génération qui ne se fait pas
sans la corruption de la précédente. Le lion, qui tue un cerf, cherche sa
nourriture, ce qui entraîne la mise à mort d'un animal. De même, le fornicateur
cherche la jouissance, à laquelle est liée la difformité de la faute.
Or,
le mal qui est lié à un bien est la privation d'un autre bien. Jamais donc le
mal n'attirerait l'appétit, même accidentellement, si le bien auquel est lié le
mal n'attirait pas davantage que le bien dont le mal est la privation. Or, Dieu
ne veut aucun bien plus que sa propre bonté; il veut pourtant tel bien plus que
tel autre bien. "En conséquence le mal de faute qui prive la créature de
son ordination au bien, Dieu ne le veut en aucune manière." Mais le mal
qui est une déficience de la nature, ou le mal de peine, Dieu le veut en
voulant quelque bien auquel est lié un tel mal. Par exemple, en voulant la
justice, il veut la peine du coupable, et en voulant que soit gardé l'ordre de
nature, il veut que par un effet de nature certains êtres soient détruits.
Solutions:
1. Certains ont dit: Dieu ne veut pas les choses
mauvaises, mais il veut que des choses mauvaises soient ou soient faites. Ils
disaient cela parce que les choses qui, en soi, sont mauvaises, sont ordonnées
à quelque bien, et ils croyaient que cette ordination au bien était comprise
dans l'affirmation que des choses mauvaises sont ou sont faites. Mais cela
n'est pas exact. Car si le mal est ordonné au bien, ce n'est pas par lui-même, c'est
par accident. En effet, il n'est pas dans l'intention du pécheur qu'un bien
sorte de son péché, les tyrans ne se proposaient pas de faire briller la
patience des martyrs. On ne peut donc pas dire que cette ordination au bien
soit incluse dans la formule par laquelle on déclare bon que le mal soit ou se
produise; car rien ne se juge d'après ce qui lui convient par accident, mais
d'après ce qui lui convient par soi-même.
2. Le mal ne concourt à la perfection et à la beauté de
l'univers que par accident, comme on vient de le dire. Aussi bien, quand Denys
dit que le mal contribue à la perfection de l'univers il donne cela comme la
conclusion inacceptable à laquelle aboutirait la position qu'il critique.